LES RECHERCHES
Les personnes, et c’est le cas pour beaucoup, qui se sont trouvées dans la triste nécessité de se mettre en quête d’un logement, savent à quel point c’est une besogne ingrate et rarement payée de succès. A voir l’abondance des tableaux suspendus aux portes des maisons, on dirait vraiment que l’embarras le plus sérieux de cette recherche est celui du choix, et qu’on n’a guère qu’à hésiter entre le plus ou le moins de convenance.
C’est seulement en allant au fond des choses que l’on découvre la vanité de ces appels extérieurs et les pièges qui se cachent sous ces invitations mensongères.
Que de conditions en effet, entendues ou sous-entendues, avouées ou secrètes, générales ou particulières, doit réunir un semblable marché I D’abord le logement en lui-méme. Il fout qu’il convienne pour l’ensemble et le détail, le nombre et la disposition des pièces, les accessoires et le fond. Et ce n’est pas tout que de convenir à Monsieur, il fout encore qu’il convienne à Madame, quelquefois môme à l’ami de la maison. Supposons ce point franchi; l’objet convient; mais le prix conviendra-t-il? Pourra-t-on y atteindre? Obtiendra-t-on un rabais, et lequel? Nouvelles difficultés, nouveaux motifs de négociation. C’est à ce moment que le propriétaire paraît, avec la majesté d’un dieu qui descend de son nuage. Il y a là un conflit, un choc de deux éléments opposés : le locataire et le propriétaire, l’enclume et le marteau. La scène s’anime, le spectacle prend de l’intérôt. On traite, on se tâte, on s’informe, on se tient en garde des deux parts. A la rigueur, on s’accommoderait des choses; mais s’accommodera-t-on des personnes? Puis, lorsque ces grands problèmes sont résolus, arrivent les petits. Qui payera les réparations? qui changera les papiers? A la charge de qui seront l’impôt des portes et fenêtres, l’éclairage et l’entretien de l’escalier? Y aura-t-il deux caves et trois pièces sous les toits ? Sans compter une foule d’autres considérations plus secondaires et non moins décisives, comme les métiers insalubres et bruyants, les jardins suspendus, l’excès d’animaux domestiques et les incompatibilités d’humeur qui se déclarent, dès les premiers mots» entre les locataires éventuels et les concierges des maisons.
Aussi Daniel eourut-il longtemps après cette rareté; des mois et des années s’écoulèrent sans qu’il la rencontrât sur son chemin. Mathias cherchait de son côté; Régine et Thérèse s’en occupaient aussi. Cependant, quoique avortées, ces recherches suffirent pour amener le résultat qu’on s’était proposé. On sait quel rôle joue
l’imagination dans les maladies provenant d’un ébranlement moral. Thérèse l’éprouva. Cette perspective de vivre porte à porte et de voir Blanche à chaque instant lui sourit si bien, qu’elle en jouit comme d’une réalité. Dans quelques semaines, dans quelques jours, le lendemain, peut-être, on trouverait l’objet souhaité, et elle recueillerait les fruits de sa patience. D’ailleurs, elle voyait Blanche tous les jours et en toute liberté; Régine s’était départie de la rigueur de ses consignes. La jeune fille en serait peut-être moins savante, mais Thérèse s’en porterait beaucoup mieux. L’accord fut ainsi fait et les choses marchèrent sur ce pied pendant une période qui ne saurait être déterminée.
Enfin, un jour, Daniel entra chez les Mathias, armé du jonc formidable qu’il ne portait que dans les grandes occasions, les habits poudreux, les Gheveux en désordre; on eût dit qu’il venait de battre les quatre coins de Paris.
— Bonne nouvelle! s’écria-t-il en s’emparant d’un fauteuil et s’y asseyant sans autre formalité; bonne nouvelle, Mathias ! bonne nouvelle, Thérèse !
— D’où sors-tu , dit Mathias, et que signifient ces airs? Tu entres comme un ouragan !
— Il y a de quoi ! Bonne nouvelle ! vous dis-je. Apprêtez-vous ii me féliciter : embrassez-moi donc, Thérèse; c’est un véritable coup de partie. J’ai trouvé ce qu’il nous faut, un trésor, une perle, l’oiseau rare ; notre affaire, en un mot, notre affaire.
— Quelle affaire? dit Mathias, dont la pensée était loin du sujet qui occupait Daniel.
— Y a-t-il deux affaires pour nous? La grande affaire, l’affaire par excellence.
— Quoi encore?
— Deux logements, mon cher, deux perles ! deux bijoux!
— Vraiment? dit Mathias.
— Tu verras 1 si difficile que tu sois, il faudra bien que tu en raffoles. Et dire que nous cherchions depuis si longtemps !
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— Et comment as-tu trouvé?
— C’est toute une histoire. Vingt fois j’avais battu ce môme côté de Paris sans y rien découvrir. Ce matin, j’y vais par hasard pour des objets de mon commerce, et, comme de coutume, je me mets à regarder les écriteaux le longdu chemin. Cinq pièces au premier, quatre pièces au rez-de-chaussée, appartement de maître, appartement de garçon; j’en ai à satiété de ces indications-là ! Et comme c’est traître ! et comme c’est trompeur! Enfin, quand il le faut I Je cherchais doue et m'arrêtais à chaque pas, lorsque je fus accosté par un habitant du quartier.
— Un habitant du quartier?
— Oui, un vieillard à cheveux blancs, figure respectable, vêtu proprement et l’air honnête. « Monsieur cherche un logement? me dit-il. — Que vous importe ? répondis-je avec un peu d’humeur. — C’est que, reprit-il doucement, j’ai deux pavillons à louer, et peutêtre conviendraient-ils à Monsieur... » Deux pavillons, juste ce qu’il nous fallait. Aussi changeai-je de ton à l’instant. « Ah! vous avez deux pavillons, lui dis-je, et comment sont-ils? — Fort convenables. — Et le prix? — On arrangera Monsieur. — De quel côté? — A deux pas d’ici. — Peut-on les voir? — J’y vais conduire Monsieur. — Et à quel titre? — J’en suis le concierge.» Tout cela, mes amis, fut l’affaire de quelques secondes, tant les questions se pressaient. J’étais comme sur un gril. Cependant le concierge me guidait, nous marchions côte à côte, quand i! s’arrêta devant une grille charmante, avec des fers de lance dorés au-dessus desquels on apercevait du feuillage et quelques arbustes en lleur. « Il y a donc un jardin? lui dis-je. — Il y a un jardin. » Mon cœur bondit de joie; c’était là mon vœu secret. Pour un rien j’aurais embrassé cet homme! Deux pavillons et un jardin! Un assortiment complet, ma chimère, en un mot! Jugez de ce que j’éprouvais.
— Et puis? dit Thérèse qui prenait goût à ce récit.
— Nous entrâmes. Figurez-vous un endroit sortant de la main des Fées. Nous l’aurions arrangé nous-mêmes
qull ne serait pas davantage à notre gré. D’abord deux pavillons, et quels pavillons ! Trois pièces en haut qt quatre en bas, un rez-de-chaussée et un étage, rien de plus. Tous deux pareils, on les dirait jetés dans le môme moule. Mômes papiers, mômes ornements; on peut prendre celui de droite, on peut prendre celui de gauche, c’est exactement semblable, presque copié.
— Et les distributions? dit Thérèse.
— Parfaites, reprit Daniel, vous verrez cela ; je veux vous laisser le plaisir de la surprise. De l’eau à profusion, à tous les étages; il n’y a qu’à tourner des robinets. Et les deux jardins! car il y en a deux, Jdathias, un pour vous et un pour nous. C’est-à-dire que nous aurions commandé tous ces détails, qu’ils ne seraient pas autrement. N’est-ce pas, Thérèse?
— C’est merveilleux ! répondit-elle.
— Oui, merveilleux ! ajouta Mathias ; mais plus c’est merveilleux, moins c’est à notre portée. On doit en demander un prix fou.
— C’était ma crainte, dit Daniel, et, dès le premier coup d’œil, je pensai qu’il y aurait au bout de tout cela un quart d’heure de Rabelais : je pris les devants :
« Assez, dis-je au concierge en gagnant la porte d’entrée. — Mais Monsieur n’a pas tout vu, répondit-il avec une politesse exquise. — C’est tout comme; j’ai peur que les conditions ne puissent pas m’aller. — Pourquoi cela? — On doit tenir trop haut. — Mais non. — Votre prix? dis-je en insistant. — Monsieur, me répondit-il, je ne suis point autorisé à en fixer un, et, à parler franchement, je ne sais pas ce qu’on en demandé. — A qui faut-il s'adresser, alors? — A l’intendant de madame la marquise. — Ah I il y a une marquise? — Oui, Monsieur, c’est à elle tout ceci, ces jardins, ces pavillons, l’hôtel qui fait face, une partie du quartier. — Eh bien ! mon ami, lui dis-je, vous voyez que j’avais raison de ne point insister : une marquise ! Les pavillons d’une marquise 1 Ce doit être trop cher pour de simples bourgeois comme nous. Adieu donc et aux regrets de vous avoir dérangé si longtemps. » Là-dessus je pris de nou-
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veau le chemin de la porte, bien convaincu que je n’avais fait qu’un rêve, et que je ne porterais jamais mon bonnet de nuit dans l’un de ces pavillons.
— A la bonne heure ! voilà que le jugement te revient.
— Attends, nous ne sommes pas au bout. Mon deuil une fois fait, j’allais franchir la grille, lorsque l’obstiné vieillard me retint. « Monsieur a tort de se rebuter, me dit-il. — Bah! et pourquoi cela? — C’est que Monsieur conviendrait sûrement à madame la marquise. — Vous croyez? mais ce qui lui conviendra moins, c’est le prix que nous voulons y mettre. — L’obstacle ne serait pas là. — Vraiment! — Madame ne lient pas à l’argent. — C’est du nouveau. — Elle ne tient qu’au choix du monde. — Expliquez-vous alors, dis-je en refermant la grille et en rentrant dans le jardin. — Voici', Monsieur, ajouta cet homme : en quelques mots vous me comprendrez. Madame la marquise a fait construire ces deux pavillons, afin d’animer un peu le quartier; ce n’est point une spéculation de sa part, c’est une mesure de précaution; elle cherche à s’entourer plus qu’elle ne l’était. Mais à se donner des locataires et des voisins, elle veut être sûre de ce qu’ils sont. 11 lui faut des gens tranquilles, de bonne conduite et de bonnes mœurs. C’est tout ce qu’elle demande. Quant à la question d’intérôts, elle ne s’y arrêtera pas. — Et vous pensez que nous lui agréerions? — J’en ai la confiance. — Sur quoi jugezvous cela? — Dame! Monsieur, sur la physionomie; la vôtre prévient. »
A ce détail de son récit, Daniel ne put contenir un éclat de rire.
— Voyez-vous la chance, dit-il; être accepté sur sa mine. Et puis, soutiens encore, Mathias, qu’un teint fleuri est de mauvais goût ! Ce n’est pas toi qui aurais emporté les pavillons d’assaut et à première vue.
— Mauvais plaisant! Et qu’as-tu décidé avec cet agent?
— J’ai pris jour et heure pour aller lui rendre visite; mais cette fois au grand complet, en famille, et dans nos plus majestueux atours. C’est d’accord.
— Et quel est ce jour?
— Demain.
— L’heure?
— Entre quatre et cinq heures de l’après-midi. 11 y aura du soleil, et les eaux joueront.
— Toujours des extravagances 1 Pas plus de cervelle qu’à dix-huit ans !
Le lendemain, tout sé prépara, au sein des deux familles, pour l’expédition à laquelle s’attachait un si vif intérêt. Régine avait pris goût au projet de son mari, et, afin d’en assurer le succès, elle s’était mise en frais de toilette. Thérèse avait des airs radieux; Mathias luimême s’était composé une physionomie assortie à la circonstance. Quant à Daniel, le désir de réussir l’avait jeté clans les excès. Non-seulement il avait revêtu ses plus beaux habits, mais il s’était chargé d’accessoires qui n’étaient pas d’un goût très-pur et qui péchaient encore plus par la quantité : des boutons de chemise, des breloques, des chaînes, des bagues aux doigts. Afin de mieux éblouir les gens, il portait sur lui toutes ses richesses.
Mais ce qu’il fallait admirer, c’était Blanche. Elle arrivait à cet âge où la nature répand scs trésors à pleines mains et touche la femme d’un souffle mystérieux. Ses traits, en se développant, avaient pris plus de régularité sans rien perdre de leur charme; son regard commandait et captivait; ses lèvres auraient eu une expression trop fière sans le sourire dont elles étaient animées. Rien de comparable aux reflets de ses cheveux et à l’éclat de son teint. Chacun de scs mouvements recéiait une grâce, et, quand elle marchait, elle laissait comme un sillon de lumière sur son chemin.
Ce jour-là surtout, l’effet qu’elle produisait frappa tous les yeux. En l’honneur de l’événement et pour qu’elle fût à l’unisson du reste de la famille, on lui avait mis une robe et un chapeau que la couturière et la modiste venaient d’apporter. Si brillant que fût son costume, elle le relevait encore par la manière dont elle le portait. Daniel s’extasiait et ne pouvait se lasser de la regarder :
— Régine, disait-il à sa femme, mais vois donc cette Blanche, vois donc cette Blanche ! Quels airs elle vous a ! Quel port ! Quelle taille ! comme ça sc forme ! comme ça se cambre ! c’est à en rester stupéfait.
— Pas si haut, Daniel, la jeune fille peut l’entendre.
— Ma foi ! c’est lâché; la vérité l’emporte. Si je ne le lui dis pas, le diable le lui dira. Le fait est qu’elle devient une merveille.
On partit là-dessus, et, une demi-heure après, on frappait à la porte des deux pavillons sur lesquels Daniel avait jeté son dévolu. Évidemment la compagnie était attendue, et à l’intérieur tout le monde était sur pied. Il semblait môme qu’on avait, depuis la veille, ajouté quelque chose à l’arrangement des lieux, afin d’en accroître la séduction. Les allées du jardin portaient les traces du râteau; les gerbes de fleurs avaient été renouvelées, les gazons étaient peignés avec soin. Même sans ces prestiges, l’effet eût été grand sur les visiteurs. Daniel n’avait exagéré ni les agréments du local ni les convenances qu’il olfrait. Régine avait trop de dignité pour en paraître émue ; elle était d’ailleurs défendue contre ses surprises par ses souvenirs des châteaux anglais; quant à Mathias, il était de ceux qui envient et non de ceux qui admirent. Thérèse seule se livrait sans réserve à scs sentiments et y associait l’objet de son idée fixe.
— Vivre ici avec Blanche, disait-elle, quel bonheur !
De son côté, la jeune fille se promenait dans ce jardin comme dans un domaine familier; ce luxe lui plaisait sans l’étonner; elle en jouissait sans embarras ni malaise.
Cependant le concierge prenait à tâche de faire aux deux familles les honneurs de la maison. Il les conduisit du haut en bas des pavillons, et n’oublia aucun détail ; la résidence gagnait à être connue. On n’y avait rien négligé de ce qui peut rendre la vie aisée et douce. Le vieillard faisait tout valoir, et en môme temps il jetait sans affectation un regard sur les personnes, recueillait les propos et exerçait une sorte d’enquête préalable qui
devait être décisive dans la conclusion du marché.
Enfin, quand la visite fut achevée et qu’il ne resta plus rien à connaître ni du local, ni des dépendances, on se retrouva au point du départ, c’est-à-dire dans le jardin et devant l’un des deux perrons. C’était le moment d’ouvrir les négociations ; Daniel s’en chargea.
— Maintenant, dit-il, que faut-il faire? Avec qui traiter? Est-ce avec vous?
— Non, Monsieur, dit le concierge.
— Avec qui, alors?
— Je l’ai dit hier à Monsieur : avec l’intendant.
— Très-bien. Et peut-on le voir, cet intendant?
— On le peut, Monsieur.
— Et où loge-t-il?
— A deux pas d’ici, dans l’hôtel dont Monsieur aperçoit les croisées.
— Par où s’y rend-on?
— Il y a une communication intérieure ; si Monsieur veut, je vais le guider.
— Volontiers. Ces dames peuvent attendre ici, n’estce pas?
— Certainement, Monsieur.
— Eh bien ! allons.
— A vos ordres, Monsieur. Voici des chaises, ajouta le vieillard, poli jusqu’au bout.
Il s’éloigna avec Daniel.
A l’extrémité des deux petits jardins et dans la perspective, on apercevait les croisées de l’hôtel vers lequel le concierge se dirigeait. C’était un édifice sévère et qui ressemblait à un cloître par l’aspect et les dehors. Point de bruit, ni de mouvement; le silence seul y régnait. Pourtant, il y avait des hôtes, et assez opulents pour y vivre sur un grand/pied. La marquise de Breuil l’occupait avec sa famille, et il est temps de lui donner la place qui lui appartient dans le cours de ce récit.