‹ Mathias l'humoristeChapitre 22 sur 54 · FIS DE LA PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

FIS DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈM E PARTIE

l’iiotel de breuil.

La marquise de Breuil, à qui appartenait cet hôtel, se rattachait par le nom et par la naissance aux grandes familles de notre pays. Elle était du sang des Mercy et s’était alliée aux de Breuil, deux maisons considérables, et qui avaient fourni à l’État des personnages distingués par leurs [services. Du côté des Mercy, l’épée dominait; du côté des de Breuil, la diplomatie; les Mercy comptaient plusieurs généraux, et les de Breuil deux ambassadeurs, outre le dernier marquis, dont les missions en Orient avaient fait quelque bruit. Les deux maisons n’avaient d’ailleurs que ce trait de commun : pour le reste elles différaient. Les Mercy étaient d’un vieux sang, rebelle à tout élément nouveau ; dans la lutte pour les privilèges de race, ils avaient désarmé après les autres, en se réservant de recommencer la partie dès que l’occasion s’en présenterait. Cette occasion, ils l’attendaient toujours, et jusque-là ils se tenaient à l’écart des dynasties et des gouvernements. Les de Breuil ne le prenaient pas de si haut : ils n’avaient ni ces rancunes opiniâtres, ni ces scrupules enracinés; volontiers, ils mettaient leurs convictions au service de

leurs intérêts et figuraient parmi les adorateurs des soleils qui se lèvent.

La marquise était une Mercy et resta une Mercy, même quand elle eut changé de nom. Elle accepta la main du marquis, mais en déclinant les honneurs et les engagements de la vie publique. Son mariage fut, à tout prendre', un assez triste marché : âges, caractères, goûts, rien n’y était assorti. Elle avait quinze ans et le marquis près de cinquante au moment où il eut lieu, et la nécessité y présida plus que le penchant. Berthe était le dernier rejeton d’une nombreuse famille ; et, ruinés par l’émigration, les Mercy n’avaient pas rétabli leur fortune, en vivant repliés sur eux-mômes ou dans leur cercle de mécontents. Ils n’avaient maintenu leur dignité qu’au détriment de leur position. Aussi, quand il s’agit d’établir leurs enfants, fallut-il se montrer accommodants pour les choix, et entre les inconvénients accepter les moindres. Un de Breuil se présenta. Pour le nom, le rang et les biens, c’était uri parti avantageux ; on ferma les yeux sur le reste. On lui donna Berthe, et, à vrai dire, elle y consentit sans difficulté.

Les premières années de cette union se passèrent sans que rien en altérât la tranquillité. Berthe devint mère et eut un fils, Roger de Breuil, dont le monde parisien a gardé le souvenir, et qui y brilla comme un météore. Cet événement remplit l’âme de la marquise d’un sentiment nouveau et en combla les vides, s’il en existait. Désormais elle fut toute à son enfant et parut comme absorbée dans l’accomplissement de cette tâche. Puis d’autres compensations lui étaient échues et elle en sentait le prix. La fortune du marquis mettait leur maison sur le pied des existences les plus opulentes. Tout ce que l’argent peut procurer de distractions, tout ce que le luxe peut donner de plaisirs, elle en jouissait. Son hôtel était des plus beaux que l’on pût voir, et elle y régnait en souveraine; son ameublement était cité; personne n’allait au bois dans de plus brillants équipages. Ce sont là des détails auxquels une femme, si sensée qu’elle soit, n’est jamais indifférente, et, à défaut d’une ten-

dresse bien vive, Berthe trouvait dans son cœur deux sentiments qui lui parlaient en faveur de son mari : la reconnaissance et le devoir.

Tout eût marché ainsi et avec une harmonie au moins apparente, si le marquis n’avait rencontré dans ses fonctions même un obstacle à un bonheur régulier. 11 appartenait à la diplomatie et était, à ce titre, soumis à de certains assujettissements. A Paris, il fallait se montrer à la cour, y parler à propos, sourire avec grûce, donner des leçons de maintien aux parvenus, leur montrer comment on saluait dans l’ancien temps et d’après les formes consacrées. Ce n’est pas tout : sur un mot du souverain ou du ministre, il fallait commander des chevaux, quitter l’hôtel où la vie était si douce et le service si bien fait, courir les grands chemins, supporter les misères de la vie d’auberge et les tracas d’un déplacement, tout cela pour gagner une résidence lointaine et y donner le spectacle des mômes sourires, des mômes saluts, des mômes compliments, renouvelés du grand siècle et conformes aux plus strictes traditions. Tel était le rôle ordinaire du marquis; tels étaient scs devoirs d’état : savoir courir la poste et se prodiguer en courbettes; la diplomatie n’a pas d’autres secrets.

Dès le premier jour, Berthe avait déclaré qu’elle resterait complètement étrangère à un art si savant; elle entendait épouser l’homme et non lafonclion. D’un côté, jamais ellene paraîtrait à la cour: ce n’était point la place d’une Mcrcy. Tant que les Mercy s’abstiendraient, elle s’abstiendrait; le sang l’exigeait; il parlait plus haut que les alliances. C’était un titre de famille; elle en était fière, elle y tenait; l’exil et la misère l’avaient rendu sacré. Elle ne mettrait donc pas les pieds à la cour; elle n’y accompagnerait pas le marquis : libre aux de Breuil de passeç sur cette déchéance; pour sa part, elle n’y consentirait jamais. D’un autre côté, voyager de résidence en résidence ne lui convenait pas mieux. Elle ne se sentait pas d’humeur à changer de gîte tous les six mois et à promener ses cartons de modes de Stuttgard à Munich ou de Vienne à Berlin. Là-dessus elle s’expliqua nette-

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ment et ne laissa point de prise à l’équivoque. Pendant que le marquis irait, au gré de la politique et à la garde de Dieu, accomplir ses missions dans l’un ou l’autre hémisphère, elle resterait à Paris et ne bougerait pas de son hôtel, y veillerait à l’éducation de son fils, qu’on ne pouvait décemment pas vouer à une existence errante, verrait exclusivement son monde et ne frayerait qu’avec les siens, tiendrait enfin en interdit cette foule de gens sortis de terre comme des escargots après l’orage, et qui avaient la prétention de s’imposer et de marcher de pair avec les personnes qualifiées.

Telles furent les conditions de Berthe et les termes dont elle se servit pour les signifier àM. de Breuil. Dès lors ce fut chose arrêtée entre eux et religieusement observée. Jamais le marquis n’invita sa femme à le suivre; jamais non plus elle ne lui demanda de l’emmener; chacun resta dans ses limites et sur son terrain.

Au début pourtant, ces séparations, commandées par le service de l’État, ne se prolongeaient pas outre mesure; rarement elles duraient plus de six mois. Investi de missions de confiance, M. de Breuil était souvent rappellé il Paris, où il donnait de vive voix les renseignements confidentiels et les avis d’une nature délicate. Quand cette circonstance tardait à se présenter, il demandait un congé et reparaissait pour quelques semaines, puis se mettait en route de nouveau, quand les affaires l’exigeaient. C’étaient des allées et des venues sans fin et une vie comparable à celle d’un nomade des déserts. Le marquis, à proprement parler, ne résidait nulle part, il campait; il n’était pas de grande ville en Europe où il n’eût mis les pieds et laissé un souvenir.

Il aimait la diplomatie pour elle-même, et, illusion bien rare pour un homme du métier, il y croyait.

Ce beau zèle porta ses fruits; M. de Breuil parvint au plus haut grade que son ambition pût rêver. Un jour qu’il sortait d’une audience aux Tuileries, il arriva chez sa femme, l’air radieux, et avec les allures d’un conquérant.

— Madame la marquise, dit-il, félicitez-moi, je vous prie.

— Je le veux bien, monsieur le marquis, réponditelle; et de quoi, s’il vous plaît?

— Je sors de chez le roi, il y a un quart d’heure à peine, à l’instant.

— N’est-ce pas là une grande nouveauté?

— Je sors de chez le roi, et n’en sors pas comme j’y suis entré.

— Quelle énigme !

— Vous allez en connaître le mot : je n’étais que ministre plénipotentiaire, et me voici ambassadeur.

— Ambassadeur! dit la marquise, ne pouvant se défendre d’un mouvement de surprise, tant le mot résonne bien.

— Ambassadeur! répéta le marquis avec orgueil; ce titre couronne ma carrière; il est le fruit de quarante ans d’efforts. Les de Breuil auront un troisième ambassadeur dans leur maison, et ce sera pour Roger un motif de plus d’entrer dans la diplomatie. Sa place y est marquée; le roi lui-môme a daigné m’en faire l’observation.

— C’est beaucoup de prévoyance, un enfant de dix ans!

— Eh ! mon Dieu, le temps court si vite !

— Soit, monsieur le marquis ; mais revenons à vous. Une ambassade, et laquelle?

— Voici le fait : Nous n’occupons pas en Perse le rang qui convient à un État comme le nôtre. On y envoie donc une ambassade, et c’est sur moi que le roi a jeté les yeux. Il est temps que nous prenions en Perse la situation qui nous appartient. J'y ferai de mon mieux.

— Et vous y réussirez, monsieur le marquis.

— Maintenant encore un mot, et j’ai fini. Je vais dans un pays éloigné : qui sait si je reverrai jamais celui-ci?

— Quelle supposition ! chassez donc ces mauvaises idées.

— Tout a une fin, marquise, et il est sage de le prévoir. J’ai donc voulu mettre tout en règle, afin qu’un

événement ne vous prît point au dépourvu. Mes dispositions sont faites.

— Ne parlons pas de cela, monsieur le marquis; vous me reviendrez, j’en suis assurée. La Perse n’est pas si loin, et y a-t-il aujourd’hui un pays qui soit loin ?

— Quoi qu’il arrive, madame la marquise, les choses sont en ordre; mon notaire y a pourvu.

Tels furent les adieux du marquis : peu de jours après, il quittait la France et se dirigeait vers l’Orient avec le personnel de son ambassade. La mission fut longue et eut quelque éclat; l’Angleterre ne la prit pas en bonne part, et la Russie l’envisagea d’un œil jaloux. A aucune époque Téhéran n’avait reçu dans ses murs des Français qui entendissent mieux la politique des cours d’Asie : ils répandaient l’or et les cadeaux à pleines mains, gagnaient les familiers du palais impérial et subornaient jusqu’aux eunuques. Ce futun déluge de largesses; il est vrai que le budget s’en ressentit ; [jamais on ne lui avait imposé de si rudes saignées. Toujours est-il que la marquise resta à Paris et presque à l’état de veuve, pendant que son mari remplissait l’Orient du bruit son nom. Elle avait vingt-six ans alors, de la beauté, de la fortune, de la naissance, tous les avantages que le monde apprécie, ceux que la nature dispense et ceux que donne la position. Comment usa-t-elle de sa liberté? La chronique du monde se tait là-dessus; la marquise était de ces femmes qui fie lui fournissent point d’aliment et mettent les langues les plus venimeuses au défi.

' Cependant, il y eut dans sa vie un moment et comme une éclipse; mais ce fut de si courte durée, et suivi de tels retours, que les personnes de son intimité purent seules en recevoir une impression, bien vite effacée. Voici ce qui se passa :

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