LE TOURBILLON
Durant le premier hiver qui suivit le départ de l’ambassadeur, les salons de l’hôtel de Breuil furent ouverts à la grande société de Paris. La marquise était diflicile en fait de relations; elle ne voulut pas de compagnie mêlée, choisit ses invités un à un, et sut se tenir en garde contre les surprises. Il ne vint donc chez elle que l’élite du monde, des gens qui se valaient et pouvaient se rencontrer sans déroger. De là, un abandon de bon goût et une certaine familiarité dans ses réunions, où la qualité l’emportait sur le nombre. On y chantait, on y dansait, on y étudiait des proverbes. Être admis dans celte maison était presque un titre; on s’en prévalait au dehors, et il y eut plus d’une négociation engagée pour obtenir cet honneur.
Dans la foule qui fréquentait ses salons, la marquise ne distinguait pas et ne paraissait pas avoir de préférence. Cependant, vers la fin de l’hiver, il y eut, dans le monde qui l’entourait, un moment de vogue pour le chevalier Octave de Marseillan , cadet d’une grande maison, et qui avait tout pour lui : figure, tournure, esprit, bravoure, ce qu’il faut pour tourner la tête aux femmes et s’en faire adorer. Octave n’était, d’ailleurs, ni un cœur vide, comme on en voit tant, ni un cerveau léger, ce qui en est la monnaie courante. Il passait pour un caractère sérieux et réfléchi. Sa place n’était pas dans ce monde d’oisifs; le hasard l’y avait conduit, et il ne devait pas y faire un long séjour. D’autres devoirs l’appelaient sur un théâtre plus digne de lui, et il eût rougi de donner trop de temps à des amusements frivoles.
Octave appartenait à l’armée ; il servait dans l’un de
ccs corps dont nos conquêtes en Afrique ont amené la création et qui répondent aux besoins du climat et d’une guerre d’embuscades. Hien de plus pittoresque que son costume, et personne ne le portait avec plus de grâce. Et ce n’était pas seulement un officier brillant, c’était encore un excellent et intrépide militaire. Quoique bien jeune, il avait des états de service dont un vieux soldat aurait pu être fier; on citait de lui des faits d’armes, des traits de dévouement qui honoraient sa carrière. Dans l’armée, personne ne s’y trompait; il y avait dans ce jeune officier l’étotfe d’un général ; avant peu et si une balle arabe ne l’arrêtait pas en chemin, il arriverait aux épaulettes à la double étoile. Une action d’éclat l’y conduirait infailliblement. C’était l’horoscope de ses camarades et il n’en est point de plus sûr; on n’est bien jugé qne par ses pairs et par ceux qui vous voient à l’œuvre.
Si Octave se trouvait alors à Paris et lancé plus qu’il ne l’eut voulu, ce n’était ni par goût, ni volontairement. Libre de choisir, il eût poussé son cheval sur les pentes de l’Atlas et forcé quelque tribu insurgée à demander grâce. Mais des affaires de famille l’avaient arraché à son régiment, et il en avait encore pour quelques semaines avant de les avoir terminées. De là sa présence dans les salons du faubourg Saint-Germain. Il n’était là qu’entre deux combats, entre le coup de sabre de la veille et celui du lendemain, entre une expédition vers les oasis ou une attaque des villages de la Kabylie.
Si courte que fût cette apparition, elle marqua pourtant et laissa des souvenirs. Longtemps après qu’Octave de Marseillan eut quitté l’asphalte des boulevards pour les escarpements du Djurdjura ou les rochers des Porles-de-Fer, il fut question de lui dans les entretiens d’un certain monde et du monde le plus élégant. C’est surtout par les comparaisons qu’il survécut à l’absence.
Cependant, au milieu de l’engouement général, la marquise restait maîtresse d’elle-même et conservait sa froideur accoutumée. Dans cette société frondeuse et disposée au blâme, elle avait tenu à se faire une posi-
tion au-dessus de toute atteinte; aussi la médisance eûtelle vainement essayé de mordre sur un intérieur aussi régulier. Rien n’y prêta, si ce n’est le moment bien court, bien rapide, bien fugitif, où cette prudence parut être en défaut et se relâcher de ses rigueurs. Non pas que le gros des témoins en pût être frappé, ni que les signes en fussent bien apparents, mais des yeux exercés ne pouvaient s’y méprendre. La marquise cessa d’être conforme à elle-même, elle parut s’oublier et déroger, pendant les trois semaines qui précédèrent le départ d’Octave de Marseillan. Son hôtel fut alors le siège de fêtes qui se multipliaient à l’infini; on y vivait comme dans un tourbillon. C’étaient des bals, des concerts, des soirées qu’animaient et remplissaient des artistes en crédit. On y jouait des proverbes, des comédies même, et, au moyen des répétitions ordinaires et extraordinaires, on ne se quittait presque pas. De là une sorte de vie en commun, bien nouvelle pour l’hôtel, et qui tranchait sur son régime accoutumé.
Ce n’est pas tout : d’autres changements suivirent celui-là et contribuèrent à en aggraver le caractère. Ordinairement la marquise se mettait avec la plus grande simplicité; à peine songeait-elle à sa toilette, et seulement pour la rendre modeste au point de désarmer toutes les jalousies. Dans la période dont nous parlons, elle passa 'à l’autre excès. Sous prétexte de donner l’exemple à ses invités, elle changea de robe chaque jour, se fit faire des costumes de fantaisie, se para de ses bijoux que jamais elle ne portait, se livra enfin à des apprêts extraordinaires et bien inusités. Peu de personnes le remarquèrent; l’élan était donné, il fallait le suivre, et à peine avait-on le temps de songer à soi. Mais il n’y en eût pas moins un moment précis et très-caractérisé, une sorte de révolution morale qui ne se rattachait à rien dans le passé et ne devait pas avoir un long avenir.
Dès le lendemain du départ d’Octave, cette féerie cessa : plus de fêtes, plus de soirées, plus de violons. L’hôtel de Breuil retomba dans le silence ; même on
eût dit que ce silence était plus profond qu’autrefois, comme on trouve les ténèbres plus épaisses après les éblouissements d’un feu d’artifice et les gerbes d'un bouquet final.