‹ Mathias l'humoristeChapitre 25 sur 54 · ROGER DE BREUIL · texte numérisé non relu

ROGER DE BREUIL

Roger grandit et, jeune homme, resta ce qu’il avait été enfant. 11 tenait des de Breuil plus que des Mercy :

ses traits, à la fois mâles et-délicats, avaient un Caractère de fierté et de pétulance qui frappait tout d’abord ; dn y reconnaissait une de ces natures agitées qui ne se plaisent que dans le mouvement et auxquelles le repos semble interdit. Ses prunelles noires ne restaient pas un instant en place et jetaient des reflets semblables à ceux d’un acier poli; toute sa personne avait on ne saurait dire quelle expression et quelle signification turbulente. Les actes et le langage étaient d’aitteurs assortis à l’aspect; Roger ne parlait qu’à bâtons rompus, et menait la vie la plus décousue du monde.

Lorsque son père mourut, Roger venait d’atteindre sa majorité; il eut donc la libre disposition de sa fortune. Heureusement le vieux marquis avait pris contré l’héritier de son titre et de ses biens toutes les précautions que la loi lui permettait de prendre. En diplomate à qui l’étude des hommes est familière, il avait jugé son fils et s’était convaincu qu’il mènerait l’argent d’une manière brutale et emploierait à le dépenser follement l’activité surabondante que la nature avait mise en lui. Afin d’enrayer autant que possible cette marche vers la ruine et de lui assigner au moins une limite, le vieux marquis avait légué à sa femme tout ce dont il pouvait disposer; et, ponr le reste, il avait tracé de sa main et à l’adressé de son fils une suite de conseils testamentaires qui ne furent, hélas ! qu’une lettre morte et une vainc recommandation. Dans la déroute qui allait survenir, il n’y eut guère de sauvé que le lot échu à la marquise, c’est-à-dire la moitié environ de la fortune des de Breuil.

Quoique réduit à la portion congrue, Roger n’en était pas moins en position de faire une grande figure parmi ces fils de famille qui se succèdent sur le pavé de Paris et y mangent leur patrimoine avec plus de rapidité que d’esprit et plus de bruit que d’agrément. Ces patrimoines composent un tribut régulier et une sorte de coupe réglée pour les fournisseurs et les marchands. Il y a toujours entre les allées du bois et le bitume des boulevards un certain nombre d’héritiers qui dissipent une somme déterminée. C’est un chiffre que la statistique

trouverait assurément si elle n’était pas trop grande dame et daignait déroger jusque-là. En sa qualité d’héritier récent et au moyen des sommes disponibles que son père lui avait laissées, Hoger mena ce train de prince qui est l’apanage des dissipateurs. C’était son véritable élément et il s’y lança avec une sorte d’ivresse. Il eut des voitures, il eut des chevaux, il eut des princesses à ses gages et les tint sur un pied ruineux. Point de fête équestre dont il ne fût : il ne souffrait pas qu’on se brisât une côte sans lui; si l’on se grisait quelque part, il voulait en être. Puis des paris à chaque instant et à tout propos ; voyait-il un fossé devant son cheval :

— Vingt louis que je le franchis, s’écriait-il.

Et il en était pour vingt louis et une fracture. Voilà ses bénéfices habituels.

D’ailleurs les paris n’étaient rien auprès du jeu ; c’est là que Roger prenait ses coudées franches. Il n’aimait que les grandes parties, celles des gens de finance et des aigrefins ; ce goût lui coûtait cher. Jamais il ne s’en tira avec un profit, et que de fois on se partagea ses dépouilles ! Beau joueur, mais à ses dépens ! Il procédait au rebours de tout le monde, engageait mal son argent, s’entêtait dans la perle et ne montrait point d’âpreté dans le gain. Ces façons d’agir sentent le grand seigneur ; elles marquent la qualité : malheureusement on n’y persiste qu’au moyen de quelques sacrifices. C’était le cas de Roger : il vidait régulièrement ses poches ou son portefeuille entre les mains de personnes qui entendaient mieux que lui l’art de gouverner leurs capitaux et de désarmer le hasard.

Ainsi se comportait le dernier des de Breuil, celui en qui reposait l’espoir de cette race ; il hantait un monde de brelandiers et de femmes perdues, où l’on est dupe d’abord pour changer de rôle plus tard. La marquise n’y pouvait songer sans une douleur profonde et d’affreux pressentiments. Voilà donc où avaient abouti tant desoins, voilà ce qu’était devenu cet enfant élevé par un prêtre dévoué et sous les yeux d’une pieuse mère, au milieu des exemples les plus édifiants

et des plus salutaires leçons ! La vie humaine est pleine de ces mécomptes.

Quelquefois, lorsqu’elle y songeait, il lui prenait des désirs d’en venir à des résolutions violentes. Jusqu’alors Roger n’avait pas quitté l’hôtel de Breuil; il y gardait du moins un domicile ostensible. C’était un dernier frein, et la marquise n’avait pas voulu l’en affranchir. Mais quand elle sut jusqu’où allaient ses écarts, quand le jeune marquis devint pour les gens de la maison un objet de scandale, elle agita la question de savoir si une rupture ouverte ne valait pas mieux que ces ménagements et si elle n’aurait pas plus d’avantage à porter le fer dans la plaie. Peut-être étaitr-ce le moyen de réveiller dans le cœur de Roger le sentiment du devoir et l’esprit de famille ; peut-être une brusque séparation lui ferait-elle voir la profondeur de l’abîme où il allait être précipité.

Elle consulta l'abbé Gerbideau; son avis était toujours d’un grand poids pour elle. Celui-ci se prononça contre ces moyens excessifs, et pensa qu’il n’y avait aucun bon effet à en attendre. Il dit que c’était briser la seule planche de salut qui restât dans ce grand naufrage d’argent et d’honneur, et qu’en y prêtant soimême les mains on se préparait des regrets. Il ajouta qu’éloigner Roger de la maison, c’était perdre le bénéfice d’un bon mouvement et le livrer sans retour à de détestables influences ; qu’il était un point dans la déchéance d’où l’on ne se relève plus, et qu’à tout prix il fallait l’empêcher d’y descendre; que la vue et les habitudes de l’hôtel, l’idée de se trouver en présence de sa mère et de vivre, ne fût-ce qu’un moment, sous son regard, le retenaient encore et l’empêchaient d’aller trop loin ; mais qu’une fois délivré de ce souci, il ne mettrait plus de bornes à ses égarements.

L’abbé Gerbideau dit cela et bien d’autres choses encore d’un ton convaincu et avec un accent fait pour toucher. Il savait pourtant, mieux que la marquise, jusqu’où s’étendaient les torts de Roger, et quelle gravité ils acquéraient chaque jour ; mais il espérait que

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tôt ou tard la Providence s’en mêlerait. La Providence s’en mêla en effet, mais d’une manière plus prompte et plus triste que l’abbé Gerbideau ne l’avait prévu.

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