LE COUP D’ÉPÉE
Un matin, il se fit un grand bruit aux portes et dans les cours de l’hôtel de Breuil. Les domestiques allaient et venaient avec des airs consternés, le concierge levait les mains au ciel, et les femmes de service étaient toutes aux croisées :
— Quel malheur 1 disait l’une.
— A-t-on prévenu madame la marquise? disait l’autre.
— Pas encore ; elle est dans son oratoire et on ne sait comment le lui annoncer.
— Et le chirurgien qui n’est pas là !
— Peut-être ferait-on mieux d’aller d’abord vers le confesseur.
Ces propos trouvaient leur explication dans le spectacle qui frappait les yeux. Une civière venait d’être introduite dans l’hôtel, et, sur cette civière, était étendu le jeune marquis de Breuil, avec un coup d’épée dans la poitrine. Voici quelles avaient été les circonstances de cet événement :
La veille, Roger s’était laissé entraîner dans une partie de jeu des plus suspectes, une de ces parties où les sexes sont mêlés et qui ont tous les caractères d’une spoliation à huis clos. Les femmes ne s’eu cachaient pas ; quant aux hommes, il y en avait dans le nombre dont les mains étaient fort exercées. On aurait pu distinguer, dès le premier coup d’œil, dans cette société équivoque, quels seraient les joueurs maltraités et les joueurs favorisés. D’ordinaire, le jeune marquis prenait
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les choses philosophiquement et supportait ces exécutions avec l’indifférence d’un gentilhomme; mais ce soir-là il était mal disposé, et d’ailleurs on mit sa patience à bout. 11 avait en face de lui une espèce d’estafier à tous crins, moustache et barbe noires, cheveux noirs, yeux noirs, beau garçon d’ailleurs, quoique d’une beauté un peu vulgaire. Dans ce monde à sobriquets, on le nommait l’Américain, et il n’y était pas autrement connu. Soit à dessein, soit par un effet du hasard, presque toujours, dans le cours de la soirée, Roger se trouva aux prises avec cet homme. S’il levait les yeux, c’étaient les siens qu’il rencontrait; s’il se mettait à une table, il l’avait pour vis-à-vis ; à deux ou trois reprises leurs pieds se touchèrent. C’était une fatalité. Pour combler la mesure , ce fut encore le môme homme qui tint les enjeux du marquis ; quelle que fût la somme, l’Américain disait :
— C’est fait.
Et ses poches se grossissaient de la dépouille de Roger.
Pour si beau joueur que l’on soit, ce manège, souvent répété, finit par déranger l’équilibre des humeurs et altérer le caractère. Lejeune de Breuil en fut bientôt là. Passe encore pour la perte, peut-être s’en fût-il accommodé ; il avait fait ses preuves dans ce genre d’abnégation. Mais avoir toujours devant soi la même figure impassible jusqu’à la provocation, ces yeux attachés sur les siens et qui semblaient lui adresser un défi, voilà ce qui l’irrita. Cet homme lui porta sur les nerfs, et son cerveau entra en fermentation. Pour un rien, sur un mot, il lui eût cherché querelle. L’Américain n’y fournit point de prétexte ; il resta insolent dans ses airs, mais rien au delà, gagna de plus belle l’argent du marquis, et tint invariablement scs mises. Roger ne se possédait plus; il allait éclater, lorsqu’une circonstance le frappa.
Dans l’un des changements de main qui marquèrent la partie, il crut surprendre chez son adversaire un geste qui'prêtait aux interprétations. 11 lui sembla que,
dans un mouvement rapide, un jeu de cartes avait été substitué à un autre, et que les poches de l’Américain renfermaient des approvisionnements en ce genre qui n’étaient pas du droit commun. C’était une découverte, le marquis s’en arma :
— Des cartes neuves ! s’écria-t-il.
L’Américain ne sourcilla pas ; à peine put-on voir sur sa moustache noire courir un frémissement. La partie fut reprise ; mais les rôles étaient changés, c’était l’œil de Roger qui cherchait désormais l’œil de l’Américain, afin d’y pénétrer les mystères de son industrie. Point de grâce, point de répit ; la haine et la colère le rendaient clairvoyant; si subtil que fût un geste, il le saisissait à la volép et en prévenait l’effet :
— Des cartes neuves ! s’écriait-il.
Par trois fois il répéta cet appel, qui ressemblait à un acte d’accusation, sans que l’Américain sortît de son impassibilité. Peut-être cet homme espérait-il s’en tirer à force d’audace. Cependant, à ces demandes réitérées, la compagnie s’était émue ; à côté de la partie de jeu, une autre partie s’engageait; on voulait en suivre les incidents.
Alors l’Américain comprit les dangers de sa situation et changea à l’instant de tactique : à dessein il recommença le geste qui avait excité l’attention de Roger, et quand celui-ci eut répété une quatrième fois son terrible mot : « Des cartes neuves ! » il jeta violemment au visage du marquis le jeu qu’il tenait, et joignit à l’insulte de l’acte l’insulte de la parole.
— Insolent! dit-il.
Roger ne fit qu’un bond vers son adversaire, et à l’affront qu’il venait de recevoir il répondit par un affront plus grand; puis, se tournant vers les gens de service :
— Qu’on ramasse les cartes ! dit-il.
On lui obéit, et, à sa demande, on examina le jeu avec soin. Les cartes étaient loyales.
Les suites de cette querelle étaient faciles à prévoir. Le soir môme on régla les conditions d’une rencontre ;
le lieu, l’heure, les armes, tout fut fixé ; les témoins furent pris parmi les personnes qui avaient assisté à cette scène ; il fut convenu qu’on la tiendrait secrète et qu’on n’en ferait aucun bruit au dehors. L’Américain n’était pas jaloux de mettre la police en éveil, et de Breuil ne voulait pas causer d’inquiétude à sa mère.
Le lendemain, dès le point du jour, on se retrouva dans l’un des bois qui avoisinent Paris et sur un terrain qui laissait aux deux adversaires un peu de champ pour les évolutions du combat. L’arme était l’épée, et Roger y avait la main heureuse ; il passait pour l’une des bonnes lames de Paris. Cependant il fut aisé de voir, dès que les fers furent croisés, qu’il avait trouvé un maître. L’Américain semblait être dans son élément naturel ; on eût dit qu’il jouait cette partie comme les autres, à coup sûr. Jamais Roger n’avait senti sous son fleuret un poignet plus rapide ni plus vigoureux ; s’il n’eût rompu à temps, il était touché à la première passe. Il se remit néanmoins, et un assaut des plus brillants s’ensuivit. Tout ce que l’escrime possède de ressources fut mis en jeu ; les champions s’y montrèrent habiles tous deux, quoique dans des proportions et avec des facultés inégales. Roger avait plus d’ardeur, l’Américain plus de sang-froid. Cependant, pour un œil expérimenté, l’issue de la lutte n’était pas douteuse ; l’Américain ne se livrait jamais, tandis que Roger restait parfois à découvert. Ce n’était plus qu’une question de temps ; à la moindre inadvertance, au moindre mouvement équivoque, le marquis devait être touché. Il le fut ; l’épée de son adversaire lui traversa la poitrine, et il tomba sur le gazon baigné dans son sang.
Qu’on juge de l’embarras des témoins ! La rencontre avait été si prompte et arrangée avec tant de précipitation, qu’il n’y avait pas même de chirurgien sur les lieux. Puis, où conduire le blessé? Si on le ramenait mourant à l’hôtel , quel spectacle pour sa mère ! Et pourtant c’était là sa place; on ne pouvait pas songer à aller ailleurs. Une autre difficulté était celle du trans-
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port. L’état de Roger ne permettait pas de songer aux voitures. Tant bien que mal, et à l’aide de mouchoirs, on avait bandé la blessure, et il fallait se garder d’exposer ce frêle appareil à des mouvements trop vifs. On se procura donc un brancard et des matelas , sur lesquels le malade fut couché avec précaution. Il était comme mort et sans connaissance ; pas un mouvement, pas un mot, aucun signe de vie. Tout faisait craindre qu’il n’expirât dans le trajet. On marcha ainsi vers l’hôtel de Breuil : deux hommes de peine portaient le brancard ; les témoins marchaient à côté, le deuil sur le front.
Voilà ce qui s’était passé et ce qui causait une émotion si grande parmi les gens de la maison. Cependant le blessé était là, il fallait le secourir. L’intendant de madame de Breuil intervint à propos pour donner des ordres. Il prit sur lui de cacher l’événement à la marquise pendant quelques instants encore, et ne voulut pas l’exposer à un spectacle aussi déchirant. Il dépêcha un exprès en toute hâte au médecin de la famille, et provisoirement s’adressa à celui du quartier. Le blessé fut monté dans sa chambre, couché dans son lit; on leva le premier appareil et on le remplaça par un appareil moins informe, en attendant que les hommes de l’art y missent la main.
Ce fut alors que l’intendant se rendit chez madame de Breuil. Elle n’avait pas bougé de son oratoire, où les bruits du dehors pénétraient difficilement. Rien ne la préparait à ce qu’elle allait apprendre. Cependant, lorsqu’elle entendit ouvrir une porte qu’elle avait interdite à ses gens, et qu’elle vit entrer, malgré ses consignes, la personne la plus méthodique et la plus respectueuse de son hôtel, elle ne put se défendre d’un sentiment d’appréhension.
— Vous ici, monsieur Germain, dit-elle, à ces heures ?
— Que madame la marquise veuille bien m’excuser, répondit cet homme; mais il s’agit d’un événement bien grave. Sans cela, je ne l’aurais point dérangée.
— Un événement? vous m’effrayez, s’écria madame de Breuil, émue et inquiète.
L’intendant craignit d’être allé trop loin ; il s’était promis de préparer la marquise à la triste nouvelle qu’il devait lui annoncer, et d’user pour cela de ménagements. Malheureusement ses moyens oratoires n’étaient pas à la hauteur de son zèle, et, arrivé au moment décisif, il ne savait plus à quelles circonlocutions recourir.
— Oui, Madame, un événement... et pourtant il ne faut rien s’exagérer... 11 y a tant de ressources dans la jeunesse !...
— Tant de ressources ! ne rien exagérer ! Que signifie ce langage, monsieur Germain?
— C’est pour dire qu’à son ûge, on revient souvent de plus loin.
— A son ûge? A l’àge de qui? Quelle est cette énigme ? De qui s’agit-il ?
— De M. le marquis, dit l’intendant avec une expression de douleur. Je croyais que madame la marquise avait deviné.
— Mon fils? C’est de mon fils qu’il est question? 11 s’agit de mon fils? ajouta-t-elle avec l’accent d’une mère. Et que lui est-il arrivé ? Parlez, monsieur Germain, point de détours; je veux tout savoir; ne me cachez rien.
Ces paroles se succédaient brusquement ; on découvrait là-dessous une angoisse profonde. L’intendant hésitait de nouveau ; il craignait que le coup ne fût trop rude :
— Parlez, vous dis-je, répéta-t-elle avec autorité.
11 fallait céder, c’était un ordre.
— Eh bien ! madame la marquise, il est arrivé un grand malheur : M. Roger est dans son lit ; il est en danger.
— En danger, et de quoi ? Et comment ?
— Il s’est battu en duel !
— Ah 1 mon Dieu, mon Dieu ! s’écria madame de Breuil en poussant un cri d’épouvante I Et il est mort?
— Non, Madame, il n’est que blessé.
- — Blessé ! Vous me dites vrai, monsieur Germain? vous ne me trompez pas? vous ne cherchez pas à me ménager ?
— Il n’est que blessé, Madame, sur mon honneur : gravement peut-être; mais blessé seulement.
— Alors, venez avec moi , dit-elle en quittant son oratoire. A-t-on fait au moins ce qu’il fallait?
— Oui, Madame.
— Un chirurgien?
— On y a songé, Madame.
— C’est bien. Maintenant, monsieur Germain, qu’on aille chercher l’abbé Gerbideau. Ou plutôt allez-y vousmême et ramenez-le sur-le-champ.
Tout en échangeant ces ordres et ces mots, madame de Breuil s’était dirigée vers la chambre de son fils. Quand elle y entra, l’un des chirurgiens venait d’arriver: Roger recouvrait ses sens.