RETOUR SUR SOI-MÊME
■ La blessure de Roger était grave, et longtemps on désespéra de lui. S’il en réchappa, ce ne fut qu’à l’aide de sa vigoureuse constitution et du ressort que renferme la jeunesse. Cependant la convalescence fut longue, pénible, accompagnée de rechutes ; un organe essentiel avait été atteint, et le temps seul pouvait en achever le rétablissement.
Il est des maux qui deviennent des agents du bien ; l’aventure du jeune marquis fut de ceux-là. Elle l’arracha, pour un temps du moins, à ces relations qui avaient failli lui être si funestes : elle amena comme un repos dans sa vie et une trêve dans ses déréglements. Que sont les premiers écarts? presque toujours de mauvaises habitudes ; on y retombe aujourd’hui parce qu’on y est
tombé hier, sans beaucoup de goût et par un entraînement presque involontaire. Le duel et la blessure de Roger eurent pour résultat naturel de rompre ses habitudes de prodigalité et de dissipation ; il s’ensuivit comme une liquidation du passé ; il put voir clair dans son âme comme dans sa fortune ; tontes deux avaient reçu de profonds échecs, mais le dommage n’était pas irréparable.
Si, alors, la marquise s’y fût prêtée, si elle eût apporté dans cette poursuite un peu de l’art naturel aux femmes et à l’aide duquel elles se font obéir, il est à croire que Roger ne se fût plus laissé prendre aux pièges grossiers d’où il n’était pas sorti sans préjudice. Il y avait en lui du gentilhomme, et son triste duel lui pesait comme une humiliation. D’où venaient ces désordres précoces ? D’un excès d’activité, d’un besoin de mouvement, innés chez lui et impérieux. Il ne s’agissait que de leur ouvrir des issues, d’occuper cette ardeur, de donner un aliment à cette effervescence. Il ne s’agissait que d’animer l’hôtel de Breuil, d’en faire le siège de plaisirs décents comme contraste aux plaisirs de mauvais goût dont Roger était rassasié jusqu’à la lassitude, d’y attirer un monde élégant et spirituel qui effaçât jusqu’au souvenir d’un monde trivial et déshonnête. Voilà se qu’il fallait, et, à l’aide du moindre effort, la marquise en fût venue à bout.
N’eut-elle pas la conscience du fait, ou bien, l’ayant, se refusa-t-elle à le poursuivre ? c’est une alternative sur laquelle il est difficile de se prononcer. Toujours est-il qu’elle laissa les choses aller comme auparavant, et que rien ne fut changé dans le programme de l’hôtel de Breuil. L’existence y resta la môme, aussi sombre, pussi monotone, aussi dépourvue de variété. Impossible de s’y plaire, à moins d’imiter la marquise et de placer son bonheur dans des habitudes contemplatives dignes des premiers âges chrétiens. Évidemment c’était trop exiger de la jeunesse; Roger ne pouvait voir les choses de ce monde d’un œil aussi dégagé, ni avec un détachement pareil. H en aimait le bruit; il en recherchait les
émotions ; son âge, son humeur l’y portaient. Dès lors, le dénoûment était facile à prévoir. Persister à maintenir dans la maison les règles d’un monastère, c’était l’en chasser.
L’abbé Gerbideau, il faut lui rendre cette justice, n’approuvait pas toutes ces rigueurs et conseillait parfois d’y apporter de la mesure. Surtout il insistait pour qu’on rendît le séjour de l’hôtel compatible avec les goûts du jeune marquis, et qu’on essayât de l’y fixer par des séductions légitimes. C’était un digne prêtre, rigide pour lui-même, tolérant pour les autres, moins disposé à blâmer qu’à plaindre, et plus jaloux de convaincre que d’effrayer. Au fond, il eût mieux aimé rencontrer dans sa pénitente la pitié douce et tendre qui l’animait, que cette pitié sombre et un peu extrême qu’elle aimait à déployer eu toute occasion.
Et pourtant, si vives que fussent ses instances, il ne put rien obtenir là-dessus : en ce seul point son ascendant échoua. Au lieu de se désister de ses rigueurs, madame de Breuil s’étudiait à y ajouter chaque jour des aggravations nouvelles. Les grandes pécheresses ne poussèrent pas plus loin le luxe des expiations et ne donnèrent pas au monde des spectacles plus édifiants. De temps en temps il lui prenait des terreurs de conscience dont elle ne s’affranchissait qn’à force d’aumônes et de mortifications. Parfois elle s’enfermait dans son oratoire et y passait des journées entières à prier et à se recueillir, ou bien elle donnait à ses gens l’exemple de l’abstinence la plus stricte et du jeûne le plus rigoureux. On disait même dans l’hôtel qu’elle portait le cilice.
Sous l’empire de ces faits, la réputation que madame de Breuil s’était acquise ne put que grandir et s’étendre. Elle devint une tête de colonne, un vase d’élection et, aux yeux du monde religieux, une prédestinée. On n’y jurait que par elle ; elle y régnait. Était-ce là son but ? Dans ce cas elle l’avait atteint, dépassé peut-être. Mais à ce besoin de succès et de bruit extérieur, un autre sentiment paraissait se joindre, plus sincère, plus pro-
fond et plus recueilli. Lequel ? C’était son secret, et elle ne le livrait pas.
Quoi qu’il en soit, Roger ne trouva pas dans sa mère l’ingénieuse assistance dont il avait besoin. De nouveau son activité resta sans aliment, et il la tourna contre luimême avec plus d’acharnement que jamais. Il se mit à se ruiner de plus belle, et s’efforça de réparer le temps perdu.
Voilà quelle était l’histoire de l’hôtel de Breuil et où elle s’arrêtait, lorsque Daniel y pénétra par les issues secrètes et ouvrit des négociations avec les puissances qui l’habitaient.