LA LOCATION
Le chemin que suivait Daniel débouchait sur les jardins, et il put en admirer les dispositions et l’ordonnance. Ce fut en vain qu’il y chercha des légumes, l’une de ses faiblesses, comme il le disait ; mais, à part ce détail, rien ne manquait ni à la décoration, ni aux cultures. Au lieu de statues en plâtre qui se trouvent partout et ne font bien nulle part, il n’ÿ avait que de grands vases d’un style étrusque, distribués çà et là avec une sobriété et un goût exemplaires. Dans la partie boisée, on avait ménagé quelques allées sinueuses et des abris discrets, où n’arrivait aucun bruit ; dans la partie découverte, les massifs des fleurs, alternant avec les pe* louses, reposaient l’œil et charmaient l’odorat, tandis qu’au centre même un bassin déployait sa gerbe d’eau et ajoutait aux effets de la perspective.
Daniel trouvait fort bon air à tout cela, et se félicitait d’avance de vivre dans un pareil voisinage. Évidemment il avait affaire à des gens bien nés et à des riches d’ancienne date ; l’hôtel en faisait foi. Ce n’était point un
MATHIAS L’HUMORISTJE. 157
édifice du siècle dernier, mais une construction du grand siècle. Point d’accessoire parasite, aucun de ces ornements qui trahissent les mœurs de la Régence et mettent une date équivoque sur les monuments. L’hôtel était du genre sévère et rappelait les souvenirs de madame de Maintenon plutôt que ceux de madame de Pompadour. On voyait régner dans les alignements, dans la manière dont les ailes se répondaient, dans l’ensemble et dans les détails, depuis le perron jusqu’à l’attique, une régularité un peu sèche, une majesté qui allait jusqu’à la roideur. Nulle habitation ne pouvait être mieux assortie à la personne qui l’occupait. Le hasard avait créé cette harmonie; mais l’eût-on fait à dessein, on n’aurait pas mieux rencontré.
Ce fut par la serre que Daniel arriva dans l’intérieur de l’hôtel ; elle était de plain-pied avec un petit salon d’été A rempli également de corbeilles de fleurs et dont le plafond supportait un lustre en terre cuite, enveloppé de plantes grimpantes. Sur cette pièce, d’usage commun et qui n’était guère qu’un passage, on pouvait juger la richesse de cet intérieur et le luxe de l’ameublement. Des tableaux de prix couvraient les murs, des objets d’une grande valeur garnissaient les étagères. Daniel eut le temps de les examiner à loisir et dans le plus grand détail ; le concierge l’y laissa.
Cette attente fut assez longue, et il sembla à Daniel que sa présence excitait dans l’hôtel un mouvement inusité. On allait et on venait ; les portes battaient au loin et dans diverses directions. Il y eut môme des paroles échangées, mais elles ne parvinrent aux oreilles que comme un bruit confus. Puis c’était un carillon de sonnettes qui semblaient se répondre. Enfin, on Le releva de cette faction ; le vieillard reparut.
— Maintenant, si Monsieur veut me suivre? lui dit-il.
— Mais, très-volontiers, répondit Daniel.
— M. Germain est prêt à le recevoir; son cabinet est au bout de ce corridor.
— Eh bien ! allons.
Décidément, M. Germain avait tout ce qui consti-
158 MATHIAS L’HÜMORISTE.
tue une grande existence ; on faisait antichambre à sa porte et il recevait les gens dans son cabinet. Le mot n’avait rien de trop ambitieux; c’était une pièce assez bien décorée, que deux croisées éclairaient et qui donnait sur le jardin. Peu de meubles, mais des meubles assortis : un bureau à cylindre, des fauteuils en cuir et à clous dorés, un divan dans le fond, une garniture de cheminée à sujet sévère et d’un bronze de prix, un fort beau tapis sur le parquet , et, sur les murs, des gravures de choix. On aurait pu se croire chez un ministre, ou tout au moins chez un directeur général. Rien n’y manquait, rien, pas môme la chancelière ; M. Germain craignait les rhumes et aimait à avoir les pieds chauds.
C’est dans ce sanctuaire que Daniel fut introduit. L’intendant de madame de Breuil l’y attendait. Dès le premier abord, Daniel sentit que cet homme ne lui conviendrait pas. Sur son visage doucereux, il crut voir une empreinte de fausseté. Son regard était fuyant, son air en dessous; rien de franc, ni d'ouvert; c'était le contraste de Daniel.
Cependant M. Germain s’était mis en frais ; il avait donné à sa physionomie toute la séduction dont elle était susceptible, il s'efforçait de paraître aimable, gracieux et accommodant. Daniel ne s’en tint que plus fermement sur ses gardes ; il avait mal pris M. Germain, et ne devait plus revenir de cette opinion. 11 se contenta done d’exposer brièvement son affaire, dit qu’on lui avait montré deux pavillons appartenant à madame la marquise, et qu’il s’en arrangerait si le prix n’était pas trop élevé.
— Il n'y a qu’un mot qui serve, ajouta-t-il. Combien en domande-t-on ?
Il paraît que cette façon de conduire les choses n'était pas du goût de M. Germain ; probablement, il avait d’autres projets.
— Combien? dit-ii en regardant son interlocuteur à travers ses sourcils hérissés comme des broussailles; combien? Cela dépend.
Et de quoi? dit Daniel. ~ 1 ..
Digitijed by Gqogle
— Des personnes qui se présentent, répondit l’intendant.
C’était une sorte d’enquête , et l’on ne s’en cachait pas. Daniel se sentit blessé : il avait presque envie de rompre; le souvenir des deux pavillons le retint
— - Si ce sont des informations que désire madame la marquise, répondit-il, elle peut en prendre en dehors de nous. Dieu merci ! nous sommes connus dans nos quartiers , nous pouvons parler le front haut et ne devons rien à personne.
M. Germain comprit qu’il était allé trop vite et trop loin; il s’empressa de rajuster les choses.
— Ce n’est point ainsi, dit-il, que madame la marquise l’entend. Elle est convaincue qu’elle a alTaire à des gens rangés, à des gens tranquilles. C’est écrit sur vos physionomies.
— Bon î se dit Daniel , celui-là aussi ; ils ont tous le mot d’ordre, à ce qu’il parait.
— Ce qu’elle désire, c’est un simple renseignement, rien de plus. Un mot sur l’état de vos deux ménages; par exemple, ce qu’ils comportent, ce qu’ils sont. Entre voisins, Monsieur, on se doit bien cela. Trouvez-vous cette curiosité déplacée? Alors, qu’il n’en soit plus question.
— Mais non, mais non, dit Daniel, ramené par ces formes adoucies.
— C’est vous maintenant qui le voulez, reprit M. Germain. Eh bien! une seule question. De quoi se composent vos familles? Combien êtes-vous de personnes?
— Mais, deux ménages.
— Est-ce là tout ?
— Il y a encore une jeune fille. Monsieur.
— Une jeune fille? dit l’intendant, qui paraissait attendre ce mot, et l’accueillit avec une satisfaction évidente : mademoiselle votre fille, sans doute ?
— Non, Monsieur.
— J’y suis ; celle de votre ami?
— Pas davantage, Monsieur.
— Ni de l’un ni de l’autre? reprit M. Germain, d’un
100 MATHIAS L’hüMOHISTE.
ton qui annonçait l’étonnement. Quelque parente, dans ce cas ?
— Nullement parente, répondit Daniel.
Çette tournure que prenait l’entretien commençait à le froisser de nouveau , et ses réponses prenaient un caractère d’aigreur qui n’échappa point à l’intendant.
— Pardonnez-moi, Monsieur, reprit cet homme, en redoublant de politesse; pardonnez-moi si je commets une indiscrétion. Je n’insisterai pas, s’il en est ainsi.
— Nous n’avons rien à cacher, Mathias ni moi, répondit Daniel avec la fierté que donne une conscience sûre d’elle-même.
— Pourtant, Monsieur, voilà une jeune fille qui ne vous est rien.
— Pardonnez-moi, Monsieur, répondit Daniel en l’interrompant. Blanche nous est quelque chose; elle est notre fille adoptive.
— Ah ! elle se nomme Blanche?
— Oui, Monsieur.
Si Daniel avait eu le don de lire sur les physionomies, il aurait vu combien était profonde l’impression que ce nom fit sur l’intendant de la marquise de Breuil. Un éclair sombre traversa son visage; une altération manifeste se répandit sur ses traits; ce ne fut qu’un mouvement , bien vite comprimé , mais d’un caractère frappant. Il reprit d’une voix encore émue :
— Je m’arrête, Monsieur, et veuillez me pardonner l’insistance que j’y ai mise. Elle était de trop et j’en suis aux regrets. Madame la marquise m’en ferait certainement des reproches, si elle le savait. Vous pouvez dès à présent regarder cette affaire comme conclue. Les deux pavillons sont à votre disposition. S’il y manque quelque chose, on y pourvoira; l’architecte de l’hôtel sera à votre disposition. Ordonnez, commandez comme si vous étiez chez vous. Madame la marquise ne désire qu’une chose : c’est que vous vous plaisiez chez elle et que vous y restiez longtemps.
Daniel ne savait que penser de ce retour imprévu et
MATHIAS L’HDMORISTE. 461
de cette obligeance poussée à l'extrême. Il ne lui semblait pas qu l’affaire fût plus avancée que lorsqu’il était entré. Pas un mot n’avait été dit sur le point essentiel ; il y revint.
— Et le prix? dit-il.
— Oh! le prix, répondit l’intendant, c’est la moindre des choses.
— Soit ! mais encore faut-il s’entendre.
— Eh bien ! celui qui vous conviendra. Dites.
Avec l’habitude qu’il avait des négociations du commerce, Daniel ne se livra pas d’abord; il se tint bas dans ses offres, résolu à les élever graduellement et en raison des prétentions' qui lui seraient opposées. Qu’on juge de son étonnement lorsque l’intendant le prit au mot.
— C’est fait, dit-il.
11 crut à un malentendu et répéta son chiffre.
— C’est fait, répéta à son tour l’intendant; vous pouvez emménager dès ce soir.
Là-dessus, il se leva, c’était un congé qu’il donnait; le marché était conclu, on n’avait des deux parts plus rien à se dire. Daniel se retira plus stupéfait qu’enchanté ; il craignait qu’il n’y eût quelque piège là-dessous.
Quand il retrouva ses amis devant le perron du pavillon, il n’était pas encore bien remis de cet ébranlement : sa figure exprimait la déception plutôt que la joie.
— Eh bien ! s’écria Mathias. Que t’avais-je dit? C’est manqué?
— Du tout, c’est fait.
— Comment, c’est fait ! Et tu ne bats point d’entrechat!
— C’est fait, te dis-je, fait et arrêté! Dès demain nous planterons les deux crémaillères.