‹ Mathias l'humoristeChapitre 29 sur 54 · LE VOISINAGE · texte numérisé non relu

LE VOISINAGE

Quelques semaines après une transaction si rondement menée, les Mathias et les Daniel avaient transporté leurs dieux lares dans les pavillons de la marquise de Breuil. Il avait fallu céder à l’évidence des faits, le bail était sérieux; et la preuve, c’est qu’on entrait en jouissance. Daniel n’eut plus alors que des motifs de se féliciter, et il ne s’y épargna pas. L’idée qu’il avait un carré de terre à lui le jetait dans des enivrements dont il ne cherchait pas à se défendre. La distance entre son magasin et son domicile s’était accrue, il est vrai; mais auprès de tant d’avantages, que signifiait ce petit inconvénient?

Mathias n’avait pas l’esprit si bien fait, et il y eut là, pour lui, un temps de tribulations et d’épreuves. Dans les divers logements qu’il avait occupés jusqu’alors, son orgueil n’était point exposé à souffrir du spectacle qu’il avait sous les yeux. Il valait ses voisins et ses voisins le valaient; les différences de position n’étaient pas grandes. Point de contrastes qui fussent de nature à échauffer sa bile, point de déboire à essuyer, point d’éclaboussures à recevoir. La cause de son humeur était en lui, et ne s’aggravait pas de circonstances extérieures.

Il n’en fut plus de môme quand il eut en face de ses croisées, et à portée de son regard, cet hôtel dont le faste semblait être une insulte à sa médiocrité. Tout autre que Mathias eût passé là-dessus, à raison des prix discrets de la marquise et de ses procédés accommodants; lui, n’admettait pas de semblables capitulations. Aucune considération d’intérêt ne l’emportait dans son âme sur le besoin de se plaindre et de maudire : il s’y

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livrait, même à ses dépens, môme à ses risques et périls. Aussi éprouva-t-il, dès le premier jour, un sentiment de malaise à la vue de cet édifice qui semblait lui porter un défi hautain et l’humilier par le rapprochement. Il se demandait pourquoi la Providence avait tant fait pour les uns, si peu pour les autres, et, à côté de cette opulence extrême, placé l’extrême dénûment.

Par une pente naturelle, bientôt cette animosité passa des objets aux personnes. Mathias ne connaissait pas la marquise ; il n’avait eu avec elle que des rapports indirects et où elle avait apporté de la grandeur ; en retour, il aurait dû lui garder au moins un bon sentiment; et, bien loin de là, il se sentait disposé à la haïr. Pourquoi? Il aurait été fort empêché de le dire. C’était un peu ceci, un peu cela, parce qu’elle était riche, parce qu’elle avait un grand nom; c’était à cause de ses équipages ou bien à cause de ses gens, pour mille motifs tout aussi plausibles. Mais il en est d’une haine injuste comme de tous les torts que l’on a ; elle s’envenime à raison de son injustice même; on y persiste pour ne pas s’infliger de démenti.

D’ailleurs, entre voisins, on a toujours mille motifs de s’en vouloir ; grosses ou petites , les occasions abondent. Un jour ce sera un propos passant de l’office au salon ; un autre jour une querelle entre serviteurs. Une fenêtre qui s’ouvre, un animal qui s’égare, peuvent engendrer des rancunes qui ne s’éteindront jamais. On ne voit rien alors dans les proportions ordinaires, ni avec le sang-froid qui convient. Les moindres actes de la vie sont passés à une loupe qui les grossit, et change les cirons en éléphants. Et quand des hostilités s’engagent, quel triste caractère elles prennent tout aussitôt 1 Quel échange de procédés! quelles représailles !

Mathias se prit donc à détester la marquise pour trois motifs : en tant que riche, en tant que dévote, en tant que voisine ; ce dernier grief les résumait tous. Il s’y joignait, en outre, un secret instinct qui lui faisait envisager madame de Breuil comme un adversaire

éventuel. On sait à quel point Mathias avait l’esprit ombrageux; Daniel lui-même, Daniel, c’est tout dire, n’avait pas trouvé grâce devant lui : un instant, Mathias l’avait tenu pour suspect et soumis à une surveillance, hélas ! bien infructueuse. Maintenant c’était sur la marquise que sa défiance allait s’exercer. Non pas que cette défiance s’attachât à un but fixe et s’appuyât sur des éléments précis; non, ce n’était encore qu’un sentiment vague, confus, sans objet déterminé; mais Mathias avait en lui de quoi lui donner tout l’accroissement et toute la consistance désirables. 11 suffisait, pour cela, que son imagination se mît de la partie : c’est ce qui arriva.

Un jour, c’était dans le mois qui suivit le déménagement, les premiers symptômes de ce mal se déclarèrent. Daniel était dans le feu de son travail : habit bas et la bêche en main, il remuait l’un des carrés de terre dont se composait son petit domaine, et apportait à cette tâche l’ardeur d’un homme qui s’y livre volontairement. La sueur inondait son front; ses mains se couvraient de cloches ; n’importe ! il n’en maniait pas son instrument avec moins de vigueur, et se donnait du courage en songeant aux grands résultats qu’il allait obtenir. Ce fut au fort de cette opération que Mathias vint le rejoindre.

— Daniel, dit-il, un mot.

Celui-ci ne se retourna pas ; il était alors aux prises avec une motte de terre rebelle, et ne semblait pas d’humeur à s’en laisser détourner.

— Qu’est-ce encore? dit-il.

— Un rien pour toi, beaucoup pour moi, reprit Mathias, piqué du peu d'effet qu’avait produit sa présence. J’ai des scrupules.

— Des scrupules? Et lesquels ? Et à propos de quoi ?

On voyait que ces réponses étaient faites machinalement, et que l’esprit de Daniel se trouvait à cent lieues de ce qu’il disait ; il administrait coup de bêche sur coup de bêche et s’essoufflait si bien, que les paroles sortaient avec peine de ses poumons. Mathias vit que, pour fixer son attention, il fallait frapper un grand coup.

— A propos de quoi? dit-ii. Tu me le demandes? Tu ne devines pas?

-—Ma foi ! non, répondit Daniel.

— A propos de ce logement, dit Mathias.

Pour Daniel, c’était toucher la corde sensible; il se redressa et cessa de jouer de son instrument.

— Ce logement? Et qu’y manque-t-il ?

— Rien.

— Eh bien ! alors?

— Alors, raison de plus pour avoir des scrupules, et j’en ai.

— Mais quoi? quoi donc? Parle ! explique-toi!

— Eh bien ! tu le prendras comme tu voudras; mais pour un rien je déménagerais !

— Déjà ? Ah ! mon Dieu ! tu deviens fou !

L’humoriste avait atteint son but; Daniel lui appartenait : il avait rejeté sa bêche et s’essuyait le front; une explication sérieuse pouvait commencer. Mathias reprit :

— Tu es si léger, Daniel, que tu ne vois rien et ne remarques rien ; c’est à moi de tout remarquer et de tout voir.

— Voilà de singuliers reproches.

— Us sont fondés! Comment as-tu traité avec ces grands seigneurs?

— Le plus naturellement du monde ; tu le sais bien.

— Le plus naturellement! le plus naturellement! dit Mathias en butte à ses défiances ; il n’y a au contraire rien de naturel en tout ceci... Je te le répète, j’ai des scrupules.

— Mais lesquels donc?

— Le sais-je? Tout est mystérieux dans cet hôtel. N’as-tu pas éprouvé toi-méme un peu d’étonnement dans les débuts? On t’a pris au mot, pour ainsi dire. D’où vient cela?

— Encore de tes manies !

— Non, te dis-je; et cette marquise, vois-tu clair dans ce qu’elle fait?

— Qu’importe?

— Beaucoup ! Nous ne pouvons pas lui servir de mannequins; c’est un rôle qui ne m’irait pas.

— Où vas-tu chercher ces suppositions?

— Dans tout ce qui se passe, Daniel. Je vois, j'observe, je devine.

— Tu devines, tu vois! Que peux-tu voir? La marquise ne quitte pas ses appartements. Tu ne l’as pas seulement aperçue.

* — Raison de plus ; on ne se cache pas sans motif. Crois-moi, Daniel, il y a des pressentiments qui ne trompent pas. On nous tend des pièges. Si tu étais sage, tu suivrais mon conseil , et nous quitterions d’ici. Il ne fait pas bon d’avoir affaire avec les grands.

De toutes les perspectives, aucune ne pouvait être plus désagréable à Daniel; aussi finit-il par se piquer et prendre les choses au sérieux.

— Mathias, dit-il, une fois pour toutes, cesse de nous donner de ces alertes. Tu ne sais jouir de rien ; il faut que tu broies du noir à tous propos.

— Tu te fâches, Daniel?

— Non , je ne me fâche pas , Mathias; je m’explique seulement, et de façon à te guérir de tes caprices, si je le puis. Ce logement me convient; j’y ai pris goût, je m’y attache. 11 convient à ta femme, qui s’y rétablit à vue d’œil; il convient à Blanche, qui y vit au grand air et se développe comme une belle plante; il convient à Régine , qui a mille distractions sous la main ; il convient à la famille entière, excepté à toi.

— A la bonne heure, dit Mathias.

, — Prends-en donc ton parti ; tu ne peux pas avoir la prétention de nous sacrifier tous à tes fantaisies.

— Dieu m’en garde ! seulement tu es prévenu.

— Soit, et laisse là cette marquise 1 Qu’elle vive retirée ou non, que t’importe? Chacun a assez de ses affaires, sans songer à celles d’autrui. Tiens, un conseil; veux-tu guérir de ces lubies?

— Et comment?

— Fais comme moi, ajouta Daniel en reprenant la bêche et se mettant à l’ouvrage.

— Comme toi?

— Oui, comme moi. Livre-toi â la culture; il n’y a rien qui soulage davantage les nerfs et chasse avec plus de succès les mauvaises pensées.

L’entretien finit sur ces mots; Mathias n’osa plus insister ; ses ouvertures avaient été trop mal accueillies. Mais il n’en persista pas moins dans ses impressions et continua à nourrir des rancunes silencieuses et solitaires.

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