‹ Mathias l'humoristeChapitre 30 sur 54 · LE JARDIN · texte numérisé non relu

LE JARDIN

Cependant la marquise épuisait, vis-à-vis de ses locataires, la mesure des bons procédés. On a vu qu’entre les pavillons et l’hôtel, il régnait une communication intérieure. Madame de Breuil en laissa l’accès libre aux deux ménages; le grand jardin, les serres, tout était mis à leur disposition ; ils pouvaient en jouir comme si c’eût été leur propre domaine. Mathias se fût bien gardé d’user de cette faveur, il n’y vit qu’un piège de plus; Daniel préférait rester sur son terrain et y exercer ses bras à des travaux familiers; mais Thérèse et Blanche allaient passer une partie de leur journée sous les beaux et vastes ombrages de l’hôtel de Breuil. C’était, pour Thérèse, une occasion de jouir exclusivement de sa fille, et pour Blanche une distraction à des études qui devenaient plus sérieuses chaque jour.

Dans le cours de ces promenades , il était un poin du jardin où les deux femmes se rendaient de préférence, et où elles faisaient des stations prolongées. C’était une construction rustique, composée de rondins et de chaume , et qui faisait honneur à l’art du treillageur. Une table en osiers tressés en occupait le milieu,

et des sièges pareils en garnissaient l’enceinte. Tout autour de la construction régnait un taillis qui en défendait les abords et en faisait un asile discret et mystérieux. C’est là que Blanche et Thérèse venaient presque chaque jour. On y apportait de l’ouvrage et quelquefois le goûter, afin d’employer les heures et de se ménager quelques diversions. L’endroit était charmant, frais, entouré d’ombrages; la fauvette y avait son nid, et remplissait l’air de ses gazouillements. Dans les massifs, le soleil brisait ses rayons, et on entendait au loin le bruit de l'eau qui tombait dans le bassin et murmurait sur des rocailles.

Ce qui frappait le plus Blanche et Thérèse, dans le cours de leurs séances au sein de ce petit bois, c’était la solitude profonde qui régnait autour d’elles. On eût dit quele jardin était un lieu frappé d’interdit; pas un bruit, pas un mouvement, pas une âme vivante. Les gens de la maison semblaient avoir à ce sujet des instructions très-rigoureuses; jamais ils n’y mettaient les pieds. Quant aux maîtres, les deux femmes ne les avaient point encore aperçus; ils ne paraissaient guère jaloux de jouir de leur domaine. A peine , de loin en loin et par extraordinaire , apercevait-on le jardinier qui taillait les arbres ou renouvelait les plates-bandes de fleurs. Quand Thérèse et Blanche étaient là, d’ordinaire il s’abstenait et se tenait à l’écart; c’était comme une consigne donnée, et un parti pris de ne pas troubler leur solitude.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi et sans qu’aucune rencontre eût lieu. Toujours le môme vide et la môme immobilité. Cependant, il y eut un moment, bien fugitif il est vrai, où ce bois parut s’animer; Blanche le crut du moins. Elle était avec Thérèse dans leur réduit habituel, occupée à un travail d’aiguille, lorsqu’elle crut entendre, à deux pas d’elle, un bruit inusité; c’était comme un frôlement au sein du feuillage.

— Chut, maman, dit-elle à Thérèse, qui tenait alors le dé de la conversation.

— Qu’est-ce donc, mon enfant? dit celle-ci.

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— Silence ! reprit la jeune fille.

Thérèse se tut et prêta attention.

— C’est singulier, dit Blanche après une pause , singulier, en vérité.

Elle se leva et chercha à pénétrer de l’œil les massifs qui entouraient le kiosque; un moment elle crut saisir l’objet qu’elle cherchait.

— Ah ! dit-elle.

Ce ne fut qu’un éclair, une illusion peut-être, car elle se rassit presque sur-le-champ.

— Plus rien, dit-elle.

Pendant cette scène, Thérèse n’avait pas osé interroger la jeune fille; elle demeurait silencieuse et attentive.

— Qu’y a-t-il? lui dit-elle, quand celle-ci eut repris son travail.

— Vous n’avez rien vu, maman?

— Rien, mon enfant.

— Ni rien entendu?

— Rien non plus.

— Alors il faut que je me sois trompée.

— Comment cela?

— Voici. Il m’a semblé que les feuilles s’agitaient à quelques pas de nous.

— Bah ! et moi qui ne m’en suis point aperçue.

— Et puis, quand je me suis levée, il s’est fait un mouvement, à ce qu’il m’a paru; mais il faut croire que j’ai été dupe.

— Ce sera le vent, ma fille.

— Ce doit être le vent.

On voyait que Blanche n’était pas convaincue et qu’elle gardait ses impressions. Qui le sait? Peut-être commençait-on à trouver que ces séances dans le jardin dépassaient la mesure et touchaient à l’indiscrétion.

— Si nous parlions? dit-elle à Thérèse ; il se fait tard.

— Comme tu voudras, mon enfant, répondit celle-ci, qui était habituée à lui obéir.

Elles se levèrent et mirent de l’ordre dans ce petit réduit, comme elles le faisaient toujours. Les sièges furent rangés à leur place, et elles firent disparaître jus-

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qu’aux moindres traces de leur séjour. Ce soin était rempli, et Blanche descendait les marches du kiosque, quand une nouvelle exclamation lui échappa :

— Maman ! s’écria-t-elle.

— Qu’y a-t-il?

— Regarde donc de ce côté.

Elle indiquait à Thérèse la partie la plus ombragée du bois.

— Eh ! après?

— Tiens ! tiens ! tu ne vois rien?

— Non, ma tille, rien.

— C’est étrange alors; cette fois, je suis bien assurée du fait; je l’ai vue comme je te vois.

— Quoi donc?

— Le sais-je? Une ombre qui se glisse à travers les arbres.

— Vraiment?

— La voilà partie; décidément, ma petite mère, ou nous surveille; il faudra y mettre ordre et paraître moins souvent ici.

— Tu sais que je fais tout ce que tu veux; nous resterons chez nous, ma fillette.

En parlant ainsi, les deux femmes s’étaient dirigées vers la porte qui devait les ramener dans leurs pavillons. Après avoir parcouru les allées du bois, elles arrivaient dans la partie découverte du jardin, et sur un point d’où l’on en embrassait tout l’ensemble. Une surprise les y attendait. Pour la première fois, madame la marquise de Breuil se trouvait en même temps qu’elles sur les lieux; elle marchait dans la grande avenue, et venait évidemment à leur rencontre.

l’enthevue.

Vêtue de noir, la marquise avait des airs qui en imposaient et une physionomie qui, depuis longtemps, avait perdu l’habitude du sourire. Cependant, à la vue de

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Thérèse et de Blanche, il s’y opéra un changement très-décidé, très-caractérisé, quoique suivi d’un prompt retour. Ce fut comme un élan et un commencement d’abandon; mais le sentiment de l’étiquette et de la convenance eut bientôt repris le dessus.

De leur côté, Blanche et Thérèse éprouvaient un peu d’embarras. Dans leur vie modeste, elles n’avaient jamais eu affaire à de grandes dames et ne savaient pas sur quel pied il convient de le prendre quand on se trouve dans ce cas. Elles auraient donc préféré en être quittes pour un échange de saluts et réglaient déjà leur marche en conséquence, lorsque madame de Breuil leur coupa la retraite, les prévint et les aborda. Il n’y avait plus moyen de reculer ; la glace était rompue.

Les premiers compliments une fois échangés, la marquise engagea l’entretien. Elle s’excusa auprès de ses voisines de n’étre point encore allée les voir dans leur nouveau logement, ni s’assurer que tout y fût à leur gré ; que le désir ne lui en avait pas manqué, mais qu’elle n’en avait pas trouvé le temps, au milieu de tous les devoirs qui s’étaient succédé; qu’elle s’y rendrait prochainement, et réparerait ce tort en les fréquentant d’une manière assidue ; qu’elle y tenait et se promettait un véritable plaisir de ces relations. Elle ajouta qu’elle était heureuse de les voir dans son jardin, et qu'elles devaient absolument le regarder comme le leur ; qu’elle les suppliait de l’animer de leur présence; que sans cela ce serait un lieu désert, abandonné.

— Abandonné ! s’écria Thérèse en l’interrompant sur ce mot. Quel dommage !

— Et pourtant c’est ainsi, reprit la marquise. Jamais personne n’y descend. Même aujourd’hui, c’est le hasard qui m’y a conduite. Je croyais y trouver mon fils. L’auriez-vous rencontré, par hasard ?

— Non, Madame, répondit Thérèse.

— C’est singulier, dit la marquise; le l’ai pourtant' aperçu d’en haut ; il se dirigeait vers le petit bois. Roger! ajouta-t-elle à haute voix et avec la pensée que son appel serait entendu.

Personne n’y répondit; le silence continua de régner dans l’enceinte du jardin.

Cependant les derniers mots de madame de Breuil n’avaient pas été perdus pour Blanche. Elle était convaincue que ses sens ne l’avaient pas trompée, et qu’à deux reprises il y avait eu du bruit et du mouvement dans les massifs dont le kiosque était environné. Seraitce le fils de la marquise? Mais quel besoin aurait-il eu de se cacher? Il pouvait, dans cet hôtel, marcher et parler en maître, et n’avait qu’un signe à faire pour qu’on lui laissât la plaçe libre, s’il l’eût désiré. Blanche ne s’expliquait pas bien les faits ; mais il lui en resta néanmoins une impression fort vive et un secret pressentiment. Par une sorte d’instinct, elle comprit qu’il fallait garder plus de réserve et user moins souvent des franchises qu’on leur accordait.

Aussi, lorsque le lendemain Thérèse voulut retourner comme de coutume dans le kiosque où elles passaient leurs après-midi, ce fut Blanche qui s’y opposa :

— Non, maman, dit-elle ; non.

— Pourquoi cela ?

— Ce sera pour demain ; ménageons nos plaisirs. Et puis, il ne faut pas se montrer indiscrètes.

— La marquise nous en a tant priées ?

— Raison de plus pour en user modérément.

Les volontés de Blanche étaient souveraines pour Thérèse, et dès ce moment les visites à l’hôtel voisin furent moins fréquentes. En revanche, il se fit dans les habitudes de la marquise un changement inattendu. A mesure que la jeune fille parut moins souvent dans l’enceinte de l’hôtel, ce fut elle qui se montra plus souvent chez les Mathias. Dès la première visite, elle s’y prit de manière à mettre tout le monde à l’aise, fit des frais pour plaire et y parvint. Qui l’eût vue dans cet intérieur n’eût pas retrouvé la marquise de Breuil avec ses grands airs et sa physionomie austère. Elle laissait sur le seuil ces façons d’apparat et redevenait simple, naturelle et pleine d’abandon. Elle savait gagner Régine en faisant l’apologie des grandes méthodes d’écucation, Daniel en

flattant ses goûts sur la culture, Thérèse en parlant de Blanche, et Blanche eh parlant de Thérèse, tout cela sans recherche, sans affectation et avec Baisance d’une personne qui sait vivre.

Ce qui lui plaisait surtout dans ce logis, c’était la jeune fille ; on le voyait, elle y prenait goût, un goût chaque jour plus vif, et personne ne s’en étonnait. Qui n’aimait pas Blanche? Qui aurait pu se dispenser de l’aimer? Autour d’elle, c’était à qui le ferait avec plus d’excès. Chez Thérèse, c’était de la passion , chez Daniel de l’extase ; quoique moins vive, l’affection de Régine n’en était pas moins profonde ; quant à Mathias, il s’y était attaché plus qu’il ne croyait et ne se l’avouait. Quoi de surprenant que madame de Breuil eût été à son tour gagnée par tant de grâce I C’était un tribut forcé ; la marquise ne le paya point à demi. Souvent on la voyait arrêter sur Blanche un regard profond et attendri ; seulement elle ne persistait pas et se détournait dès qu’elle se voyait remarquée.

Hors de là, néanmoins, rien n’était changé, ni dans ses allures, ni dans son maintien. Elle demeurait ce qu’elle avait été jusqu’alors, d’un rigorisme achevé, et ne se relâchait ni de ses prières, ni des mortifications. Ses visites au pavillon restaient ignorées du monde où elle vivait, et elle avait même le soin d’en déguiser le caractère aux yeux de sa domesticité. La vie de l’hôtel était toujours la même, et son oratoire n’avait point à souffrir de ses visites chez les Mathias.

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