‹ Mathias l'humoristeChapitre 31 sur 54 · LE FEU SOUTERRAIN · texte numérisé non relu

LE FEU SOUTERRAIN

Blanche ne s’était point abusée ; quelqu’un l’avait vue et suivie dans ses visites au jardin ; quelqu'un s’était

attaché à ses pas, et, sans être aperçu, avait pris un vrai plaisir à la voir.

C’était Roger.

Les croisées de son appartement donnaient sur les parterres, et le hasard voulut que, le premier jour où Blanche et Thérèse franchirent les portes de communication, il se trouvât précisément derrière ses stores, regardant d’un œil distrait la belle végétation qui se déployait devant lui. Au moment où il allait se retirer, il aperçut les deux femmes. Deux femmes dans l’hôtel ! Deux femmes se dirigeant familièrement vers les massifs du bois ! C’était une nouveauté, sinon un problème. Roger était prompt en toute chose, et au mal surtout; à l’instant môme il voulut en avoir le cœur net et descendit dans le jardin.

Ce qui le poussait, c’était un sentiment de curiosité. De la distance où il se trouvait, il n’avait pu voir si les deux femmes étaient jeunes, si elles valaient la peine qu’un garçon comme lui, de sa figure et de sa tournure, habitué à être recherché, se dérangeât de son appartement et se mit à la découverte. Mais ce qu’il n’eût pas fait en toute autre circonstance, il le fit en raison de celle-ci. Sa mère avait placé l’hôtel sur un pied si rigide, et écarté avec un tel soin les embûches du monde de cette enceinte consacrée au recueillement, que celte apparition était véritablement inintelligible, et qu’un intérêt réel s’y attachait.

— Qu’est-ce que cela peut être? se disait-il en franchissant un escalier qui débouchait du côté des ailes; qu’est-ce que c’est donc ? Voilà bien longtemps que madame de Breuil ne m’avait donné ce spectacle ! Deux femmes ! Il faut, pour qu’elles aient le privilège d’entrer ici, qu’elles soient bien peu avantagées de la nature. N’importe, j’irai jusqu’au bout, laides ou non.

Tout en faisant ces réflexions, Roger était arrivé à l’endroit du petit bois où Thérèse et Blanche venaient de pénétrer. Il hésitait, quand il entendit un bruit de voix et aperçut une robe à travers les éclaircies du feuillage.

— Les voici, dit-il ; je les tiens.

Ces charmilles et ces massifs étaient trop familiers à Roger, pour qu’il se méprit sur les mouvements des personnes dont il suivait les traces ; à leur marche, il pouvait calculer d’une manière précise par où elles déboucheraient. C'est de ce côté qu’il se porta, sans dessein arrêté, sans même prendre de précaution. Cependant, à mesure qu’il s’engageait plus avant dans cette aventure, il y prenait plus de goût; elle tournait au romanesque, et à son âge cette couleur sied aux choses. Il fit donc plus de frais et se cacha mieux; il lui sembla plus conforme à ses lectures et plus dans les habitudes des héros de roman, de voir sans être vu et de jouir du coup d’œil sans recourir à la parole. Un bruit de voix lui indiqua la position qu’occupaient les deux inconnues. Elles étaient du côté du kiosque, peutêtre dans le kiosque placé à l’extrémité du petit bois. Cette circonstance le servait. Nulle part la végétation n’était plus serrée et ne se prêtait davantage au rôle d’éclaireur qu’il avait adopté. Insensiblement il gagna du terrain et se trouva à portée de voir.

— Ah! mon Dieu! s’écria-t-il dans le langage du monde où il vivait, langage peu chevaleresque : je suis volé.

Il venait d’apercevoir Thérèse, qui était alors parvenue à une certaine maturité et n’avait point embelli à vivre près de Mathias. Peut-être en serait-il resté là et n'eût-il pas procédé à un informé plus ample, si une voix,* d’un timbre clair et doux, ne fût parvenue à son oreille, comme une mélodie d’un caractère inattendu. Évidemment cette voix n’avait rien de commun avec le visage qu’il venait d’apercevoir; elle avait la fraîcheur de la jeunesse : l’enquête demandait à être complétée sur ce point. Roger se mit donc à écarter de nouveau le feuillage, et la même exclamation lui échappa, mais avec une expression et une intention toutes différentes.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-il.

Cette fois le dédain ou le sarcasme eussent été de mauvais goût ; c’était Blanche qu’il avait sous les yeux.

Roger resta frappé de sa beauté; il en éprouva comme un éblouissement. Dans l’existence qu’il avait menée jusque-là et au milieu de tant d’amours mercenaires, jamais il n’avait rien rencontré qui approchât de ce charme et de cette perfection. Non-seulement les traits étaient d’une pureté et d’une régularité achevées, les cheveux d’un ton rare, le teint d’un incomparable éclat, la taille et le port dignes d’une reine ; mais il régnait dans l’ensemble on ne saurait dire quelle fleur d’adolescence et quel parfum de candeur. C’est là surtout ce qui toucha Roger et l’enchaîna à la place d’où il découvrait cette ravissante apparition. Il y resta longtemps, comme sous le charme et dortiiné par une ivresse bien nouvelle pour lui.

Les jours suivants, il y revint. Vainement eût-il essayé de se vaincre; l’instinct l’emportait, il ne s’appartenait plus. Il appartenait désormais à ce sentiment que le hasard avait fait naître, et qui avait pris, dès les premières heures, le caractère d’un maître impérieux. Et ce qui prouve que c’était là une passion sincère, bien différente des caprices par lesquels Roger avait passé, c’est qu’il la tenait renfermée dans son cœur et ne s’en ouvrait à personne ; c’est qu’il n’avait pas encore, dans un moment de curiosité, cherché à s’informer de ce qu’étaient ces deux femmes à qui l’accès du jardin était ouvert. Il était dans la situation d’un homme qui fait un beau rêve, et qui a peur d’en détruire le prestige par un mouvement imprudent.

Une fois que cette passion fut entrée dans sa vie comme un élément essentiel, Roger rompit avec ses mauvaises habitudes, ou du moins s’en détacha peu à peu. On ne le vit plus ni aux cercles, ni au jeu ; « cassa aux gages les malheureuses dont il pensionnait les faveurs ; il eut un retour très-marqué vers des pçhchants plus sains et des affections plus avouables. Et pourtant où en était-il ? au chapitre des contemplations : pas un degré plus loin ; mais ce chapitre, à tout prendre, est bien plus doux que ceux dont il est suivi ; il se rattache à la période la plus sûre des amours, à celle qui est le

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moins susceptible de troubles. Roger n’avait pas dit un mot encore, il ne s’était pas même montré, il ne savait pas s’il serait payé de retour et s’il obtiendrait un encouragement en échange de ces adorations si ferventes; et pourtant il se sentait heureux, heureux de donner beaucoup et de ne rien recevoir ; la véritable passion ne compte pas.

L’un des résultats les plus frappants de ce changement survenu dans la vie du marquis, c’étaient les longs et constants séjours qu’il faisait à l’hôtel de Breuil. La livrée n’en revenait pas. Naguère encore, Roger partait le matin, et on ne le revoyait qu’à une heure avancée de la nuit ; souvent même il poussait le déréglement plus loin et ne couchait pas à l’hôtel ; c’était un scandale que la marquise n’avait pu empêcher, et qui faisait le désespoir de sa vie. Depuis quelque temps, non-seulement le jeune homme passait les nuits à l’hôtel et y prenait ses repas ; mais il y demeurait encore pendant une portion de la journée. A quoi y employait-il son temps? Personne n’aurait pu le dire. Une fois son service achevé, aucun domestique ne pénétrait chez le marquis; et, comme indices, tout se réduisait à une promenade que chaque jour il faisait dans le jardin. Voilà sur quoi roulaient les propos de l’office et les commentaires qu’on y débitait.

La marquise ne souffrait pas qu’il y eût de l’espionnage chez elle et qu’on lui rebattît les oreilles de bruits et de rapports; elle n’avait pas voulu s’accommoder de cette plaie si commune dans les maisons ; elle y avait porté le fer. Sous aucun prétexte, on ne devait lui parler de son fils, ni de ce qu’il avait fait, ni de ce qu’il avait dit. Aussi s’aperçut-elle la dernière du changement survenu dans la vie de Roger. Ce ne fut qu’en le voyant plus assidu à sa table et beaucoup plus exact, qu’elle commença à y prêter quelque attention. Non pas qu’elle eût le moindre soupçon de ce qui se passait : comment en aurait-elle eu? Son fils ne s’en était ouvert à personne : c’était son secret, et un secret bien gardé ; à peine osait-il se l’avouer à lui-même. Et pour-

tant la marquise, avec l’instinct sûr des femmes, sentait qu’il y avait là quelque chose de nouveau. Les manières du jeune marquis avaient changé même pour elle : il était rempli de plus d’égards, de plus d’attentions ; sa voix avait une expression caressante qu’elle n’avait pas eue jusqu’alors ; son œil se chargeait de flammes; il était comme transfiguré. L’amour seul opère de tels miracles.

Un jour, au déjeuner, madame de Breuil ne put se défendre d’nne petite allusion à cet état si nouveau. Son fils venait de s’asseoir à ses côtés après lui avoir offert quelques fleurs cueillies dans le jardin.

— Roger, lui dit-elle, voilà de belles roses : c’est choisi avec goût!.. Mais savez-vous que vous devenez galant? Tant d’attention pour une mère !

Le marquis ne s’attendait pas au compliment, et il en éprouva un peu d’embarras ; on eût dit un criminel pris sur le fait. Il se rassura pourtant, et, trouvant l’occasion heureuse, il résolut de la mettre à profit.

— Galant, ma mère ! répondit-il ; et pourquoi ne le serais-je pas ? C’est d’un gentilhomme.

— En effet, Roger ! Mais de gentilshommes, combien en reste-t-il aujourd’hui ? On les compte.

— - Dans ce cas j’en ferai un de plus; j’y suis résolu. Je serai digne des miens. Vous verrez.

La marquise regarda son fils avec attention; l’expression de son visage la frappa. La bonne foi y éclatait, la résolution aussi. Mais alors d’où venait un pareil retour ? comment l’expliquer? Madame de Breuil insista.

— Vraiment ! dit-elle, vous m’enchantez. Je suis fière de vous entendre parler ainsi. Mais est-ce bien sérieux?

— Très-sérieux, ma mère.

— Et qu’en diront vos amis? et qu’en diront vos favorites ? car vous n’êtes pas libre, Roger.

— Ne m’en parlez pas ; rien que d’y songer, je sens la rougeur me monter an front. Si vous saviez quel monde c’est et combien on y souffre, pour peu qu’on ait du cœur !

— Quel langage, Roger !

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C’était si nouveau pour la marquise, qu’elle ne put retenir cette expression de son étonnement ; mais, par un retour à d’autres pensées plus conformes aux inspirations d’un cœur pieux, elle ajouta :

— Dieu vous a donc touché ?

Le marquis n’accepta ni ne repoussa le commentaire, il continua :

— J’en ai assez, voyez-vous; assez, assez, assez. Hommes, femmes, laquais, tout ce monde-là me pèse. Pas un acte qu’on puisse avouer, pas un mot qui soit de bonne compagnie. C’est la fange des fanges, ô ma mère ; et penser qu'un de Breuil est descendu jusque-là !

L’accent du marquis avait une telle énergie, et son regret semblait si sincère, que madame de Breuil se fût fait un scrupule d’y rien ajouter; elle se tourna du côté de son fils et le regarda en face :

— Vous nous revenez donc, Roger? lui dit-elle.

— Oui, ma mère.

— Sincèrement?

— Très-sincèrement.

— Vous ne vous montrerez plus en public avec des courtisanes?

— Jamais.

— Vous passerez vos nuits à l’hôtel?

— Toutes mes nuits.

— C’est bien, touchez là, dit-elle en lui tendant la main ; le reste viendra plus tard ; l’abbé Gerbideau y veillera. En attendant, nous tuerons le veau gras.

Telle fut la révolution intérieure qui s’opéra dans l’hôtel de Breuil. La marquise jouissait de l’effet et en ignorait la cause. Elle était portée à l’attribuer à des moyens surnaturels et à l’influence mystérieuse de la grâce. C’était l’explication la plus conforme à ses idées, et madame de Breuil n’aurait pu que s’y affermir si la suite des événements ne fût venue dissiper cette illusion.

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