ÉTAT DES ESPRITS
Roger avait reçu un de ces chocs qu’une passion vraie peut seule imprimer; il se sentait dominé par une idée qui suffisait désormais pour charmer et remplir son âme. Jusqu’alors il n’avait été qu’agité, il était dompté maintenant. Naguère, il ne tenait pas en place et ne se trouvait bien que là où il n’était pas; c’était la turbulence personnifiée. Maintenant, il gardait l'hôtel avec une persévérance opiniâtre et ne s’en éloignait que bien rarement. Naguère, il regardait l’amour comme un des luxes que lui permettait sa fortune, mettait les femmes qu’il honorait de ses préférences sur la môme ligne que ses équipages et ses chevaux, n’en faisait pas plus de cas et en changeait au môme titre. Maintenant il éprouvait, à l’aspect d’une jeune fille entrevue à peine, un embarras mêlé de respect, et eût donné sa vie pour un de ses regards. Son heure était venue ; il aimait ! Il aimait ardemment et comme on aime à son âge.
De la part de la marquise, c’était un autre sentiment, plus doux, plus calme, mais chaque jour accru. A mesure qu’elle voyait Blanche plus souvent, elle lui témoignait un intérêt plus vif; l’accueil du lendemain était meilleur que celui de la veille. Elle voulait être tenue au courant de tout, de ses études, de ses plaisirs, de ses petits travaux, même des détails de toilette, donnait quelquefois des conseils, et les appuyait de cadeaux offerts de si bonne grâce, qu’il était impossible de ne les pointaccepter. Puis, lorsqu’elle étaitseule avec Thérèse et à l’abri de sa candeur, elle se plaisait à lui entendre raconter la vie de Blanche avec les développements et les broderies que prenait un semblable sujet dans la bouche de madame Mathias, ne se lassant de rien, pas
MATHIAS L’iIUMOIUSTE. 1 H I
môme des redites , accueillant les moindres circonstances, comme étant d’un grand prix; depuis le jour où l’enfant avait été miraculeusement sauvée, jusqu’au moment où la jeune lillc était venue habiter les pavillons avec ses parents adoptifs. La marquise passait des heures entières h suivre et à encourager ces récits, distraction inouïe pour elle, où le démon avait un peu sa part, et où Dieu, à la rigueur, aurait pu se trouver lésé.
Dans la famille, cet intérêt que madame de Breuil portait à Blanche était accepté; on n’y attachait ni sens équivoque ni caractère fâcheux ; on y voyait l’impression ordinaire que produisait la jeune fille sur les personnes qui l’approchaient et que rendaient plus vive les mystères de son origine. Bien qui ne fût naturel làdedans, ni très-facile à expliquer. La marquise était venue en voisine aux pavillons; elle y avait trouvé de bonnes gens, sans façon comme sans fiel, aimant à causer, aimant à rire, et comme c’est là du fruit nouveau pour les dames des hautes régions, elle y avait mordu d’abord, puis, le trouvant bon, y était revenue volontiers. D’une visite à l’autre et de bon procédé en bon procédé, les choses en étaient au point où on les voyait. Voilà ce que pensaient et disaient les femmes de la maison, et Daniel avec elles.
Mais il y avait dans la famille quelqu’un qui n’acceptait pas une donnée aussi simple et repoussait cette innocente interprétation , *c’élait Mathias; il persistait à demeurer seul contre tous, il restait avec ses défiances, il ne désarmait pas. On sait quelles proportions acquièrent des rancunes qui ne peuvent s’épancher; les siennes montaient à vue d’œil, et chaque visite de la marquise y ajoutait un degré de plus. Les succès mômes de madame de Breuil tournaient contre elle; Mathias ne lui pardonnait pas d’avoir jeté un sort sur les siens, ni de les avoir si complètement fascinés ; il y voyait la preuve d’une perversité profonde. A celle pensée, ses colères s’allumaient.
— Dieu 1 s’écria-t-il, si je pouvais la confondre!
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Dès ce moment il devint pour elle un implacable surveillant : pas un mouvement, pas une parole qui lui échappassent et dont il ne tirât quelque accusation foudroyante. Son caractère bien connu lui donnait le droit d’être sournois et taciturne avec impunité; il en abusa. Il rôda autour de la marquise sans qu’elle vit en lui autre chose qu’un esprit chagrin, l’épia, la guetta, chercha à la prendre en défaut. Son opinion était que toute grande dame a au moins un mystère dans sa vie et qu’il eût fallu jouer de malheur pour tomber sur une exception. Tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, il se croyait assuré d’en venir à ses fins et de trouver le défaut de la cuirasse.
Disposé comme il l’était, Mathias prit donc mal les avances que madame de Breuil faisait à Blanche et l’intérêt qu’elle lui témoignait. Au début il s’en irrita seulement; plus tard il y arrêta son attention et en fit l’objet d’une observation suivie. Il sc demanda comment la marquise, qui passait dans le quartier pour une femme insociable et peu disposée à de nouvelles relations, qui frayait rarement avec d’autre classe que la sienne, et seulement dans un but de vanité; comment cette marquise si fière, si hautaine, avait pu rechercher de petits bourgeois comme eux, trouver du goût à leur société, et s’y imposer jusqu’à en être indiscrète. C’était une contradiction qui valait la peine d’être approfondie. Mathias y mil du sien, examina mieux, et surprit un de ces regards profonds que, de loin en loin, madame de Breuil attachait sur Blanche.
— Si c’était elle ! s’écria-t-il.
Lorsque Robinson découvrit, pour la première fois, sur les sables de son île, l’empreinte d’un pied humain, il ne dut pas éprouver une surprise plus grande que celle dont Mathias fut saisi lorsque le soupçon dont il était obsédé prit une forme soudaine et nouvelle. Il en frémit et fut sur le point de repousser le spectre qu’il avait évoqué.
— Serait-ce possible? se dit-il. Blanche et elle ! Elle et Blanche ! Comment admettre cela? Jamais.
Cependant le soupçon était entré dans son esprit et n’en devait plus sortir. Chaque jour il y jetait de plus profondes racines. Mathias se reprit à songer à la manière dont ils étaient venus dans ces pavillons, et aux circonstances qui avaient accompagné ce marché; il se souvint des événements qui .avaient marqué l’enfance de Blanche, le rapt, les surprises, enfin tout ce cortège d’aventures qui tenaient du roman; il rapprocha ces faifs, et d’autres encore, de manière à en former un faisceau de preuves et à en tirer les éléments d’une conviction : ce fut pour lui un travail de tous les jours, de toutes les heures.
— Et personne pour m’aider ! se disait-il, personne à qui me confier ! Quand je tiens le fil et qu’il me faudrait si peu pour aboutir! Ce Daniel, par exemple, il y a des choses qu’il sait et que j’ignore ! Maintenant cela me revient; j’y vois clair. Il a frayé autrefois avec un émissaire, avec un laquais : ce laquais ne devait rien ignorer, ni le nom, ni le rang. Qu’en a tiré Daniel ? qu’en a-t-il appris? Il faudra bien qu’il le dise, qu’il réponde, bon gré malgré. Il a beau être léger; il n’est ni muet, ni sourd, ni aveugle ; il a vu, il a entendu, il parlera. J’y vais de ce pas.
C’était la seconde ouverture du même genre que Mathias faisait auprès de Daniel, et il ne devait pas le trouver dans de meilleures dispositions que la première fois. Si Mathias avait l’esprit tourné aux soupçons, Daniel avait le sien tourné aux cultures : c’étaient deux manies qui se valaient. Pour Daniel, cette passion arrivait un peu tard et à l’âge mûr; on sait jusqu’où vont ces passions d’arrière-saison, et combien elles sont terribles. Plus de trêve, plus de repos. La mercerie n’occupait plus,* dans son existence, qu’un rang secondaire et chaque jour plus amoindri. Dès le petit jour, il était debout, soignant ses carrés, jouant de la bêche, distribuant l’engrais, et plus d’une fois, le soir, quand sa tâche n’était pas achevée, il lui arriva, pour en finir, de prolonger le jour d’une manière artificielle et de travailler au falot. Sa prétention était de pourvoir à
l’approvisionnement des deux ménages, et il n’épargnait pour cela ni peine, ni temps.
— Je m’élèverai jusqu’au melon ! avait-il coutume de dire dans un moment d’orgueil.
On devine quel accueil rencontra Mathias auprès d’un homme ainsi disposé. Ce fut une sorte de propos interrompus et des plus curieux que l'on pût entendre :
— Daniel, dit Mathias en abordant son ami, je suis sur la voie d’une découverte.
— Mathias, dit Daniel, j’ai en vue une nouveauté qui' fera un certain effet.
— Il s’agit de tirer au clair un mystère.
— C’est une combinaison qui n’a jamais eu lieu.
— Tu verras qu’avec un peu de persistance nous en viendrons à bout.
— Je suis convaincu qu’avec du terreau et de bons semis, j’obtiendrai ce que je poursuis.
— Seulement il faudra s’y aider.
— Je ne demande qu’un peu de patience.
— Nous saurons enfin ce qu’il en est, et quelle est l’origine de Blanche.
— J’aurai mes pommes de terre hâtives, et je vous en régalerai.
Il est évident que, dans ces termes, l’entretien ne pouvait se prolonger; les interlocuteurs étaient, l’un et l’autre, en proie aux ravages d’une idée fixe, et, au chemin qu’ils faisaient, ils ne devaient jamais se rencontrer. Aussi Mathias prit-il le parti de rompre brusquement l’entretien.
— Au diable tes légumes ! dit-il.
— Autant cela que tes marottes, lui répondit Daniel; c’est plus substantiel.
L’humoriste comprit qu’il devait marcher seul, et il s’y décida ; il renonça aux auxiliaires. Du train dont il menait les choses, il n’en avait pas besoin. Son cerveau suffirait pour alimenter ses plans de campagne, et il y trouvait des ressources inattendues. Là où il croyait être à bout, de nouveaux moyens s’offraient inopiné-
MATHIAS L'HUMORISTE. IBS
ment; il n’avait qu’à frapper la terre du pied pour en faire sortir des révélations.
— Victoire! s’écria-l-il un jour, victoire 1 Je tiens ma preuve, je tiens le corps du délit. Et dire que je n’y avais pas songé, que j’avais ce témoignage sous la main, et que je le négligeais!
On se souvient qu’à l’époque où Blanche fut sauvée, Régine recueillit au fond du berceau un papier qui portait seulement quelques lignes tracées avec précipitation. Cet écrit avait été conservé à tout événement; Mathias l’avait renfermé dans son bureau, et, depuis ce temps, il n’en avait plus été question. Il fallut, pour réveiller de son sommeil cet élément d’information, la haine inventive et l’imagination fertile de Mathias.
— Je le tiens, s’écria-t-il en brandissant ce papier; je le liens! Il ne s’agit plus maintenant que d’user de cette preuve, et je n’y manquerai pas. De quoi s’agit-il? D’un rapprochement d'écritures. La main qui a tracé ces lignes en a tracé d’autres encore, et il faudrait jouer de malheur pour n’avoir pas, avant peu de temps, des éléments de comparaison.
Telles étaient, à ce moment de notre récit, les dispositions des divers personnages qui y figurent : Thérèse et Blanche s’abandonnaient à l'intimité de la marquise; Daniel appartenait à ses marcottes, et Mathias à ses rancunes. Quant à Régine, elle en était arrivée à l’ùge où les révolutions du corps exercent une influence fâcheuse sur l’esprit : elle baissait sensiblement.