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LE COUP DE DARD

Depuis que Thérèse et Blanche allaient moins souvent au jardin, il s’était fait un vide dans les habitudes de Roger. Chaque jour il reprenait à la croisée de sa chambre sa faction accoutumée, avec l’espoir que l’ap-

parition favorite ne lui ferait pas défaut, et chaque jour il voyait les heures s’écouler et la journée finir sans que son attente eût été remplie. Les mécomptes se succédaient et, en se succédant, excitaient dans son cœur des impatiences plus grandes.

De là un changement dans la manière dont il avait pris et conduit les choses. Jusqu’alors la contemplation lui avait suffi : apercevoir Blanche un moment, la suivre de loin, s’enivrer de sa grâce et jouir du charme qu’elle répandait autour d’elle, voilà son butin, le lot de sa journée, il ne demandait au ciel rien déplus. C’en était assez pour défrayer ses rêves, et il élevait là-dessus les plus beaux échafaudages que l’imagination humaine eût jamais construits. S’endormait-il, cette figure riante était près de lui ; se réveillait-il, il la retrouvait à son chevet. Qu’aurait pu lui fournir de plus la réalité?

Quand il ne la vit plus, il tomba de cet empyrée et s’aperçut qu’un élément essentiel lui manquait. Il aimait et ne savait pas à qui s’adressait cet amour. Il aimait une femme parée de toutes les grâces, pure, parfaite, idéale, telle qu’elle était sortie de son cerveau ; qui sait ce qu’il trouverait en poussant l’aventure jusqu’au bout ? La vue de Blanche aurait pu dissiper ces mauvaises pensées ; elle n’était plus là. Roger y céda ; il voulut savoir, s’informer, et fournit cette passion, si éthérée jusqu’à ce moment, aux analyses d’une curiosité vulgaire.

Pour obtenir des rénseignements, il songea à M. Germain. Personne, mieux que l’intendant, ne pouvait savoir le fond des choses. C’était lui qui tenait dans ses mains la police de l’hôtel, y accordait les grandes et les petites entrées, réglait l’ordre du service et avait la haute main sur la domesticité. Ce fut donc à l’intendant que Roger s’adressa, et, dès les premiers mots, il se fit dans le maintien de cet homme, un changement que le marquis eût remarqué sans la préoccupation qui le dominait.

— Deux femmes ? dit-il en balbutiant ; vient-il vraiment deux femmes dans le jardin ?

MATHIAS l’humoriste.

— Assurément.

— Et souvent? et aux heures où monsieur le marquis s’y promène ?

— Je ne dis pas cela, monsieur Germain ; n’inventez rien et ne faites point de broderies, répondit le jeune homme d’un ton hautain et en voulant couper court aux commentaires d’un subordonné. Que je me promène dans le jardin ou ne m’y promène pas, cela vous importe peu.

— Croyez bien, monsieur le marquis...

— Trêve là-dessus ; ce n’est point de votre ressort, entendez-vous? Vous n’avez que trop l’habitude de vous ingérer dans ce qui ne vous regarde pas.

L’intendant vit bien qu’il n’y avait pour lui aucun moyen d’échapper à cet interrogatoire ; il se relit un maintien et prit l’air le plus naturel qu’il fut possible de prendre.

— Ah ! je vois ce que c’est, dit-il.

— Vous comprenez, enfin?

— Deux femmes, n’est-ce pas? deux femmes?

— - Oui, deux femmes. Et puis?

— - Attendez que je précise. L’une déjà mûre. Y suisje maintenant?

— Vous y ôtes.

— L’autre jeune, très-jeune et d’une beauté ravissante ; est-ce bien cela ?

— Tout à fait cela.

— Et qui vont de préférence vers le petit kiosque? Vous voyez que je n’omets rien.

— Il est possible qu’elles aillent vers le petit kiosque, dit Roger, qui ne voulait pas paraître informé jusque-là.

L’intendant prit un air de componction dont le sens n’était pas équivoque, et tirant un soupir du fond de sa poitrine, il ajouta :

— Entre nous, monsieur le marquis a bien tort d’y attacher l’importance qu’il y met. C’est fort au-dessous de lui.

— Qu’entendez-vous par là, monsieur Germain? dit Roger piqué.

188 MATHIAS l’iIUMOHISTK.

— Je veux dire, reprit l’intendant en enfonçant le dard jusqu’aux chairs vives, que c’est d’une très-modeste condition, de petites bourgeoises d’à côté, à qui madame la marquise a loué les pavillons de droite. Il y a là quelque chose comme un mercier et un professeur d’algèbre, des gens près de leurs pièces et qui ne valent pas l’intérêt que monsieur le marquis* pourrait leur porter.

— Et cette jeune fille est à eux? dit Roger devenu pensif.

— A eux ou à d’autres, on n’en sait trop rien, reprit l'intendant en cachant un peu de malaise. Il y a làdessous quelque chose d’assez suspect.

— Propos de laquais, monsieur Germain, propos de laquais, s’écria Roger, que ces révélations irritaient; ma mère ne les eût pas acceptés pour voisins, puisque vous dites qu’ils le sont.

— Ce n’est pas faute de m’y être opposé, monsieur le marquis.

— Elle ne leur eût pas donné l’entrée chez elle.

— Un moment de surprise, voilà tout. Madame la marquise en reviendra ; ces gens-là finiront par lasser sa patience. Au début, on eût dit que l’hôtel était k eux. On ne voyait qu’eux, ils y faisaient plus dépoussiéré que les maîtres.

— Voilà bien des caquets, monsieur Germain ; vous devriez me les épargner. Ce n’est pas cela que je vous demande.

— Je croyais pourtant avoir répondu au désir de monsieur le marquis. Il me demande des éclaircissements, je lui en donne.

— C’est bon ! laissez-moi.

Roger s’était contenu tant qu’il avait été en présence de cet homme; lorsqu’il se retrouva seul, il crut qu’il allait défaillir. L’amour est un singulier mélange de passion et de vanité ; la tête y joue un rôle presque aussi actif que le cœur. Pour aimer, il faut pouvoir s’enorgueillir de ce qu’on aime ; il est rare qu’on aime bien ce dont on est exposé à rougir; on l’aime du

moins d’une autre manière. Les sens peuvent y rester enchaînés, mais le plus pur de l’âme s’en détache. Le désir persiste, l’amour s’en va.

Le premier résultat de cette découverte fut de détourner Roger des méthodes qu’il avait suivies jusquelà. L’idée qu’il n’avait affaire qu’à de petites bourgeoises lui rendit une liberté d’esprit que le premier aspect de Blanche lui avait enlevée ; il rit du scrupule qu’il y avait mis, il se promit bien de ne plus persévérer dans ces façons ridicules. Il se figura les gorges chaudes qu’en feraient ses amis du monde si le détail de cette campagne sentimentale parvenait jusqu’à eux, et convint que, pour un roué comme lui, l’école était vraiment trop forte. Voilà où il en était et quel chemin il avait fait à la suite de quelques propos de gens à gages.

En effet, à la première occasion qui se présenta, et un jour où Thérèse et Blanche, après s’en être longtemps abstenues, reparurent dans le jardin de l’hôtel, Roger de Breuil alla vers elles avec l’intention de nouer connaissance et d’engager l’entretien.

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