‹ Mathias l'humoristeChapitre 34 sur 54 · LES RENCONTRES · texte numérisé non relu

LES RENCONTRES

Cependant, à mesure qu’il se rapprochait des deux femmes, Roger sentait son aplomb décroître et son assurance fléchir.» En voyant venir à elles le jeune maître de ï’hùtel, Thérèse et Blanche prirent un maintien conforme à leur position et à leur rang, et qui n’était dépourvu ni de convenance, ni de dignité. La pose de Blanche en imposait surtout, c’était la candeur même. Le charme agissait si Lien que, lorsque le marquis se trouva en présence de la jeune fille et vit son œil limpide attaché sur lui, ses airs d’emprunt dispa-

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rurent ; il fut subjugué de nouveau et la salua comme une de ses égales.

Qu’avait donc prétendu M. Germain, et quels étaient ees contes dont il avait voulu le bercer ? Cette jeune fille, issue de bourgeois ? Ce n’était pas croyable. Une enfant de bourgeois n’aurait pas eu ces signes de race, ce regard empreint d’une fierté naturelle, ces traits, cette démarche, cette manière de porter la tête, qui sont l’apanage et les attributs de la classe élevée. Il y avait du sang dans tout cela ; avec ses préjugés de gentilhomme, Roger n’admettait pas qu’il en fût autrement. Et s’il ne savait encore à quel blason la rattacher, il se disait qu’il n’y en avait ni de trop haut, ni de trop noble pour elle.

Aussi son abord n’eut-il pas le caractère qu’il avait songé à lui donner. Point de façons dégagées, rien de ce qui sent le mauvais goût. Roger se souvint de ce qu’il était pour se montrer d’une politesse achevée. Il voulait plaire ; il y fit quelques efforts. D’ailleurs, en présence de Blanche, ses fâcheuses impressions s’étaient dissipées comme une brume que le soleil pénètre.

Elle s’anima , elle parla , et sa voix acheva ce que sa vue avait commencé. Jamais Roger n’avait entendu un timbre plus doux ni qui fût mieux à l’unisson de ses pensées. Ce que disait la jeune fille ne sortait pas des formes usitées entre personnes qui se voient pour la première fois ; mais l’accent le relevait et en faisait valoir les nuances. Quand l’entretien fut arrivé à la limite où il devient un embarras et qu’il fallut se séparer, il se fit dans le cœur du marquis une sorte de déchirement ; il s’imagina qu’il ne retrouverait jamais plus cette heure fugitive, et qu’une fois échappée de la portée de son regard, cette belle et douce idole ne daignerait plus se montrer de nouveau.

— Un mot encore, Mesdames, dit-il en saisissant un de ces mouvements qui annoncent et préparent une retraite; un mot, s’il vous plaitl

— Dites, Monsieur, répondit Thérèse.

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— Quand je dis un mot, c’est une grâce que je devrais dire; je m’exprimerais mieux.

— Une grâce, Monsieur le marquis ! Ce n’est pas nous qui pouvons vous eu faire, dit Thérèse, sur qui retombait plus naturellement l’entretien.

— Et pourtant, Mesdames, c’est une véritable grâce que je vous demande.

Thérèse n’avait plus rien à ajouter; elle attendait. Blanche également.

— Voici ce que c’est, ajouta Roger : il se peut que vous m’ayez trouvé bien indiscret aujourd’hui, vous avoir ainsi abordées !

— Indiscret, monsieur le marquis! Comment cela? dit Thérèse, vous êtes che* vous.

— Raison de plus pour ne point s’imposer. Mesdames, et j’ai peur d’avoir manqué de savoir-vivre en troublant votre promenade, et en vous retenant ici comme je le fais. Est-ce un tort? Je m’en repens.

— Mais ce n’est point un toi t, monsieur le marquis, dit Thérèse avec une vivacité enjouée, et il n’y a pas lieu de s’en repentir. C’est nous qui devons nous montrer fort honorées.

— Parlez-vous sincèrement, Mesdames?

— Très-sincèrement, monsieur le marquis.

— Alors je demande un gage de cette sincérité, et à ce prix seul j’y croirai. Y consentez-vous?

. — - Cela dépend, dit Thérèse; il faut voir.

— N’ayez pas peur; je ne me montrerai point exigeant, reprit le marquis avec gaieté. Voici ce que je demande à titre de faveur.

— Eh bien? dit Thérèse.

— C’est que vous viendrez nous voir plus souvent. Si ma présence vous gêne, je me tiendrai à l’écart.

— Ah ! monsieur le marquis.

— Et si vous êtes toujours aussi rares, je dirai que vous m’en voulez encore et que c’est moi qui vous ai chassées.

Ce fut là-dessus qu’on se quitta; il était impossible de le faire dans de meilleurs termes. Thérèse ne reve-

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nait pas des prévenances du gentilhomme, de ces airs affables, des tours choisis qu’il employait, de la manière dont il avait su les mettre à l’aise. Pendant longtemps il n’y eut, entre Régine et elle, que ce sujet d’entretien. Ainsi marchent les séductions; elles atteignent d’abord ceux à qui elles ne s’adressent pas et qui n’ont point de motif pour s’en défendre. Roger avait fait la conquête de Thérèse, c’était sans danger; mais ce qui en pouvait avoir, et beaucoup, c’était l’influence de l’enthousiasme ressenti par madame Mathias. Blanche en essuyait le feu du matin au soir, et il était difficile de penser qu’elle y restât complètement insensible.

Comme on le devine, Blanche et sa mère revinrent plus d’une fois au jardin, sans façon, en voisines, comme le marquis le désirait. Thérèse ne voulait pas désobliger un jeune homme si poli. Pour ne point effaroucher les deux femmes, il se montra d’abord rarement et de loin en loin ; quand ils les crut suffisamment apprivoisées, il en vint à des rencontres plus fréquentes, et finit par les voir presque tous les jours. De là une intimité à laquelle Thérèse s’accoutuma comme on s’accoutume à toute chose, et qui, en durant, perdait à ses yeux de sa gravité. Qu’y avait-il à risquer? N'était-elle pas là? Le marquis en restait avec elles à des termes affectueux, et s’il eût dépassé ce point, il était toujours temps de rompre. Avec de pareils calculs, madame Mathias ne voyait que le plus petit côté des choses; elle ne songeait pas assez aux sentiments qui s’allumaient dans ces deux cœurs si souvent en présence et à l’âge des plus violentes passions.

Celle de Roger ne faisait que s’exciter par la contrainte qu’il était obligé de s’imposer. Désormais son existence était concentrée dans ces ombrages discrets où il retrouvait Blanche chaque après-midi; il n’avait pour le reste, ni un souvenir, ni un regret. Quand il l’apercevait, c’était pour lui la lumière; quand il la perdait de vue, la nuit se faisait. Souvent il îa contemplait dans une muette extase, se demandant si déjà il ne l’avait pas vue ailleurs et si ses traits ne lui étaient pa

familiers. Quand elle parlait, il lui semblait entendre comme un écho de sa propre voix, et se laissait bercer comme un enfant par celte douce musique. Jamais il ne s’était senti si heureux, jamais il n’avait foulé le sol d’un pied plus agile, jamais il n’avait trouvé plus léger l’air qui animait ses poumons. Tout à ses yeux sc parait de teintes charmantes ; il voyait le monde et la nature à travers le prisme de son amour.

Cependant, à l’observer de près, il était facile de distinguer que, sous ce calme apparent, se cachait un esprit impétueux, et que cet azur recélait des tempêtes. Éproùvait-il quelque contrariété, son front se contractait par un effort violent et son oail lançait des éclairs. Parlait-on du mariage de Blanche, comme d’un événement auquel tôt ou tard il faudrait songer, sa bouche prenait une expression de défi qui semblait s’adresser à tout le genre humain et n’excepter aucune âme vivante. Blanche était son bien ; malheur à qui y toucherait! 11 ne le disait pas, mais comme il le faisait entendre ! Il fallait toute la simplicité de Thérèse pour no pas lire dans ce regard ardent, et ne pas donner celte interprétation à ce langage muet. La pauvre femme n’avait eu, en matière de sentiment, qu’une éducation très-incomplète : Mathias ne s’était pas soucié de la conduire très-loin. Aussi laissait-elle les choses empirer sans y mettre ordre. Elle devinait bien qu'il y avait une amourette là-dessous, mais elle croyait avoir assez fait si elle ne perdait pas Blanche de vue un seul instant , et empêchait tout ce qui pouvait ressembler à une déclaration formelle.

Quant à Blanche, elle s’ignorait. Pour elle ces impressions étaient quelque chose de si nouveau, qu'elle ne savait si elle devait s’en défendre ou s’y abandonner. Une petite fille comme elle, touchant à peine à ses quinze ans, sans fortune, sans nom, sans autre famille qu’une famille adoptive, attirer l'attention d’un jeune homme qui avait tout pour lui, le rang, les biens, les avantages de l’esprit et du corps, était-ce croyable? était-ce possible?N’y avait-il pas une illusion trop grande

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à penser que c’était à elle que s’adressaient ces assiduités? Et pourtant elle y rêvait. La pudeur d’une femme, même la plus naïve, a de secrets instincts qui la trompent rarement. Ces instincts disaient à Blanche que, pour ce gentilhomme, il ne s’agissait pas d’un simple passe-temps, ni d’une manière d’employer ses loisirs; que s’il avait cherché simplement une compagnie pour se distraire, ce n’aurait été ni Thérèse ni elle qu’il eût choisie; que s’il venait chaque jour épier d’elle un sourire ou un regard, il fallait qu’il s’attachât à ce regard et à ce sourire une autre signification que celle qu’on y attachait communément. Puis, et sans chercher d’autres clartés là-dessus, elle se demandait si ce n’était pas là cet amour dont elle avait entendu parler, et qui jouait un rôle grand ou petit dans les lectures de sa jeunesse.

Voilà où en était Blanche; elle hésitait, elle cherchait. Cependant, ce que lui disait Roger la louchait visiblement et quand l’œil du jeune homme rencontrait le sien, elle en était remuée jusqu’au fond de l’âme. C’était avec un plaisir très-réel que chaque jour elle le voyait, et, s’il eût manqué de venir, elle en aurait éprouvé un vide. Dans l’isolement où elle vivait, elle savait peu de chose du monde et surtout de celui où Roger était né ; le jeune homme lui en traçait un tableau qui excitait dans son esprit une curiosité mêlée de désir. Elle aimait à en connaître les habitudes et les préjugés, à en entendre raconter les fêtes ; elle s’informait de la généalogie des grandes familles, de leurs alliances dans le cours des temps, de leur état actuel et de la figure qu’elles faisaient. Roger donnait là-dessus des éclaircissements étendus et y ajoutait des détails qui lui étaient personnels. Comme on le pense, il y avait une portion de sa vie sur laquelle il glissait ; les oreilles de Blanche n’en auraient pas souffertle récit. D’ailleurs, il voulait réussir et ne se peignait que par les beaux côtés. Il remontait donc à ses premiers souvenirs et tenait la jeune fille captivée par ces scènes d’intérieur dont il était à la fois le héros et l’historien.

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Les journées s'écoulaient au milieu de ces entretiens qui, môme en se répétant, paraissaient toujours nouveaux. Cependant aucune parole précise n’avait été encore prononçéc. Que Roger aimât Blanche, cela éclatait dans toute sa personne, dans ses gestes, dans ses mouvements, dans ses regards, dans l’accent et dans la physionomie. Que Blanche se sentît entraînée du côté de Roger, cela se voyait aussi à l’éclat de son visage quand le jeune homme était présent, aux tons de carmin qui se répandaient sur ses joues quand il lui parlait, aux airs tantôt radieux, tantôt rêveurs, enfin aux divers signes qui annoncent le premier réveil de l’âme.

Mais c’était là tout, et Roger, impatient comme un amoureux, aurait voulu davantage. Il en est de l’amour comme de l’esprit de conquêtes ; le succès l’excite au lieu de l’assouvir, et il s’arme de ce qu’il obtient pour élever une prétention nouvelle. Roger eût désiré un aveu; il l’eût payé de son sang.

Avec la surveillance de Thérèse, ce n’était pas une opération facile. Moins que jamais madame Mathias n’était d’humeur à se départir de sa vigilance ; elle ne se défiait pas, mais elle ne se confiait pas non plus. Elle s’était tracé un plan de conduite dont elle ne devait pas dévier : garder Blanche sous ses yeux, et se montrer accommodante pour le reste. Or, c’est là ce qui causait à Roger de secrets dépits. Comment éloigner cet Argus ! Comment se trouver seul avec la jeune fille ! Le marquis n'était pas exigeant; on ne l’est jamais tant qu’on désire; il ne demandait au sort qu’une minute, et à la jeune fille qu’un seul mot. Mais ce mot en valait mille, et cette minute renfermait des siècles de bonheur.

Déjà, à diverses fois, il avait imaginé des combinaisons et mis en jeu des prétextes pour éloigner Thérèse ; ni prétextes, ni combinaisons n’avaient réussi. Madame Mathias les déjouait par une force d’inertie supérieure à toutes les ruses. Lui parlait-on d’aller voir les serres, elle n’en avait le goût que si Blanche l’accompagnait. L’envoyait-on chercher inopinément des pavillons, elle

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ne quittait le jardin, même pour quelques minutes, que suivie de Blanche.

— Elle a toutes les qualités du chien de garde, se disait Roger, qui allait de désappointement en désappointement.

Sans Mathias, jamais peut-être une occasion ne se fût-elle présentée ; mais Mathias s’en mêla, et il avait la main heureuse, comme on sait.

Un jour, Roger en était arrivé au dernier degré du dépit. 11 avait de nouveau essayé et aussi infructueusement que de coutume, de séparer Blanche de Thérèse et de lui dire quelques mots. Afin d’être prêt h. tout événement, il cachait sur lui, comme arme de combat, cette éternelle lettre d’amour qu’écrivent tous les poursuivants à leur début dans la carrière. Dans ces pages de feu, il avait versé, comme on dit, les trésors de son âme, montré ses blessures et demandé en retour un peu de pitié. Tout cela était prêt, signé, sous enveloppe et scellé de ses armes; il n’attendait qu’un moment propice pour le glisser dans la main de la jeune tille sans que Thérèse s’en aperçût. Mais Blanche ne s’y prêtait guère, et Thérèse n’eût pas manqué de s’en apercevoir. Roger pestait, enrageait, se donnait à tous les diables ; des tempêtes grondaient dans son cœur.

Ce fut alors que Mathias intervint et fort à propos. On entendit sa voix dès qu’il eut mis les pieds dans le jardin; il appelait sa femme, il réclamait sa femme. Impossible de se dérober à un appel si solennel et si réitéré. Thérèse et Blanche quittèrent le kiosque pour aller au-devant de lui ; Roger marcha à leurs côtés. Le groupe était ainsi formé, lorsqu’en débouchant d’une charmille ils se trouvèrent en face de Mathias. Celuici s’arrêta brusquement : sans doute, dans ses calculs, il n’avait pas compté sur la rencontre du gentilhomme; du moins en parut-il éprouver quelque embarras.

— Pardon, dit-il avec le mouvement d’un homme qui bat en retraite.

— Soyez le bienvenu, monsieur Mathias, lui dit Roger en lui tendant la main.

— Croyez, monsieur le marquis, répondit l’humoriste en donnant la sienne de fort mauvaise grâce, croyez que je ne m’attendais pas à vous rencontrer.

— Eh bien ! quand môme, reprit gaiement le gentilhomme. Est-ce que je vous fais peur?

— Je n’ai peur de personne, monsieur le marquis; seulement je ne recherche pas les gens qui sont plus haut que moi. Chacun sa sphère. Il a fallu, pour violer vos limites, que j’eusse besoin de parlerà madame Mathias.

— Eh bien! partons, dit celle-ci, voulant abréger ces explications. Votre servante, monsieur Roger.

Elle allait reprendre, en compagnie de Blanche, le Chemin de son logis, lorsque Mathias la retint :

— Non, Thérèse, point de ces dérangements. Je n’ai que deux mots à vous dire. Vous permettez, monsieur le marquis ? deux mots seulement.

Tout en parlant ainsi, il entraîna sa femme dans une allée voisine : Blanche restait seule avec Roger ; il sentit un frisson de joie courir dans ses veines. Les groupes étaient en présence, à portée du regard, mais les paroles ne parvenaient pas d’un groupe à l’autre.

En entraînant Thérèse, Mathias avait son projet. Cet esprit morose restait sous le coup des soupçons qui l’avaient frappé; il en faisait son aliment habituel et un alimentd’une nature malsaine. Une idée lui était venue dans la journée même, et il ne voulait pas en reculer l’exécution ; c’est pour cela qu’il dérogeait à ses habitudes et venait relancer sa femme dans un asile qui, en toute autre circonstance, eût été impénétrable pour lui.

— Thérèse, lui dit-il d’une voix brève et allant droit au fait, vous ôtes bien avec ces gens-ci?

— Bien! comment l’cntends-tu, Mathias?

— Je dis bien , dans ce sens que vous pouvez leur demander quelque chose qui nous sera agréable.

— Comme ça, oui.

— Eh bien ! voici de quoi il s’agit, reprit-il en tirant de sa poche un papier à timbre et en forme d’acte. Vous voyez cet écrit; c’est notre bail. Je ne le trouve pas régulier.

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— Ah ! et comment?

— Il est signé par l’intendant! Je sais bien que d’autres s’en contentent; moi, cela ne me suffit pas; j’aime que les affaires se fassent en règle.

— Avec des personnes si haut placées?

— liaison de plus; on ne sait pas si elles vous conviendront longtemps ou si vous leur conviendrez ; il faut donc marcher pièces en main et à cheval sur la loi. Or, je te le répète, madame Mathias, avec la signature de l’intendant, la pièce n’est pas régulière.

— Et qu’y faudrait-il donc?

— La signature de la marquise. Il n’y a que cela de bon. La signature et l'approuvé, entendez-vous, Thérèse? Et surtout assurez-vous que ce soit bien de la main de madame de Breuil, ajouta Mathias en donnant à sa vois un caractère plus sombre et à la hauteur de l’intention.

— Tout cela est bel et bon, Mathias, mais qu’y puis-je?

— Beaucoup, madame Mathias, beaucoup ! N’as-tu pas des accointances dans la maison?

— Moi?

— Tu connais la mère, tu connais le fils ; et qui aies maîtres a les gens. Allons, Thérèse, mettez-y un peu de zèle. Voici l’acte: ce n’est qu’une signature à y ajouter.

— Puisque cela te fait plaisir !

— Et surtout n’oublie pas l'approuvé, madame Mathias! Approuvé l'écriture ci-dessus, en toutes lettres, caractères bien formés ; il n’y a que cela qui fasse foi en justice. Tu t’en souviendras?

— Parfaitement.

— Allons, c’est bien, Thérèse, je m’en remets à vous.

Il partit là-dessus en se félicitant d’avance du succès de sa combinaison. Il avait trouvé le moyen naturel, simple, infaillible, de se procurer une ligne de l’écriture de la marquise, ce qu’il cherchait, ce qu’il lui fallait comme moyen de rapprochement. Une fois en possession de cet élément décisif, il ne lui resterait plus qu’à poursuivre sa tâche comme le ferait un expert assermenté, et à en tirer de ténébreuses découvertes.

Pendant ce temps, Thérèse rejoignit Blanche et Ro-

ger; et ceux-ci, qu’étaient-ils devenus? Ils étaient restés seuls pendant quelques minutes à peine: cela avait suffi pour qu’une petite révolution s’accomplit. Roger enveloppait Blanche d’un regard enivré et suppliant; celle-ci se sentait défaillir, et attendait, immobile et les yeux baissés, ce qu’on allait lui dire; elle comprenait que les paroles n’allaient plus avoir la même signification, et que l’isolement y ajoutait un danger de plus.

— Blanche, lui dit Roger d’une voix étouffée, m’aimez-vous?

— Hélas ! que sais-je? répondit-elle avec candeur.

11 y eut une pause, après quoi le jeune homme reprit :

— Blanche, une grâce !

• — Dites, Monsieur.

— Le temps presse, voici votre mère qui va revenir, et j’aurais tant à vous dire. Mais comment parler? comment s’expliquer? Impossible, surveillés comme nous le sommes. Ecoutez-moi donc, et surtout pardonnezmoi. J’ai écrit.

Roger insista sur le mot et montra la lettre à l’appui. Blanche releva la tête avec fierté.

— Monsieur le marquis, dit-elle, vous m’écrire? Écrire à une pauvre fille comme moi I A quoi bon?

— Blanche ! soyez compatissante, dit Roger d’une voix soumise.

— Non, Monsieur, pas de ces moyens; ils sont audessous de vous et de moi. Que me diraient vos lettres? Des choses qu’il faut que j’oublie.

— Oublier, et pourquoi ?

— Pour mon repos, Monsieur.

Thérèse survint au moment où la jeune fille laissait échapper cet aveu. Ce fut pour Roger une revanche et une compensation. Si ses fleurs de style avaient échoué, et s’il en était pour une épltre scellée de ses armes, il venait du moins de recueillir de la bouche de Blanche un témoignage de l’impression qu’il avait produite sur son esprit.

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