‹ Mathias l'humoristeChapitre 35 sur 54 · LES SUITES · texte numérisé non relu

LES SUITES

Blanche était une intelligence et un cœur précoces; cette scène fit sur elle une profonde impression. Elle se prit à réfléchir aux arrangements de ce monde plus sérieusement qu’elle ne l’avait fait, se demanda quelle place elle y avait, et ce qu’elle devait en attendre. Jusqu’alors sa pensée n’avait guère franchi l’enceinte de la maison de Mathias ; c’est là qu’elle avait été élevée, qu’elle avait grandi ; c’est là que vivaient les seules personnes qui eussent des droits à sa reconnaissance età ses affections. Elle savait bien que la naissance et la fortune créent ici-bas des inégalités, mais elle n’y avait jamais songé que comme à une chose qui dût la toucher; sa place, à elle, était au milieu des siens, de ceux qui l’avaient recueillie; toute autre ambition lui paraissait interdite.

Voilà ou elle en était la veille encore. Désormais, plus rien de pareil; elle ne pouvait plus ni s’oublier, ni ou- ' blicr; il lui fallait compter avec le monde et ses préjugés. Qu’était-elle et que pouvait-elle espérer? Quelles étaient pour elles les prétentions légitimes et celles qui ne l’étaient pas? Évidemment, entre elle et ce jeune homme qui la recherchait, la société avait mis une grande distance. Il appartenait à une famille ancienne, portanQun nom honoré, possédait de grands biens et pouvait prétendre à d’illustres alliances. Elle, au contraire, n’avait ni fortune, ni rang, et pas même un nom. Comment croire qu’il y eut un rapprochement possible entre des conditions aussi disparates, et un lien sérieux entre deux personnes dont l’une occupait les sommets de l’échelle, et l’autre le dernier degré? De toutes les illusions, aucune n’était plus dangereuse que celle-là.

Aussi Blanche résolut-elle de l’écarter de son chemin; plus son cœur devenait faible, plus il était nécessaire que sa raison se raffermît. Ce ne fut point chez

MATHIAS l’hDMORISTE. 201

elle le résultat d’un calcul ; elle était trop jeune pour cela et avait trop peu l’expérience de la vie : ce fut l’effet du seul instinct et l’influence des voix secrètes. Sans effort, et presque à son insu, elle apporta plus de réserve dans ses relations avec Roger, et évita dorénavant les explications délicates. C’était assez, c’était de trop de celle qui avait eu lieu; au delà commençaient les imprudences irréparables. Peut-être eût-il mieux valu supprimer les visites au jardin de l’hôtel; mais Thérèse y tenait tant ! Et était-il bien prouvé que Blanche n’y tint pas autant que Thérèse ! Ainsi procède le cœur : il se garde d’un côté et se découvre de l’autre.

Ce changement dans les manières de Blanche n’échappa point à Roger et lui causa une douleur réelle. Il n’en imaginait pas le motif; et comment l’eût-il fait? Comment, à l’âge où elle était, lui prêter des résolutions si viriles ? C’était en dehors d’elle qu’il cherchait la cause du changement qui le désespérait ; il accusait Thérèse, il accusait Mathias; il y voyait le résultat de calomnies et de suggestions étrangères. On sait combien la tête va vite en pareil cas; la sienne était en quête de suppositions. Il s’imaginait que la jeune fille n’ignorait rien de sa vie équivoque et de ses déplorables amours : de là cette réserve plus grande et ce pas en arrière au moment où il se croya^ assuré du succès. Alors Roger n’y tenait plus; il lui prenait des envies de se jeter aux genoux de Blanche et de racheter le passé par un sincère aveu, de ne rien lui cacher, ni de ses folies, ni de ses égarements, et d’implorer ensuite son pardon. Sans la présence de Thérèse, cette scène aurait eu certainement lieu et elle n’eût pas avancé les affaires du jeune marquis.

Au fond, il était sincère : à moins d’un rare pervertissement. à son âge on l’est toujours. Libre, il eût tenu à Blanche le seul langage qu’elle pût et dût entendre; il l’aimait assez pour lui faire le sacrifice de quelques préjugés de naissance et de position; son cœur était touché jusque-là. Plus il la voyait, plus il se sentait entraîné vers elle et disposé à tout mettre à ses-pieds. Il

lui eût peu coûté de se retirer du monde, et d’aller vivre dans cet asile ignoré qui est à l’usage de tous les cœurs épris et où ils font si peu de séjour.

Livré à lui-môme, Roger eût donc pris un parti décisif et dissipé le petit nuage qui semblait s’êlrc fixé sur son amour. Mais sa mère! sa mère! comment s’ouvrir à elle? comment lui arracher un consentement? La marquise avait une réputation trop bien établie pour qu’on pût espérer d’en triompher par les moyens habituels; les caresses y échoueraient, le désespoir la trouverait inflexible; elle verrait son fils expirer de douleur, qu’elle ne signerait pas la déchéance de sa race et un contrat qui ne serait pas de son goût. Là-dessus, aucune illusion n’était possible, et le jeune marquis n’en avait pas. Il comprenait que sa passion pour Blanche devait rester ignorée de madame de Breuil, sous peine de voir gronder la tempête et la foudre éclater, et que, pour la conduite à tenir, il fallait s’en remettre au temps et au dieu qui protège les amours sincères.

Ainsi Roger souffrait, et ne trouvait de secours d’aucun côté. Il ne découvrait plus rien qui ne lui fût pas une peine. Sa mère était un obstacle pour lui, Thérèse le gênait, Blanche manquait d’abandon. Tout semblait conspirer à la fois. Il s’en irrita d’abord, et céda à la fougue, de son caractère; puis, comme ses emportements empiraient les choses au lieu de les arranger, il tomba dans un autre excès : la mélancolie s’empara de lui; il devint triste et taciturne; ses traits éprouvèrent quelque altération. Blanche avait été forte contre la colère, elle ne le fut pas contre la douleur. Quand elle vit que le mal devenait sérieux, elle s’adoucit et se montra compatissante; ses rigueurs cédèrent devant les témoignages d’un attachement si vrai; elle s’oublia pour ne songer qu’à Roger.

El pourtant Dieu sait quels combats se livraient au fond de son cœur, et que de souffrances s’y amassaient! Mais la physionomie de Blanche n’en trahissait rien; elle était de celles qui savent mourir sans sc plaindre et qui sourient à leurs bourreaux.

UN COUP 1MPRÉN U.

Mais pendant que Roger et Blanche ajoutaient un chapitre do plus à l’étemelle histoire des amours, autour d’eux et à leur insu un complot se tramait pour en troubler la marche.

On a vu ce qu’était M. Germain, un de ces personnages essentiels de qui tout relève. Depuis plus de trente ans, il gouvernait la fortune des de Breuil et avait entre ses mains les titres qui la constituaient. Dans l’hôtel, c’était un véritable potentat, disposant à son gré de toute chose, renvoyant les gens ou les admettant, et les tenant sous l’empire d’une incessante terreur. Tout ce qui avait essayé de lutter avait été brisé comme verre ; sa volonté l’emportait invariablement. Il était môme de notoriété que la marquise, si altière qu’elle fût, n’avait pas toujours la force de se défendre contre les influences de M. Germain. En bien des cas, sur bien des points, celui-ci lui avait tenu tété, et sa résistance était d’autant plus vive, qu’elle s’enveloppait de plus de formes de respect. L’intendant se prodiguait alors en déférences, mais ne cédait pas.

Parmi les serviteurs de la maison, plusieurs se souvenaient du moment où cet ascendant avait été manifeste. Jusque-là, M. Germain était resté à sa place, ni trop haut, ni trop bas; il avait des fonctions définies et les remplissait sans mener trop de bruit. IL avait la confiance du vieux marquis, tenait les comptes des revenus et des dépenses, recevait l’argent et payait les fournisseurs, ordonnait et surveillait les réparations, allait de temps à autre inspecter les terres et retirer le montant des baux, faisait enfin, aussi honnêtement et aussi habilement que possible, son métier d’intendant. Il ne se mêlait à cette époque, ni du service des genSj ni de la

204 MATHIAS L’HUMOHISTE.

conduite des maîtres, recevait des ordres et ne voyait rien au delà. C’était une situation régulière et qui semblait (ixée à jamais, lorsqu’un changement considérable s’y opéra; et cela du jour au lendemain, brusquement, sans que rien parût l’avoir motivé. M. Germain trancha alors, et tout à coilp, de l’important : il prit ces airs de souverain qui depuis ne l’avaient plus abandonné, voulut marquer ses débuts par un acte d’éclat, et fit jeter coup sur coup six domestiques à la porte. La livrée, à de pareils signes, ne se trompe pas. On sut, à partir de ce jour, que, pour séjourner chez les de Breuil et n’y point être au pied levé, il fallait convenir à M. Germain, Tout fut dit; les gens de l’hôtel y conformèrent leur fortune.

Voilà les faits que racontaient les plus anciens serviteurs, sans pouvoir fournir à l’appui une explication qui fût satisfaisante. Il y avait des bruits, il est vrai, mais tous en l’air; les uns parlaient d’un secret, les autres d’un dépôt d’argent; aucun ne donnait des renseignements plus précis.

Cependant il y avait dans l’hôtel, depuis un mois environ, quelque chose qui ne marchait pas au gré de M. Germain et que, jusqu’alors, il n'avait pas pu empêcher. Pour la première fois, son autorité restait désarmée et sou action impuissante. Avec les bonnes habitudes de police en vigueur dans la maison, il était impossible que l’aventure de Roger se dérobât à la connaissance de l’intendant. Dès le début, il en avait été informé, et s’était réservé de procéder lui-môme aux reconnaissances ultérieures. Il avait donc tout vu et tout su, autant qu’on peut savoir et voir, quand on observe à distance. Voilà ce qui alarmait M. l’intendant et mettait sa vigilance en défaut; voilà ce qui se dérobait à ses attributions et faisait échec à son autorité.

Tant que l’aventure lui parut susceptible de se dénouer d’elle-même, M. Germain évita l’éclat. La marquise était alors dans le feu de ses dévotions et n’aimait pas à en être distraite ; elle avait d’ailleurs défendu d’une manière formelle qu’on lui parlât de son fils et

de ses écarts. M. Germain était donc hésitant; il attendait, pour en venir à des actes décisifs, que la mesure fût comblée et que tout autre espoir lui fût interdit. Enfin un jour il n’y tint plus; sa longanimité se trouva à bout ; il venait de surprendre entre Blanche et Roger des signes d’intelligence qui n’étaient point équivoques.

— Ciel! s’écria-t-il, déjà là! déjà! Plus d’hésitation! plus de délai ! il est temps de prévenir madame la marquise ! Malheureux enfants !

11 n’y avait rien d’étonnant à ce que madame deBreuil fût si peu au courant de ce qui se passait dans son propre hôtel. C’était une des conséquences de l’existence qu’elle s’était créée. Entre ses dévotions personnelles et les œuvres charitables dont elle avait la direction, il lui restait bien peu de place pour ses affaires et ses affections privées. Elle déléguait les unes et oubliait les autres. Il y avait sous son patronage trop d’orphelines pour qu’elle songeât à son fils, et elle surveillait l’administration de trop d’établissements publics pour qu’elle s’occupât de celle de sa maison. Chaque jour des rendez-vous étaient pris, et, sous aucun prétexte, elle n’y eût manqué. Point d’heures, point de moments qui ne fussent employés à de pareils devoirs. Les jours, les semaines, les journées s’écoulaient sans qu’elle s’appartint un seul instant et pût jeter un regard autour d’elle : c’était là un des secrets de la force de M. Germain.

Madame de Breuil était dans son oratoire, quand son homme d’affaires se présenta pour lui parler. C’était une pièce recueillie et qu’éclairait un jour mystérieux. Quelques tableaux de sainteté ornaient les murs, et un magnifique prie-Dieu en chêne sculpté en formait l’ameublement principal. Dans le milieu de la pièce, une table, entourée de chaises, avait une destination facile à deviner; c’était autour de cette table que se réunissaient les bureaux des œuvres charitables; c’est là que se tenaient les séances et que se prenaient les délibérations à la majorité des voix. Au-dessus et sur la paroi opposée, était un beau christ en ivoire, chef-d’œuvre de la seulp-

206 MATHIAS L’hÜMORISTÏ.

ture ancienne, et sous la protection duquel semblaient être placés les travaux de ces pieuses associations. Rien d’ailleurs, ni dans la décoration, ni dans le mobilier, ne rappelait la femme du monde ; point de luxe de tentures, point de velours, ni de soie ; tout y était austère, simple et sombre; rien n’y jurait avec la destination des lieux.

Ce fut dans ce sanctuaire que M. Germain essap de pénétrer. Avec ses habitudes invétérées de politesse et de respect, il y mit des ménagements infinis et usa de précautions extrêmes. On n’aurait pas procédé autrement si l’on avait voulu entrer ou sortir sans être aperçu. La marquise était à son prie-Dieu et absorbée dans ses prières. M. Germain espérait bien que, si légers que fussent' ses mouvements , il en parviendrait néanmoins assez à son oreille pour qu’elle comprît qu’il y avait là quelqu’un, et se retournât au bruit. Cette attente fut déçue. Madame de Breuil ne semblait pas avoir la conscience des mouvements extérieurs ; elle gardait l’immobilité qui accompagne les extases. L’intendant ne savait à quoi se résoudre : marcher plus avant dans la pièce était déroger à ce respect qu’il apportait dans tous ses actes ; rester en place était s’exposer à prolonger outre mesure une situation déjà fort délicate. Il n’avait le choix qu’entre deux façons de déplaire, il hésita pendant quelques instants. Enfin il se décida à l’action, et se remit à marcher du côté du prie-Dieu.

La marquise ne sortit de l’état où elle se trouvait que lorsque cet homme se trouva à côté d’elle, à deux pas, presque à la toucher. Mais le mouvement qu’elle fit alors fut aussi vif que son anéantissement avait été profond. Elle se releva et fil face à l’audacieux :

— Qui est-ce donc? dit-elle.

— Pardon, Madame, répondit l’intendant en s’inclinant jusqu’à terre.

— Qui ose entrer ici sans ma pcrmission?s’écria-t-elle.

Dans l’obscurité de la pièce, elle ne reconnaissait pas

son intendant. Lui pourtant, qui conservait toute sa présence d’esprit, avait pu s’assurer, en regardant la marquise, combien il avait été mal inspiré dans le chois

MATHIAS L’HUMOMSTI. 207

du moment. Le visage de madame de Breuil était inondé de larmes; ses cheveux défaits s’en allaient à l’abandon ; tout en elle respirait l’affliction et la douleur.

— Oh ! Madame, dit-il en essayant de se retirer, pardonnez-moi, je sors.

Il faisait déjà un pas vers la porte ; elle le reconnut :

— Ah î c’est vous, monsieur Germain ? dit-elle.

Et il s’échappa en même temps de sa poitrine un soupir si profond, qu’on l’eût dit délivrée d’un poids qui l’oppressait.

— Oui, c’est moi, Madame, dit l’intendant. Moi, heureusement.

— Oui, heureusement, reprit-elle. Vous ne précédiez personne, au moins?

Personne, Madame; je suis seul !

Pendant ce court échange de paroles, madame de Breuil avait mis ses cheveux en état et fait disparaître les traces de son désordre ; en un clin d’œil elle fut en règle avec le monde. Quelqu’un serait entré à ce moment qu’il l’aurait trouvée telle qu’elle était toujours, prête au combat et sous les armes. Cependant l’homme d’affaires crut devoir ajouter quelques mots :

— Toujours le même deuil, dit-il.

— Hélas ! répondit-elle.

Toute cette scène se passait si vite, avec une telle rapidité, qu’il n’est pas dans la puissance de la plume d’en rendre le mouvement. A la raconter, on n’en reproduit ni le caractère, ni l’effet. Ce fut un moment d’oubli, une espèce de surprise, promptement expiés. La marquise s’y abandonna et s’y ressaisit presque en même temps. A peine eut-elle recouvré sa liberté d’esprit, qu’elle se retourna vers son homme d’affaires et le menaçant du regard :

— Monsieur Germain, dit-elle, encore une fois, qu’êtes-vous venu faire ici?

— Parler à madame la marquise, dit celui-ci en courbant la tête devant l’orage.

— Monsieur Germain, vous savez que je n’aime pas les surprises, et vous êtes sujet à m’en donner.

Celle fois, madame la marquise, il le fallait.

— • Qu’il le fallût ou non ; vous deviez respecter mes ordres. Je ne puis vous recevoir aujourd'hui. Sortez.

— Non , Madame , répondit cet homme avec une fermeté qui n’appartenait ni à sa condition, ni à son caractère habituel ; je ne sortirai pas. Il faut absolument que je vous parle, et sans désemparer.

XYÏII

Page 1