LE REMÈDE
Au lieu de porter à leur comble les colères de la marquise, ce ton étrange et ce langage hardi contribuèrent à les calmer ; elle jeta sur son intendant un regard de compassion, comme on ferait sur un homme dont la raison s’égare. M. Germain l’avait accoutumée sans doute à quelques empiétements domestiques, et à une certaine indépendance d’opinions; mais, de là à une désobéissance et à un défi directs, la distance était grande, et ce valet venait de la franchir.
— Vous êtes fou, monsieur Germain, lui dit-elle avec calme.
Celui-ci avait senti ses torts ; il se jeta aux genoux de madame de Breuil avec tous les signes d’une humiliation profonde.
— Madame la marquise a raison, s’écria-t-il ; mon cerveau déménage ! Mais il y a de quoi, en vérité ! Si elle savait ce qui se passe !
En parlant ainsi, il avait l’air tellement convaincu et tellement accablé de la gravité des révélations qu’il allait faire, que la marquise n’eut pas le courage de lui tenir rigueur plus longtemps.
— De quoi s’agit-il donc ? dit-elle, inquiète à son tour. Levez-vous, Monsieur.
— Non, madame la marquise, non. Je ne me lèverai pas que vous ne m’ayez pardonné.
— Levez-vous, vous dis-je; pas tant d’embarras.
L’intendant alla jeter un coup d’œil au dehors et
ferma la porte avec soin. Madame de Breuil s’assit sur le fauteuil affecté à la présidence des associations charitables ; M. Germain resta debout.
— Eh bien ? dit-elle.
— Voici ce que c’est, reprit-il , voici ce que c’est, en deux mots. Madame la marquise se souvient qu’elle a autorisé les deux ménages d’à côté à jouir du jardin de l’hôtel ?
— C’est moi-môme qui les y ai invitées.
— Jêlesais... Etque parmi ces dames, ajouta l’homme d’affaires en contenant sa voix et lui donnant un caractère plus mystérieux, il y a cette jeune fille que madame la marquise...
' — C’est bien; passez, dit madame de Breuil en l’interrompant avec un ton de mauvaise humeur trèsmarqué.
On voyait que la patience de madame de Breuil était arrivée à sa limite. L’intendant n’en paraissait ni inquiet, ni ému; il marchait à son but lentement, mais sûrement, en homme qui est assuré d’avoir son tour; il continua :
— Madame la marquise sait également que M. le marquis, son fils, a changé complètement scs habitudes depuis quelque temps.
— Eh ! mon Dieu! oui, je le sais.
— Qu’il est très-sédentaire à l’hôtel et qu’il passe presque toutes ses journées dans le jardin. Madame la marquise n’en ignore rien.
— Où est le mal?
— Nul jusque-là. D’autre part, la jeune personne y vient avec sa mère et s’y promène également.
— Et puis? dit la marquise.
— Ils se rencontrent, continua l’intendant, avec une pause, pour ajouter à l’efrct.
— C’est naturel.
— Us s’y rencontrent tous les jours et à dessein; ils se voient, ils se parlent, ils se conviennent,
— Quand cela serait?
— Et ils finissent par tomber amoureux l’un de l’autre. Voilà le dénoûment.
Ce mot résonna aux oreilles de la marquise comme l’un de ces timbres destinés à rompre le sommeil. Elle dormait, en effet, et ce fut un cruel réveil que le sien.
— Amoureux! s’écria-t-elle, amoureux ! Comment l’entendez-vous?
— Mais, madame la marquise, comme tout le monde l’entend. Amoureux, cela n’a pas deux sens.
— Impossible, monsieur Germain, impossible!
— Hélas ! madame la marquise, cela est pourtant.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Dites-moi dofic tout
ce que vous savez? Ne me laissez pas sur ces charbons ardents. r
L’intendant entra alors dans les détails de ce qu’il avait vu et appris; il raconta la scène dont il avait été témoin, les entrevues journalières et les incidents qui les animaient, la marche de celte passion et les alternatives qu’elle avait eue à traverser. Il peignit l'opiniâtreté de Roger et la belle défense que Blanche lui avait opposée, le jeu muet qui existait entre eux et qui échappait à Thérèse, enfin les signes d’intelligence qu’il avait cru suprendre et qui lui paraissaient marquer le moment où il fallait intervenir.
A mesure que M. Germain avançait dans son récit, madame de Breuil était en proie à une émotion plus profonde. Dès les premiers mots, elle avait quitté son fauteuil; elle s’était mise à marcher dans la pièce avec une vivacité machinale et comme si elle eût voulu opposer l’activité du corps à l’activité de la pensée. Elle s’arrêtait de temps à autre pour regarder et écouter M. Germain, puis reprenait ce mouvement sans but, qui semblait lui être une diversité nécessaire.
— Le malheureux ! s’écria-t-elle, il ne m’aura causé ici-bas que du chagrin !
Enfin, quand l’intendant eut achevé son rapport, et qu’elle n’eut plus rien à apprendre, elle se recueillit pendant quelques instants et ne reprit la parole que pour signifier ses résolutions.
— Monsieur Germain, dit-elle d’un ton douloureux, vous aviez raison, il faut aviser et promptement; rien n’est plus grave.
— Quand je le disais à madame la marquise.
— Vous allez faire venir le plus tôt possible, aujourd’hui ou demain au plus lard, entendez-vous? une vingtaine de maçons.
— Rien de plus aisé.
— On dira bien haut que l’hôtel a besoin d’étre réparé, et que l’architecte a carte blanche.
— A merveille.
-fit ce qu’il aura d'abord à foire, ce sera de condamner absolument les communications qui existent avec les pavillons. Il prendra le prétexte qu’il voudra; c’est son affaire. L’essentiel, c’est qu’il le fosse et surle-champ.
— 11 le fera dès demain.
— Qu’ils ne se voient plus, monsieur Germain, qu’ils ne s’aperçoivent plus^au nom du ciel! Et, de mon côté, je me rendrai chez ces braves gens d’à côté; je leur parlerai, j’arrangerai les choses. Il faut qu’ils marient cette enfant, il le faut. A ce prix seulement j’aurai l’esprit tranquille. Vous m’avez compris, monsieur Germain?
— Oui, madame la marquise.
— Eh bien, allez et qu’on mette la main à l’œuvre.
— Madame la marquise va être obéic.
Quand l’intendant se fut retiré, madame de Breuil tomba à genoux sur son prie-Dieu, et, se tournant vers l’image du Christ suspendue au mur :
— O mon Dieu! mon Sauveur! s’écria-t-elle, se peutil que vous m’ayez réservé cette dernière épreuve?
Elle resta prosternée pendant longtemps, la tête engloutie dans ses mains et rendue aux méditations dont cette visite l’avait tirée.