LES LOISIRS D’UN AMOUREUX
Douze heures s’étaient à peine écoulées, que l’hôtel de Breuil était en révolution. L’intendant avait servi sa maîtresse au gré de ses désirs et avec une promptitude qui tenait du prodige. On ne saurait se faire une idée de la légion de maçons, manœuvres et apprentis qui envahit les cours, les issues, les corps de logis, t&is les bâtiments et toutes les dépendances. Une armée qui poursuit scs conquêtes ne s’empare pas d’un pays avec plus d’aisance et n’affecte pas un plus grand dédain pour ses légitimes possesseurs. Il n’y eut plus bientôt, dans l’enceinte de l’hôtel, un endroit où l’on pût mettre les pieds. Des charrettes pleines de moellons ou de sacs de plâtre encombraient les couré et chargeaient l’air d’une poussière pénétrante; des poteaux s’élevaient sur vingt points à la fois, tandis que, sur d’autres points, on creusait ces trous de chaux vive qui sontautant de pièges abominables tendus aux personnes sujettes à des distractions.
Mais c’était surtout du côté des pavillons que l’activité se manifestait. Le terrain y était l’objet de bouleversements qui en rendaient l’accès périlleux et l’usage impossible. On y abattait des murs énormes, on y pratiquait des tranchées dans toutes les règles de l’art. Peut-être l’architecte n’avait-il pas encore de plan arrêté, de programme sérieux; mais à la manière dont il menait les travaux, il était aisé de voir que personne ne s’entendait mieux que lui à faire des ruines, et à moins de professer du mépris pour la vie, on n’aurait pu s’aventurer dans la partie de l’hôtel où il avait établi le siège de ses opérations.
Ce jour-là Roger s’était levé avec des idées riantes : il avait eu la veille une de ces joies comme en ont ceux qui aiment, et qu’il serait tout aussi difficile de définir
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que leurs désespoirs. C’était un mot de Blanche plus affectueux que de. coutume et une fleur dont elle s’était dessaisie au moment des adieux. Roger respirait celte fleur avec une sorte d’ivressp, et pour rien au monde il ne s’en fût séparé; il lui semblait retrouver dans ce parfum éteint et dans ces feuilles desséchées comme une émanation et un souvenir de moments heureux ; il y voyait un premier témoignage que d’autres allaient suivre bientôt, et l’un de ces gages indirects qui sont plus éloquents qu’un aveu même.
Cependant, de son lit môme, le jeune marquis avait cru e*tendre des bruits vagues et d’étranges mouvements se succéder au dehors. Il semblait que l’hôtel fût l’objet d’un siège en règle, tant il y régnait d’activité et d’agitation. On entendait rouler des chariots, grincer des poulies , résonner des marteaux , ouvrir et fermer des portes.
— Qui donc peut nous prendre ainsi d’assaut? dit-il.
Et il se mit à sa croisée.
Qu’on juge de sa surprise au spectacle qui frappa ses yeux. U crut rôver. C’était une expropriation forcée, une mise à sac de l’hôtel. Les parterres étaient souillés de plâtre, les murs à demi abattus, et, douleur plus vive ! la porte de communication entre les deux maisons, cette porte bénie à ses yeux, par laquelle Blanche passait tous les jours, cette porte qu’hier encore elle avait franchie, aujourd’hui elle ne la franchirait plus. Six ouvriers étaient en train de la démolir et d’en disperser les débris :
— Les sacrilèges! s’écria-t-il.
Il n’y tint pas et quitta la croisée pour aller sur le théâtre même de cette dévastation. Son cerveau fermentait, son cœur bouillonnait de colère. 11 ne comprenait pas que l’on fît de pareils ravages chez lui et sous ses yeux sans qu’il en eût été prévenu. L’hôtel appartenait sans doute à sa mère, mais c’était, après tout, l’hôtel de Breuil, et il devait lui revenir un jour. Il avait le droit de s’enquérir de ce qu’on y faisait et d’empêcher qu’on n’apportât à l’aspect des lieux des modifi-
cations trop sensibles. Tels étaient les sentiments dont il était animé quand il descendit au milieu de cette armée d’ouvriers dont il n’était pas connu et qui l’accueillirent et le traitèrent comme un embarras. Les uns lui meurtrissaient les jambes à coups de moellons, les autres le souillaient de chaux ou de plâtre. En vain se nommait-il, en vain essayait-il d’obtenir d’eux quelques renseignements.
•—Mais que fait-onici? disait-il. Quels sont les projets?
Un ouvrier à la besogne est un soldat au feu; il n’a à répondre qu’à son chef; il n’a à connaître et à exécuter que ce qu’on lui commande. Celui qui abat no sait pas même qui reconstruira; celui qui pose une pierre ne sait pas qui posera l’autre. Aussi Roger en fut-il pour ses questions; aucune satisfaction ne lui fut donnée; sur quelques chantiers, il fut même poussé assez vivement par des apprentis dont il gênait la marche. Enfin, le hasard vint à son secours; il amena sous sa main l’architecte qui dirigeait les travaux.
Il alla droit à cet homme et se nomma; celui-ci se confondit en politesses; c’était déjà un progrès, Roger ne douta pas qu’il n’obtint de lui tout ce qu’il lui importait de savoir, et même qu’en le chapitrant il ne le décidât à abandonner la partie. L’heure pressait; pour peu que cette armée séjournât encore sur les lieux, Blanche ne viendrait pas, et sa journée serait perdue.
— Monsieur, lui dit-il en l’abordant, où tendent ces travaux? et quel en est le but? Comment se fait-il que je n’en aie rien su ?
— Monsieur le marquis, dit l’architecte en s’inclinant, j’ai reçu des ordres de M. l’intendant.
— De l’intendant! de M. Germain! Ah! c’est lui qui porte ainsi la pioche dans l’hêlel de Breuil ; c’est lui qui a résolu de n’y point laisser pierre sur pierrt ! Monsieur l'architecte, il n’en sera point ainsi ! Vous allez à l’instant même congédier tous ces ouvriers.
— Cependant, monsieur le marquis...
— J’en prends la responsabilité absolue, entière. Je suis le maître, après tout, Monsieur.
La situation devenait embarrassante. D’un côté, l’architecte tenait à ne point déplaire au fils de la maison, à un héritier dont il voulait conserver la clientèle; de l’autre, if avait reçu des instructions si formelles et si pressantes, qu'il n’y pouvait déroger sans inconvénient. Partagé entre deux sentiments opposés, il ne trouva qu’un moyen de les concilier sans se compromettre : il envoya chercher l’intendant.
M. Germain accourut; il avait deviné ce qui se passait, et quel intérêt poussait le jeune marquis à se mêler de choses qui n'étaient pas de son ressort, et auxquelles, en toute autre circonstance, il n’eût guère songé. La figure de l’intendant était grave et respectueuse comme toujours; mais, en l’étudiant avec soin, on aurait pu y lire le plaisir qu’il éprouvait à réduire un gentilhomme, et à garder le dernier mot sur son propre terrain, dans sa propre maison.
— Eh bien ! monsieur Germain, dit Roger du plus loin qu’il l’aperçut, voilà de vos prouesses. Voyez donc le bel air qu’a tout ceci?
— Monsieur le marquis, il le faut.
— Il le faut 1 voilà qui est curieux! Et c’est vous qui avez eu cette belle imagination? dit Roger repris d’un accès de colère. Savez-vous qu’il y a longtemps que vous m’échauffez les oreilles, monsieur l’intendant?
— Monsieur le marquis!
— Et que, s’il ne tenait qu’à moi, ajouta-t-il en s’exaltant de plus en plus, il y aurait longtemps aussi qu’on vous aurait donné un congé dans les formes.
M. Germain ne semblait pas avoir été même aflècté de cette sortie; il reçut le choc comme si Roger eût parlé à un autre, et d’un autre que lui. Quand il le vit plus calme, il reprit :
— Monsieur le marquis sait bien qu’un homme comme moi n’a point d’imagination, comme il le suppose, et qu’il ne donne point d’ordres de son chef. Je connais trop mes devoirs pour cela, et sais trop bien jusqu’où vont mes attributions.
— Mais qui donc alors se propose de faire de cet hôtel un amas de décombres? Quel est ce vandale? parlez!
— Que monsieur le marquis ne se serve pas de mots semblables, je l’en supplie; il le regretterait trop.
— Mais qu’est-ce donc alors? expliquez-vous.
— C’est madame la marquise; je n’ai fait que lui obéir.
Roger pâlit et se mordit les lèvres. Quoiqu’il n’y eût pas au fopd de son cœur une tendresse bien vive pour sa mère, il y régnait un sentiment de respect qui avait survécu à toutes ses folies et qui était le débris le plus profitable des leçons et des conseils de l’abbé Gerbideau. Résigné et vaincu, il se décida à abandonner la partie et à se rejeter sur d’autres combinaisons.