LES GRANDS MOYENS
Pendant que Roger s’épuisait en efforts infructueux, la marquise mettait à exécution la seconde partie de ses projets : prenait le chemin des pavillons à l’heure .où les hommes ne se trouvaient pas habituellement au logis; l’un allait à sa mercerie, l’autre à ses leçons. Ce fut ce moment de la matinée que choisit la marquise pour se rendre chez les Mathias. Elle espérait trouver Thérèse seule et l’entretenir sans témoin. C’est ce qui arriva ; Daniel et Mathias étaient absents ; Blanche apprenait de Régine à manier le grand style et à goûter les grands auteurs ; Thérèse profitait de ce moment pour mettre un peu d’ordre dans sa maison et vaquer aux soins du ménage. Quand madame de Breuil entra, elle était dans le feu de la besogne et jouait du plumeau avec autant d’agilité que de succès.
— Àh ! pardon, s’écria-t-elle en rougissant de se voir surprise dans l’exercice de ces fonctions d’un ordre peu relevé.
— C’est plutôt à moi de m’excuser, répondit la grande dame en accompagnant ces mots du plus gracieux sourire.
En s’abouchant avec madame Mathias, la marquise avait un double but : savoir d’abord jusqu’à quel point les récits de son intendant étaient fondés; puis, en supposant qu’ils le fussent, prendre un parti décisif et en venir au seul mo3’cn qui eût de l’efficacité. Sans que Thérèse, dans la simplicité de son âme, pût en soupçonner le motif, madame de Breuil la mit sur le chapitre qu’il lui importait d’éclaircir et en eut bientôt tiré des lumières surabondantes. Plus de doute, les faits étaient ce que M. Germain avait dit ; le moindre délai eût été fatal. Quand la marquise en eut acquis la conviction, elle démasqua sa seconde batterie. L’entretien s’était animé; on en était sur le compte de Blanche, et, avec Thérèse, pouvait-on parler d’autre chose? Madame de Breuil venait d’en faire un éloge bien senti, lorsque tout à coup et du ton d’une personne qui se ravise, elle ajouta :
— Ah çà! madame Mathias, vous ne songez donc pas à la marier, cette enfant?
— La marier? Elle est si jeune!
— Oui, mais c’est une si belle fille déjà, si accomplie, si formée !
La perspective d’un mariage renfermait, pour Thérèse, celle d’une séparation, et la pauvre femme n’y apportait pas un empressement bien marqué; c’était presque un suicide qu’on lui demandait.
— Qu’en pensez-vous ? dit la marquise en insistant.
— Mais, mon Dieu, Madame, que voulez-vous que j’en pense?
— Si l’on cherchait un parti pour cette jeune fille?
— C’est si rare, un bon parti !
Ce n’étaient là que des propos en l’air et qui n’avançaient pas l’affaire ; madame de Breuil alla plus directement au but.
— Écoutez, madame Mathias, dit-elle; si je vous ai parlé d’établir celte enfant, ce n’est pas sans dessein,
ni sans vouloir y aider. Vous savez que j’ai pris Blanche en affection ; elle est charmante, il est impossible de la voir sans lui porter de l’intérêt. C’est donc très-sérieusement que j’insiste, très-sérieusement.
— Je n’en doute pas, Madame, dit Thérèse.
— Dans la position de cette enfant, poursuivit la marquise, ce qu’il faut, c’est de la caser de bonne heure. Elle est à l’âge où l’on accepte un mari sans trop y réfléchir; plus tard, le scrupule s’en mêle; il y a des si et des mais, et rien n’aboutit. A quoi bon attendre, d’ailleurs? N’est-elle pas dans tout son éclat?
— Ne m’en parlez pas, Madame; elle m’éblouit, moi qui la vois tous les jours.
— Elle plaira donc, madame Mathias; elle plaira à tout le monde comme elle nous plaît. La beauté ! c’est déjà un avantage.
— Mais, Madame, dit Thérèse en se piquant d’honneur, Blanche n’est pas absolument dépourvue : nous lui laissons tout ce qne nous avons, les Daniel et nous.
— Vous êtes de grands cœurs, dit la marquise attendrie; mais point d’illusions là-dessus. Personne ne prendra cela en guise de dot. Vous êtes jeunes tous les quatre et bien portants; ce serait un mauvais marché, et d’ailleurs il répugnerait à Blanche. Il est triste que, pour vivre, on soit obligé de compter sur la mort de quelqu’un.
— Qu’y faire, Madame? Nous donnons ce que nous pouvons donner.
— Je le sais, je ne le vois que trop; mais écoulezmoi, madame Mathias. Il ne sera pas dit que vous aurez été seuls à accomplir une bonne œuvre: j’en réclame ma part.
— Vous, Madame?
— Oui, moi, et à titre de faveur. 11 y a une somme à trouver, une dot à faire, je m’en charge.
— Une dot! vous, Madame? Est-ce sérieux? s’écria Thérèse, surprise et émerveillée.
— Très-sérieux, madame Mathias; il faut toujours 'être en affaires. C’est convenu, je me charge de la dot;
de votre côté, cherchez le mari. Et, s’il convient, qu’on ne regarde pas k la somme.
— Ah ! Madame ! que de générosité!
— Qu’on cherche, qu’on s’informe! Un si beau brin de fille ! Les partis vont arriver de tous côtés.
— 11 y en aura des milliers.
— Et quand le moment sera venu, madame Mathias, faites-moi un signe; je suis là.
Ce furent les derniers mots échangés; madame de Breuil avait rempli l’objet de sa visite ; elle se retira.
Dès le soir même, Thérèse réunit en conseil extraordinaire les membres de la famille qui devaient et pouvaient être consultés. Au moyen d’un prétexte naturel, elle éloigna Blanche et envoya chercher Régine et Daniel ; Mathias était tout porté. Quand on eut pris place dans le salon, Thérèse raconta ce qui lui était arrivé le matin, la visite de la marquise, le sujet de leur entretien et l’ouverture inattendue qu’elle lui avait faite. A peine eut-elle touché au point délicat, qu’il s’éleva un cri général. «Une dot! s’écriait-on, une dot pour Blanche ! madame de Breuil se chargerait de la dot ! quel bonheur! quelle chance!» Daniel surtout ne tarissait pas ; il trouvait, pour épancher sa joie, des expressions incroyables. Quoique moins portée à l’enthousiasme, Régine ne se refusait pas à des éloges mérités.
On se sépara là-dessus ; dès le jour suivant, chacun devait se mettre en campagne. Daniel promit de se surpasser; il allait, disait-il, rapporter des boisseaux de prétendants pour les jeter aux pieds de Blanche. Dire jusqu’où allait son ambition serait à peine croyable. Il sortait hardiment des gens de commerce et portait ses ■vues sur tout ce qu’il y a de plus libéral en fait de professions. Le téméraire n’osait-il pas s’élever jusqu’à un avoué? Voilà dans quelles dispositions d’esprit il quitta Thérèse.
Pendant le cours de cette scène, un des personnages affecta de se tenir à l’écart et de ne manifester aucune opinion. C’était Mathias. Il laissa agiter un sujet si grave sans s’y mêler : recueilli dans un coin du salon, il ne
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bougea ni ne dit mot. Cependant cette réserve n’était pas de Indifférence, et quand Thérèse eut fait part à la famille des intentions de madame de Breuil, l’impression que causa cette nouvelle fut bien plus vive sur Mathias que sur ses amis. Seulement il eut la force de se vaincre et de garder pour lui ce qu’il en éprouvait. Et pourtant pn monde venait de se découvrir ï lui, et une lumière éclatante venait de se faire. Ce n’étaient plus des conjectures, mais une certitude ; ce n’étaient plus des regards furtifs, mais un acte public, une dot. Une dot! En d’autres termes, un aveu.
' Quand Régine et Daniel furent partis, et qu’il resta seul avec Thérèse, Mathias donna cours à ses sentiments. Il était las de ce long silence, et désormais il pouvait le rompre sans danger. Thérèse allait quitter le salon; il la rappela : sa pose était solennelle, son air grave et digne; la pauvre femme vit bien qu’elle ne serait pas quitte à peu de frais.
— Madame Mathias, dit l’humoriste en prenant sa voix des grands jours, tout à l’heure on parlait d’un mariage pour Blanche?
— Oui, mon ami, dit-elle avec douceur et en essayant de le désarmer.
— D’un mariage où madame de Breuil entrerait pour une dot ?
— Elle l’a promise ; c’est comme si on l’avait.
— Je le crois, dit Mathias avec un sourire amer. C’est bien le moins qu’elle puisse faire. Il était donc question d’un mariage, et vous deviez vous en mêler, n’est-ce pas, Thérèse?
— Quoi de plus naturel?
— Eh bien ! je vous le défends, reprit Mathias en appuyant sur chaque mot et en donnant à son regard l’expression la plus despotique qu’il fût susceptible d’acquérir.
— Ah! mon Dieu! s’écria Thérèse, que signifie ce ton? Et sur quelle herbe as-tu marché? Tu me défends de faire le bonheur de Blanche?
— Oui, de celte façon, madame Mathias! Oui, je ne
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veux pas que tu sois un instrument entre les mains de cette femme.
. — De quel femme donc ?
— De madame de Breuil, poursuivit Mathias en élevant le ton peu à peu. Ah ! vraiment ! ce serait en être quitte à trop bon marché î Une dot et un mari ! Et puis tout serait dit. Madame la marquise en aurait tous les honneurs et point d’éclaboussures ! Nous lui aurions servi de mannequins, voilà tout ! Non, je ne le soutfrirai pas ; non, je saurai bien l’empécher; il est temps que ce masque tombe : il tombera.
Dans le feu de son discours, Mathias avait oublié Thérèse, et, en effet, la pauvre femme n’était qu’un prétexte à cette explosion. La lave couvait depuis longtemps; au jour marqué, elle avait jailli. Mathias s’était levé; il ne tenait plus en place, allait et venait dans le salon, frappait les meubles du poing ou s’abandonnait à des gestes déréglés.
— Mais qu’as-tu donc? lui dit Thérèse, que ce spectacle commençait à inquiéter, pourquoi ne veux-tu pas que madame de Breuil fasse quelque chose pour Blanche?
— Quelque chose ! Il faudra bien quelle fasse davantage encore 1
— Des menaces, mon ami, vis-à-vis d’une femme qui se conduit si bien !... Des menaces ! ..
— Taisez-vous, Thérèse, s’écria Mathias hors de lui. Vous m’exaspérez : une femme qui se conduit bien ! Voilà qui passe les bornes ! Ah ! elle se conduit bien, cette marquise !
Mathias était effrayant à voir, tant son irritation grandissait.
— Voyons, calmc-toi, lui dit sa femme en s’efforçant de jeter de l’eau sur ce brasier; mettons que je n’ai rien dit.
— Ah ! elle se conduit bien, répéta l’humoriste. Toi aussi, lu dis cela ! toi et toutes! 11 n’y a pas une voix pour soutenir le contraire ! Celte femme, qui a dans sa vie l’abandon d’une enfant, une suppression d’état, deux crimes contre lesquels on a porté des lois sévères, eh
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bien ! c’est à qui la prônera ! oh ! le monde ! le monde î
Thérèse ne savait si elle rêvait ; c-4 le ne pouvait croire que cette accusation, pleine d’emportement, allât à l’adresse de la marquise ; et pourtant, il était difficile de trouver une autre explication. Dans le doute, elle interrogea Mathias, dont l’état ne paraissait pas s’améliorer.
— Quelle est donc cette femme, mon ami ?
— Celte femme ! dit-il; et qui veux-tu que ce soit? 11 n’y en a qu’une capable de tels actes !
* — Mais qui, encore?
— Qui? madame de Breuil?
— Et tu dis qu’elle a abandonné une enfant.
— Aussi assurément que j’existe.
— Et cette enfant? dit Thérèse, devenue tremblante.
— Celte enfant, c’est Blanche ! il faut être aveugle pour ne pas le voir.
La foudre serait tombée aux pieds de Thérèse qu’elle n’eût pas été saisie de plus d’effroi, ni frappée d’une immoblité plus grande. Blanche, fille de la marquise ! Tous ses sens en étaient révoltés ; elle n’y pouvait croire, elle n’y croyait pas !
— Tu es fou, dit-elle à son mari, dès que sa langue put former un son.
Celui-ci avait continué sa course vagabonde à travers le salon ; il était plus calme pourtant et comme soulagé par l’aveu qu’il venait de faire.
— Plût au ciel que je fusse fou ! répondit-il ; ma raison est un triste privilège. Je vois trop clair dans les ehoses humaines; c’est ce qui me rend odieux à moimême et aux autres, c’est ce qui me met dans une classe à part ! Oui, madame Mathias, Blanche est sa fille, et voilà pourquoi elle veut la doter. Blanche est sa fille, et voilà pourquoi elle vient vous voir, pourquoi elle vous a loué à si bas prix, pourquoi elle vous comble de politesses, pourquoi elle vous a laissé l’usage de son jardin. Blanche est sa fille, et si tu l’avais mieux étudiée quand elle vient ici, tu C'en serais aperçue à coup sûr. Il n’y a pas jusqu’à ses traits qui ne la trahissent quand
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on les examine bien; il y a des airs de race, des airs de famille auxquels il est impossible de se tromper. Blanche est sa tille, j’en suis aussi certain que du jour qui m’éclaire, madame Mathias, aussi sûr que de ma propre existence et de ma haine pour tous ces-grands seigneurs.
Thérèse restait toujours sous le coup de l’impression qu’elle avait reçue. Il y avait dans l’accent de Mathias, dans ses paroles, dans ses gestes, quelque chose de si convaincu et de si sincère, qu’elle se sentait gagnée malgré elle, et que peu à peu elle se détachait de la cause de la marquise pour se ranger du côté de son mari. Mathias raisonnait, Mathias discutait; il ne semblait pas frappé de démence; ce qu’il disait avait au moins les apparences du bon sens. Et pourtant c’était si monstrueux! Blanche, fille de la marquise ! Et sa mère l’aurait vue. tant de fois sans se déclarer, sans l’avouer, sans la presser sur son cœur ! 11 y avait là de quoi révolter tous les sentiments de Thérèse. Elle se taisait, elle était comme anéantie.
— Sa fille ! disait-elle, sa fille !
— Oui, madame Mathias, reprit son mari, qui peu à peu recouvrait son sang-froid, sa tille, et il faudra bien qu’elle l’accepte pour telle. Autrement il éclatera une rude guerre entre nous ; elle ne sait pas à qui elle a affaire.
— Mathias, Mathias, dit Thérèse éplorée, ne l’attaque pas aux grands; ils te briseront.
— C’est moi qui la briserai, c’est moi qui la mettrai en poussière. Que je réunisse encore quelques éléments et elle verra ce que je puis. Des preuves, j’en ai plus qu’il n’en faut ; que me manque-t-il? Quelques lignes de son écriture pour que je puisse le confronter avec ce papier qui est entre mes mains.
La scène s’était prolongée au delà de ce que comportaient les forces des deux acteurs. Thérèse se sentait épuisée ; Mathias lui-méme n’aurait pas pu soutenir plus longtemps l’effort qu’il avait fait ; il était temps d ; y apporter quelque répit. Cependant, il ajouta encore quelques mots à l’intention de sa femme.
— Thérèse, dit-il avec plus de douceur dans la vois et un appel à son attention.
— Qu’est-ce, mon ami ?
— Écoutez-moi ! Que tout ceci resle entre nous, Daniel est trop léger pour nous comprendre, et Blanche n’en doit rien savoir : tout ce que j’en fais est pour elle.
— Merci, mon ami.
— Je n’agirai que suivant son intérêt. Qu’il faille se taire et je me tairai. Ce sera une iniquité de plus qui restera sans châtiment, mais il y en a tant d’impunies, en ce monde, que ce n’est pas la peine de s’y arrêter. Mais s’il m’est démontré qu’un éclat peut être utile à la jeune fille, si elle doit y gagner quelque chose, un nom, une fortune, une position, quoi que ce soit, dans ce cas rien ne m’arrêtera ; j’agirai, je parlerai, je m’adresserai à la justice humaine, j’en appellerai à tous les honnêtes gens, je remuerai ciel et terre jusqu’à ce que je succombe ou que le crime reçoive son châtiment.