LES RUSES DE GUERRE
Un esprit turbulent comme celui de Roger ne pouvait rester longtemps sous le coup d’un échec, et le moment approchait où il allait prendre une terrible revanche. Blanche ne venait plus à l’hôtel, il songea aux moyens de la revoir ailleurs, et n’eut point de cesse qu’il ne les eût trouvés. Voici ce qu’il imagina :
L’hôtel principal et les deux pavillons ne prenaient pas leur entrée sur la même voie publique. L’hôtel s’ouvrait sur l’une des grandes rues de Paris, les deux pavillons, sur une ruelle qui lui était perpendiculaire. La ruelle, ainsi que les deux pavillons, avaient été pris sur des terrains qui formaient autrefois les communs de l’hôtel cl occupaient un espace considérable. Longtemps les de Breuil s’étaient refusés à les aliéner, et, s’ils y avaient
consenti, c’était à une date récente, et pour quelques lots seulement. D’où il résultait que la ruelle était trèssolitaire, et n’avait guère, en fait d’habitations achevées et peuplées, que celles où logeaient les Mathias et les Daniel.
Celte circonstance était favorable aux desseins de Roger; il pouvait, sans être trop remarqué, porter de ce côté le siège de ses observations. Hélas! c’est à cela qu’il en était réduit. Se présenter chez ses voisines eût été pris en mauvaise part; les convenances s’y opposaient. Il avait pu les voir familièrement quand elles fréquentaient le jardin de l’hôtel ; ce jardin une fois fermé, ces relations tombaient d’elles-mômes; il fallait attendre que le hasard les renouât. Jusque-là il était, vis-à-vis de ces deux familles, dans la situation d’un étranger, tenu à distance par l’étiquette, et sans litre régulier pour être admis dans leur intérieur.
Le marquis ne pouvait songer sans colère à ces obstacles que le monde lui opposait; vingt fois par jour, il était tenté de les briser et de passer outre. La crainte de déplaire à Blanche le retenait. Il se calmait alors et se résignait à parcourir dans tous les sens cette ruelle solitaire sur laquelle débouchaient les pavillons. Il espérait que le hasard amènerait Blanche sur son passage et qu’ils pourraient échanger quelques mots ou tout au moins un regard. Vain espoir! Blanche ne se montra pas, tout resta muet aux alentours de sa résidence. La grille en fer, qui la bordait du côté de la voie publique, était garnie dans toute sa hauteur de châssis hermétiquement fermés, et qui ne donnaient de jour par aucun interstice. Jamais les portes ne s’ouvraient, jamais personne n’y venait heurter du dehors. Le marquis jouait de malheur et commençait à désespérer, lorsqu’une circonstance imprévue vint à son aide.
On a vu que la surveillance des pavillons était confiée à un vieillard, qui a déjà joué un rôle dans ce récit. Ce vieillard occupait une loge placée à l’entrée, et ayant une croisée sur la rue; il remplissait des fonctions variées, et servait à la fois d’agent, de concierge et de com-
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missionnaire, avec un pied dans l’hôtel môme, et l’autre dans les dépendances de l’hôtel. C’était d’ailleurs un vieux serviteur de la famille, connu sous le nom d’Ambroise, et qui avait vu quatre générations se succéder sous ses yeux. Il savait l’histoire des de Rreuil comme pas un, et racontait, à propos de l’aïeul de Roger, des anecdotes qui eussent fait honneur à un coryphée de la Régence.
Parmi les emplois qu’avait occupés Ambroise et dont il était fier, aucun ne lui avait laissé des souvenirs plus profonds que l’honneur de conduire Roger à la promenade entre l’âge de six à neuf ans. Même après bien du temps écoulé, il ne pouvait parler de cette période de sa \ ie qu’avec un orgueil mélé d’attendrissement. Quand on consentait à l’écouter, il ne tarissait pas; il s’était meublé la mémoire de toutes les gentillesses du bambin et les débitait à qui voulait l’entendre. De tous les de Breuil, aucun à scs yeux ne valait Roger, aucun n’avait produit sur lui plus d’impression , ni conservé plus d’ascendant. Enfant, ses caprices étaient une loi pour lui, et il suffi sait que son jeune maître lui dit : « Mon bon Ambroise, » pour obtenir tout ce qu’il désirait. Mon bon Ambroise! sur ce mot-là il se serait rnis au feu. Que de remontrances ils lui valurent! N’importe, il recommençait le lendemain, et cédait encore aux caprices de l’enfant, sauf à encourir les mômes reproches.
Voilà quelles avaient été autrefois les relations d’Ambroise et de Roger, et si Roger, en grandissant, les avait oubliées, Ambroise s’en souvenait toujours. Le jeune homme avait pu perdre de vue le vieux serviteur; celuici n’ignorait rien de ce que faisait son maître; il s’informait et se tenait au courant. L’avoir mené à la promenade pendant quatre ans, c’était une part de son éducation, et il était jaloux de savoir comment elle tournerait. Ce qui lui en plaisait surtout, c’était que Roger fût adroit dans les exercices du corps, sût bien manier un cheval et conduire habilement un équipage. A ses yeux, l’essentiel pour un gentilhomme était là ; quant
aux livres, il les prisait peu, et disait qu’un de Brcuil n’en avait que faire.
Un'jour que Roger était venu tenter fortune du côté de la ruelle, il vit la grille des pavillons s’ouvrir et donner passage à une figure qui ne lui était point inconnue. Presque au même instant, une double exclamation s'échangea :
— Ambroise!
— Monsieur le marquis!
Pour le jeune homme, l’occasion était précieuse : Ambroise sortant de chez les Mathias! Ambroise accrédité chez les Mathias! c’était une découverte; il se hâta de l’interroger.
— Que viens-tu foire dans celte maison? lui dit-il.
— Mais j’y loge, monsieur le marquis.
— Tu y loges? vraiment, tu y loges? s’écria Roger, qui ne put contenir un élan de joie.
— 11 le faut bien, puisque j’en suis le concierge.
— Le concierge ! de mieux en mieux. Tiens, Ambroise, tu ne te doutes pas du plaisir que tu me fais.
— Monsieur le marquis y met trop de bonté, dit le vieux serviteur. Voici huit mois que je suis ici, juste depuis que les constructions sont achevées. Daine ! l'Age venait et je n’étais plus bon à rien. On m’a mis ici; ce sont mes Invalides.
Roger n’avait guère l’esprit aux explications que lui donnait le vieillard ; il était absorbé dans ses propres pensées. Quel coup de fortune ! il trouvait plus qu’il n’aurait osé espérer ; il allait avoir un pied dans la place ; qu’Ambroise y fût, c’est comme s’il y était. Il connaissait Ambroise, il savait que jamais il ne lui refuserait rien et qu’il pouvait s’en servir comme d’un instrument. L’essentiel, c’est qu’on n’eût point de soupçon de leurs intelligences; un entretien dans la rue, en se prolongeant, pouvait tout gâter; il l’abrégea.
— Ambroise, dit-il, j’ai à causer avec toi.
— Je suis aux ordres de monsieur le marquis.
— Tu viendras demainà 1 ’hôtel, à sept heures du matin.
— Monsieur le marquis peut compter sur moi.
Vatiuas l’humoriste.