‹ Mathias l'humoristeChapitre 40 sur 54 · LES DEUX ASSAUTS · texte numérisé non relu

LES DEUX ASSAUTS

Le lendemain, Ambroise était au rendez-vous, et, dès qu’il fut entré chez le marquis, celui-ci s’expliqua d’une manière catégorique au sujet des services qu’il attendait de lui.

Ce que le marquis désirait, c’était de maintenir entre lui et Blanche un échange de sentiments et de pensées; écrire d’abord, puis aller plus loin, si l’occasion s’en présentait. Comme début, il se mit à tracer quelques lignes où respirait la passion la plus ardente, peignit à Blanche les douleurs qu’il ressentait depuis qu’il ne la voyait plus, se plaignit du sort, accusa la marquise, s’épuisa en protestations et condoléances, déclara que rien au monde ne pouvait le détacher d’elle, ni effacer son image de son souvenir; que jamais une autre femme ne toucherait son cœur et n’y usurperait une place; que sa destinée avait été fixée du jour où il l’avait aperçue pour la première fois, et qu’il aimait mieux mourir que d’être infidèle à ce sentiment. Il ajouta, et c’était l’objet le plus délicat de la lettre, qu’être privé de sa vue était un supplice auquel il ne pouvait pas s’accoutumer, et qu’à tout prix, et par tous les moyens possibles, il fallait essayer de se rejoindre et de sc revoir.

Tel était, autant que l’analyse peut rendre de pareils morceaux, le premier message que Roger envoya à l’adresse de Blanche, et qu 'Ambroise, sur les instances de son maître, promit de lui faire tenir. Avant de laisser partir le vieillard, il n’est sorte de recommandations qu’il ne lui donnât, pour que la nature de la démarche fût sauvée par la délicatesse des procédés. Ambroise devait attendre le moment où la jeune fille serait seule et à l’abri des fâcheux, pour lui glisser dans la main ou dans le tablier cette épître si décisive, et, pour

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qu’elle ne résistât pas, luj dire sur-le-champ de qui elle venait.

— Surtout, mon bon Ambroise, ne va pas commettre de maladresse, ajouta le jeune homme en le congédiant.

— Monsieur le marquis peut être tranquille, répliqua celui-ci; je ferai tout ce qu’il m’a recommandé.

Cependant, les heures s’écoulaient, et Ambroise ne reparaissait pas. Dans les calculs du marquis, le vieux serviteur aurait eu dix fois le temps de remplir sa mission et de venir lui apprendre le résultat. Même en faisant la part des précautions à prendre, des délais à subir, du chapitre des considérations et des obstacles imprévus, il aurait dû être là et s’expliquer et donner satisfaction à Roger. Celui-ci n’y tenait plus : il arrivait à ce degré d’impatience où l’on s’abuse sur les évaluations du temps et où sa durée acquiert des proportions inconnues au commun des hommes. Il s’en prenait à sa pendule, à son valet de chambre, à tout ce qui l’entourait; il envoyait à la découverte comme s’il eût pu hâter ainsi le résultat; il se livrait à toutes les agitations imaginables, afin de tromper les inquiétudes dont il était assailli.

Enfin, de la croisée où il se tenait en observations, il découvrit Ambroise qui franchissait la porte de L’hôtel. Sa démarche était lente, pénible, et n’avait rien des allures du conquérant; il ne semblait pas que ses talons eussent des ailes, comme ceux du dieu dont il prenait les attributions. Quand il entra chez Roger, ces airs de désarroi furent plus visibles encore ; il régnait sur son visage un abattement dont il était difficile de tirer un augure avantageux. Cependant il avait une lettre à la main.

— Ah ! je le savais bien, s’écria Roger, plus rassuré à cette vue ! Je savais bien que ce bon Ambroise en sortirait à son honneur ! Mais approche donc, mon vieil ami ; approche ! La réponse, n’est-ce pas?

Au lieu de satisfaire à cette question, le vieux serviteur lendit le message dont il était porteur; Roger s’en empara avec vivacité.

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— La réponse? répéta-t-il.

— Iiélas ! dit Ambroise.

Le jeune homme n’eut qu’un coup d’œil à jeter sur la forme de l’objet pour que son illusion se dissipât; il pâlit et frémit :

— Mon billet, dit-il.

Puis, comme s’il se fût défié du témoignage de ses sens, il s’y reprit pour le regarder.

— Oui, mon billet ! M'expliquerez-vous cette énigme? ajouta-t-il en se tournant vers Ambroise.

S’il avait été tenté de faire porter à ce malheureux la peine de son désappointement, il eût été désarmé par la consternation empreinte sur sa physionomie. Roger comprit qu’il fallait changer de ton, sous peine de causer un malheur; il reprit d’un ton plus doux :

— Voyons, Ambroise, que s’est-il passé ?

— Que monsieur le marquis me pardonne, dit le vieillard en balbutiant.

— Tu es tout pardonné, tout pardonné, mon bon Ambroise. Seulement raconte-moi ce qui est arrivé.

— Ah ! mon Dieu ! il n’y en a pas long ! deux mots tout au plus.

— Mon billet? as-tu essayé de donner mon billet?

- — St je l’ai essayé! monsieur le marquis peut bien le croire; c’est tout ce que j’avais à faire là-dedans.

— Eh bien?

— On n’en a pas voulu.

— l)is-lu vrai, Ambroise?

— Monsieur le marquis sait bien que je ne mens jamais.

— Lui as-tu dit de la part de qui il venait?

— Monsieur le marquis m’avait recommandé de le lui dire; je l’ai fait.

— Et puis?

— Elle a refusé comme auparavant.

— Et pas un mot d’excuse?

• — Pas un mot.

— C’est bien ! laisse-moi , Ambroise ; ce coup est rude. J’ai besoin d’y réfléchir.

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Roger avait de l’orgueil; il ne s’attendait pas à être traité ainsi : aussi eut-il de la peine h se remettre du mécompte qu’il venait d’essuyer. 11 s’imaginait avoir fait sur l’esprit de Blanche une impression trop forte pour qu’elle rompît avec lui d’une manière aussi complète et aussi brutale. Cependant il ne voulut pas perdre la partie faute d’un dernier effort. Ambroise reçut de nouvelles instructions et fut chargé de nouveaux messages; il devait insister, supplier, menacer même. Tout échoua, les supplications aussi bien que les menaces. La jeune fille semblait résolue îi maintenir la barrière qui s’était élevée entre elle et Roger; que son cœur en souffrit ou n’en souffrît pas, sa volonté n’en 'était pas moins évidente, et elle avait l'air d’être irrévocable. Quand le marquis se fut assuré du fait et qu’il eut reconnu l’impuissance de ses efforts, il se fit en lui comme une révolution. R se ressouvint de ce qu’il avait été dans ses mauvais jours et en retrouva les impressions et les habitudes.

— Ah! c’est ainsi qu’elle le prend? s’écria-t-il. Eh bien ! guerre ouverte; j’aime mieux cela. Nous allons voir à qui restera le beau rôle et qui aura le dernier mot.

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