‹ Mathias l'humoristeChapitre 4 sur 54 · LA NAPPE DE GAZON · texte numérisé non relu

LA NAPPE DE GAZON

La journée s’écoula de plaisirs en plaisirs, et Daniel n’en dédaigna aucun, pas même ceux du jeu de bague et de l’escarpolette. Il se fit peser deux fois, afin d’exercer sur les balances des divers établissements un contrôle officieux, mangea du pain d’épice à s’indigérer, tira l’arbalète, gagna des macarons, s’eD donna enfin pour son argent et môme au delà. En vain sa femme essaya-t-elle de jeter du froid sur cette ardeur, Daniel lui échappait; il ne sentait plus le mors; l’air libre lui portait au cerveau, l’odeur des champs lui causait une sorte d’ivresse. Il dansait, gesticulait, riait et eg revenait à sa chanson :

Buvons à l’aimable Fanchon,

Faisons pour elle quelque chose.

Tout au plus entre deux couplets, et pour reprendre haleine, faisait-il trêve à ce bonheur agité. Alors il lutinait Thérèse ou l’aidait à cueillir des fleurs sauvages pour s’en composer un bouquet. Quant à Régine et à Mathias, de telles distractions étaient au-dessous d’eux; ils marchaient gravement sans quitter les sentiers battus, de peur de compromettre, elle, sa robe de mousseline; lui, son habit noir ; ils causaient et l’on

devine ce que devait, être un entretien engagé entre ces deux personnes, l’une si forte sur le calcul, l’autre si versée dans la géographie.

En parcourant l’ile en tous sens et dans ses parties les plus discrètes, les quatre amis parvinrent sur un point où le regard le plus indifférent eût été enchanté et charmé. C’était un tapis naturel, étendu au bord de l’eau et à l’ombre d’un bouquet de saules, dont les branches trempaient dans le courant. Du côté de lé terre s’étendait un petit bois, semé de clairières, rempli de silence et d’heureuses perspectives; du côté de la Seine, la vue embrassait un vaste horizon depuis les plaines de Gennevilliers, couvertes d’épis, jusqu’aux coteaux d’Argenteuil et aux buttes de Sannois, garnies de vignobles et de futaies. A droite et à gauche, sur un plan plus rapproché, se montraient quelques pécheurs à la ligne des plus intrépides que l’on pût voir, dans l’eau jusqu’à mi-corps, la boite d’asticots suspendue au cou, stoïciens que la chute du monde n’eût ni troublés ni ébranlés, et dont l’àme semblait attachée aux mouvements d’un bouchon de liège et aux stratagèmes d’un barbillon. .

Çe fut Daniel qui, le premier, découvrit ce site et en comprit les avantages. . .

— Ici, les enfants ! s’écria-t-il.

A cet appel, que relevait l’accent, le reste de la compagnie accourut.

— Qu’est-ce donc? demanda Mathias.

— Regarde, dit Daniel.

— Eh bien ! après ?

— Après? nous dînons ici, c’est convenu. La nature a mis la nappe, et nous, nous mettons le couvert. Qu’en pensent ces dames ?

On alla aux voix, et l’emplacement choisi par Daniel réunit l’unanimité. Il faut dire qu’il ne tarissait pas et le faisait valoir en homme sensible aux beautés agrestes.

— Mathias, disait-il, admire donc une fois dans ta vie les bienfaits de Dieu. Vois ce paysage ! Comme tout

y est à sa place et harmonieux ! \ois ces arbres, vois ces buissons !

— Oui, des chenilles en haut et des toiles d’araignées en bas.

— Et ce gazon, est-il doux à l’œil !

— Un nid à rhumatismes.

— Voilà comme tu es, Mathias : tu ne sais rien prendre par le beau côté. S'il y a un inconvénient dans les choses, c’est ce que tu aperçois d’abord; y a-t-il du bon sens à cela?

— Que veux-tu, Daniel ? j’ai peu de goût pour ce qui appartient aux autres.

— Aux autres! mais tout ceci est à moi ! Il n’y arien qui ne soit à moi dans ce que mon œil peut embrasser et ma main saisir. Ce paysage est à moi ; ce beau fleuve coule pour moi. 11 n’est pas une feuille d’arbre, pas un brin d’herbe qui ne soient à moi lorsque je marche sous son ombre ou foule sa tige.

— Et ces châteaux? et ces champs ? et ces prés?.c’est à toi aussi ?

— Pourquoi pas? ils sont à ma portée, et j’y repose ma vue ; ils m’appartiennent comme ce site m'appartient. Peut-être leur propriétaire éprouve-t-il moins de plaisir à les regarder, et en goûte-t-il moins les beautés naturelles. Puis il ale souci de l’entretien, et je ne l’ai pas. Tu as beau dire, c’est encore à moi qu’est échu le meilleur lot.

— C’est ce qui s’appelle être de bonne composition, Daniel.

— Marotte pour marotte, j’aime mieux la mienne, Mathias.

Entre ces promenades et ces petites discussions, les heures fuyaient et le soleil descendait vers le couchant. A peine avait-on mangé le matin un morce.au sur le -pouce; l’estomac commençait à réclamer ses droits. Là-dessus, madame Daniel n’entendait pas raillerie; elle avait contracté, dans le sein des châteaux anglais, l’habitude d’un régime fortifiant, et sous aucun prétexte,

elle n’eût laissé pâtir ses organes digestifs; ce fut elle qui attacha le grelot:

— Si nous dînions ? dit-elle.

— Si nous dînions? répéta Mathias.

— Si nous dînions ? ajouta docilement Thérèse.

— Il y a de l’écho ici, reprit Régine; mais Daniel ? où est donc Daniel ?

Celui-ci se trouvait à quelques pas, et semblait en proie à une préoccupation singulière :

— Chut! dit-il.

Et sans fournir d’autres explications, il partit avec la rapidité d’un javelot et se jeta au plus épais du taillis : sur son passage on voyait le feuillage s’agiter, comme si une meute y eût pénétré en suivant une piste. Enfin il reparut, haletant, inondé de sueur, le visage et les mains endommagés.

— Ouf, dit-il en se laissant tomber sur le gazon.

— Qu’y a-t-il donc, Daniel, lui dit sa femme, et que signifient ces manèges ?

— Il y a qu’on nous épiait et que j’ai couru après l’espion.

— On nous épiait? dit à son tour Mathias, très-accessible à de semblables impressions.

— Oui, Mathias, oui, Régine, on nous épiait; j’ai failli mettre la main sur la mouche. Figurez-vous qu’il y a un moment, dans ce buisson qui est là, à main droite, j’ai aperçu deux points noirs qui sé détachaient du milieu de la verdure. C’étaient deux yeux : impossible de s’y tromper; ils étaient fixés sur moi. D’abord, je me suis imaginé que j’étais le jouet d’une illusion ; à dessein, j’ai fait un mouvement; les deux yeux se sont déplacés aussi ; j’ai marché droit à eux, ils ont disparu ; mais à travers les éclaircies du bois, il m’a semblé voir une ombre s’éloigner. C’est alors que j'ai couru ; il était trop tard ; j’en ai été pour mes frais; la mouche s’était envolée.

— Rah ! dit Mathias, une vision !

— Une nymphe , une sylphide , une hamadryade , ajouta Régine, heureuse de déployer un peu d’érudi-

tion. Mais, trêve de mythologie, songeons au dîner.

— C’est cela, dit Mathias en appuyant, au dîner!

11 fut convenu que le gros de la compagnie resterait afin de défendre contre toute usurpation l’emplacement qui avait été choisi, tandis que Daniel irait chercher le panier aux vivres et compléterait les approvisionnements. A l’unanimité on lui donna des pouvoirs trèsétendus et on lui ouvrit des crédits illimités. La base du repas était dans le panier : il ne restait à pourvoir qu’aux accessoires, et Daniel avait fait ses preuves dans ce genre d’opérations.

— Du calme, dit-il en partant, nous aurons des surprises. Jusque-là, sanglez-vous l’estomac.

De demi-heure on ne le revit pas, et avant de le revoir on l’entendit. Sa voix résonnait au loin et remplissait la profondeur du bois ; il en était arrivé au refrain de sa romance :

Elle aime à rire, elle aime à boire.

Elle aime à chanter comme nous.

Sur ce dernier trait, il déboucha du taillis et parut dans toute sa majesté. À son bras était suspendu le précieux panier, et près de lui marchait un garçon du restaurant, portant dans une manne le reste des provisions. Du plus loin qu’il aperçut les siens, Daniel éleva dans les airs, avec un geste triomphant, un objet à la forme duquel il était impossible de se méprendre.

*— Victoire! s’écria-t-il, victoire! il y a un melon.

Cette nouvelle, avec les preuves à l’appui, excita un enthousiasme général. Thérèse n’avait qu’un goût assez vif, c’était celui-là; Mathias approuvait l’emplette, sauf à épiloguer sur la qualité. Quant à Régine, elle était trop habituée à la vie des châteaux anglais, et se possédait trop bien pour que sa physionomie trahît la moindre satisfaction ; elle se contenta d’un assentiment intérieur.

La nappe était toute mise ; c’était une herbe rase et unie, sans plante parasite ni insecte ; on y étala le dîner, à deux pas de l’eau courante et à l’abri des saules

dont les rameaux touchaient les têtes des convives. Jamais les agréments du local n’avaient mieux ressorti. Le soleil, sur son déclin, coupait la rivière de rayons obliques et venait se jouer dans le feuillage qu’il teignait de pourpre et d’or. Les canotiers abandonnaient leurs croisières et ralliaient les guinguettes pour s’y dédommager, en vidant quelques flacons, de l'abus qu’ils avaient lait de l’eau douce; les berges se tapissaient (le dîneurs, et la Seine emportait les débris de ces festins improvisés, à la grande satisfaction des ablettes d’alentour.

Nos deux couples s’apprêtaient à imiter ces sages exemples et à réparer le temps perdu : déjà les chapeaux roulaient sur le gazon et les couteaux sortaient de leurs gaines, lorsqu’on vit Daniel se remettre brusquement sur son séant et jeter vers sa droite un regard soupçonneux :

— II me semble que j’ai entendu quelque bruit : est-ce que les oreilles me cornent?

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