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LA MAISON DES CHAMPS

En eflet, Roger, à partir de ce moment, devint un tout autre homme. La présence de Blanche avait seule épuré et assaini ses sentiments; dès qu’il ne la vit plus, il retomba dans les troubles et les orages de sa vie passée. Près d’elle, jamais des pensées de violence ne lui seraient venues; il y songea dès qu’il en fut séparé. Il se reprit à croire qu’il y avait mis trop de façons, et qu’il n’en serait pas à essuyer des rebuts s’il avait conduit militairement les choses. Cette résistance qu’on lui

opposait, il ne l’attribuait plus aux bons instincts du cœur, ni aux conseils de la pudeur alarmée; il y voyait un manège et un calcul. Pour juger Blanche, il en revenait aux procédés du monde équivoque où il avait si longtemps vécu, et c’est à ce monde aussi qu’il voulait emprunter les moyens de triompher de ses rigueurs.

Voici à quel égarement il en était arrivé.

Aux environs de Paris, et sur l’un des coteaux boisés qui s’étendent entre Vaucresson et Versailles, il avait une petite propriété située loin de toute habitation, isolée, recueillie, que de grands ombrages environnaient. Une maison et six arpents de parc, tel était ce domaine-; mais le parc était dessiné avec un goût charmant, et la maison, d’un style coquet, n’était autre chose qu’un de ces anciens rendez-vous de chasse dont ces collines sont semées.

Cette propriété n’était pas un bien patrimonial; le jeune marquis de Breuil en avait fait l’acquisition à une date récente, et en recommandant au notaire de lui garderie secret. C’était un pied à terre où il logeait, pendant la belle saison, ses favorites en litre, et le temple changeait souvent de divinité. Tout, dans l’arrangement et la décoration des lieux, était en harmonie avec leur destination; si un doute eût existé, les tableaux qui couvraient les murs en eussent enlevé jusqu’à l’ombre. La collection était riche et digne de ces musées d’Italie que l’on nomme des musées secrets.

Ce fut vers cette maison de plaisance que le marquis se dirigea par une belle matinée d'août. Depuis quelque temps, il l’avait fort négligée, et il tenait à s’assurer de l’état où elle se trouvait. Rien de plus frais ni de plus calme que l’aspect des massifs qui l’dhveloppaient, Les essences variaient à l’infini, depuis le bouleau à la feuille tremblante jusqu’à l’if en pyramide et au chêne toujours vert. En avant de la maison s’étendait un tapis de ce gazon rigide et régulier qui nous vient des parcs anglais et a gardé son nom d’origine; des corbeilles de fleurs entouraient le pied des arbres et tranchait sur le ton uniforme de la pelouse. Deux allées basses de no

setiers commençaient au delà des bâtiments de service, et entouraient le corps de logis principal d’une ombre discrète. Le parc était de l’autre côté des constructions.

Une fois arrivé, Roger s’occupa du but de sa course; il procéda à une inspection minutieuse du local. Nécessairement il y était resté quelques traces des aventures qui s’y étaient succédé, par exemple, des chiffons oubliés dans les tiroirs, des brouillons de lettres laissés au fond des secrétaires. Roger purgea la maison de ces souvenirs qui , auraient pu en trahir le secret antérieur et élever contre lui une accusation trop directe. Il y mit le soin le plus grand, fouilla tous les étages, ne négligea aucun recoin, remplit sa lâche comme eût pu le faire un magistrat chargé d’une instruction judiciaire. Tout ce qu’il trouva d’équivoque, il le fit disparaître, et pourtant, sa besogne achevée, il était loin d’être satisfait.

— 11 faudra envoyer des ouvriers, se dit-il ; ce salon ne peut pas rester comme il est; ces chambres doivent être renouvelées.

En cllèt, dès le jour suivant, la maison de plaisance était livrée aux gens de l’art, qui l’eurent bientôt transformée. Une semaine suffit pour en faire une habitation décente et de bon goût. Le parc lui-même eut à subir quelques changements : on y réforma les pavillons et les grottes qui n’étaient pas en harmonie avec le style nouveau; on y supprima quelques labyrinthes trop évidemment ménagés pour le mystères; on retrancha en un mot tous les détails qui auraient pu blesser des yeux délicats et jeter la moindre alarme dans l’esprit. Quand ces travaux furent achevés, la métamorphose était complète. On eût dit la retraite d’un sage, pleine d’ombre et de recueillement, et jetée au milieu de grands bois favorables à la méditation.

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