‹ Mathias l'humoristeChapitre 42 sur 54 · LES MAUVAIS MOYENS · texte numérisé non relu

LES MAUVAIS MOYENS

Ce n’étaitlà qu’un premier pas dans une odieuse voie; Roger fit bientôt le second. Pour le projet qu’il avait conçu, il lui fallait un complice : il jeta les yeux sur le vieillard qui l’avait vu grandir et que son âge et ses habitudes de déférence laissaient sans arme contre lui. Personne n’était en meilleure situation de le servir, voilà tout ce que le marquis examina : il ne s’arrêta à aucune autre considération. Qu’Ambroise se compromît au yeux de madame de Breuil et ternit par une faiblesse quarante ans d’excellents services, peu importait à Roger ; il en était arrivé à ce degré d’égarement où l’on perd la conscience des actes et où tous les moyens paraissent légitimes, pourvu qu’ils mènent au succès.

Le plan du marquis était celui-ci : Blanche, par un motif qu’il ignorait, était désormais à l’abri de son inlluence; il lui fallait l’y replacer violemment; elle ne voulait pas entrer. dans des rapports mystérieux avec lui ; il fallait l’amener à merci, et triompher de sa résistance par un éclat. Avec la fatuité qui distingue le commun des hommes, Roger s’imaginait que cette manière d’avancer les choses était, au fond, du goût de la jeune fille, et qu’une fois le pas franchi elle en saurait gré à celui qui l’y aurait aidée. Quant au parti qu’il prendrait ensuite et à la réparation qu’il offrirait, sa pensée ne s’y arrêtait pas. Pressé là-dessus, peut-être eût-il été embarrassé de répondre. Il était sous l’empire d’un sentiment exclusif, impérieux,, où la vanité dominait, et qui ne lui laissait ni le loisir, ni la liberté d’esprit nécessaires pour s’interroger sérieusement.

Réussir! réussir à tout prix et n’importe par quels moyens, voilà ce qu’il voulait, voilà ce qu’il avait en vue. Pour cela, le concours d’Ambroise lui était essen-

ticl. Ambroise était concierge chez les Mathias; et comme tel, il devenait un instrument précieux dans les mains de Roger. Il savait à quelles heures Blanche sortait de la maison, où elle «allait, quels devoirs et quels soins l’appelaient au dehors; il vivait mêlé à l’existence des deux familles, et, comme elles se composaient de bonnes gens, sur le pied d’une certaine familiarité, D.aniel le consultait sur ses plantations et l’occupait à de petits travaux ; Thérèse le chargeait de commissions en ville ; Mathias même aimait à causer «avec lui et lui accordait quelque témoignages d’intérêt. Combien ces circonstances étaient favorables aux projets du marquis!

Quand tout fut prêt du côté de Vaucresson, et que la maison se trouva en état de recevoir son nouvel hôte, le jeune de Breuil fit venir le vieillard, après avoir pris quelques précautions pour que cette visite ne fût pas remarquée. Roger voulait séduire Ambroise, il n’y épargna rirn. Sous prétexte que l’entretien serait long, il l’obligea à s’asseoir, circonstance inouïe dans la vie du serviteur, et qui était pour lui moins un honneur qu’un embarras. A peine pouvait-il tenir sur sa chaise, tant le cas lui paraissait grave et contraire à des habitudes invétérées. En cela le marquis avait fait un calcul adroit: il enlevait à cet homme une portion de sa force en le traitant ainsi et le désarmait par «avance.

Cependant il n’arriva pas au fait sans user de ménagement. Même vis-à-vis d’un subordonné et d’un homme accoutumé à une obéissance aveugle, la proposition était d’une nature délicate et pouv«ait éveiller des susceptibilités. Roger s’attacha à les prévenir et à les vaincre; il sentait à quel point Ambroise lui était nécessaire, et ne voulait pas, faute d’un peu de tactique, risquer de perdre cet appui. Il s’y prit donc de manière à justifier l’acte de violence qu’il se proposait d’accomplir, et à pallier du mieux possible ce qu’il avait d’évidemment criminel. Il dit à Ambroise que jamais il n’y eût songé si les autres moyens ne l’avaient pas trahi et ne s’étaient pas trouvés impuissants; que lui-même, son agent zélé,

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avait pu reconnaître l’inutilité de ses efforts pour amener un dénoûment moins chanceux; mais que, rebuté et ne sachant à quoi recourir, il avait dû prendre un parti qui mît fin à ses tourments et à ses incertitudes, et que là encore il avait pensé à lui comme au seul homme en qui il pût se confier.

A mesure que le marquis avançait dans son discours et en arrivait à des ouvertures plus directes, l’altitude du malheureux Ambroise était plus pénible à voir. Il s’agitait sur sa chaise comme sur des charbons ardents; il ne pouvait trouver ni une bonne position, ni un maintien convenable ; il eût donné le peu qu’il possédait pour , se tirer sain et sauf du piège où il était tombé. Le coupable sur la sellette, le patient à la question n’auraient pas eu une physionomie plus décomposée ni un air plus piteux. Quand Roger, à la suite de quelques précautions oratoires, crut pouvoir entrer dans les détails de son entreprise et annoncer au vieillard ce qu’il attendait de lui, celui-ci n’y tint plus; son honnêteté se révolta; des gouttes de sueur coulèrent de son front ; il se sentit défaillir, et ce fut d’une voix brisée qu’il dit au marquis :

— Ah ! Monsieur, que me proposez-vous là ! Plutôt mourir I

Roger comprit à l’accent qu’il n’aurait pas bon marché de cette résistance et qu’il lui faudrait payer le concours d’Amboise plus cher qu’il ne 4 'avait cru. Avec un autre, c’eût été une question d’argent; avec Ambroise il n’y fallait pas songer. C’était un de ces serviteurs de la vieille roche, qui regardaient leur honneur comme inséparable de l’honneur des maisons auxquelles ils étaient attachés et ne l’auraient pas laissé entamei pour de misérables motifs. Jamais l’intérôt ne l’eût décidé; jamais il n’eût fait de sa complicité un calcul, n de son concours une spéculation, Ambroise n’avait pas de ces faiblesses. Son point vulnérable était son atta chement pour Roger, cet attachement de vieux serviteur, bien plus absolu, bien plus aveugle que celui d’um mère. Le jeune homme le savait bien; ce fut à ce sen liment qu’il s’adressa.

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— Comment! Ambroise, lui dit-il avec un accent de reproche, lu me refuserais?

— Monsieur le marquis sait bien que le cœur m’en saigne ; mais je ne puis pas aller jusque-là.

— Pas même pour moi, mon bon Ambroise?

— Impossible.

— Tu veux donc m’affliger, tu veux qu’il m’arrive quelque catastrophe ? Écoute, Ambroise, je ne t’ai pas tout dit; je ne voulais pas tout te dire; mais, puisque tu hésites, il le faut bien.

Lefaitseul d’une explication de la part de son maître, troublait tellement le pauvre Ambroise, que déjà il se sentait près de capituler, et que, pour un rien, il eût prié Roger de ne pas aller plus loin. Il se serait donné à lui comme au moyen âge on se donnait au démon, pour être délivré du supplice auquel il était en butte. Cependant le jeune homme continua :

— C’est donc une passion sérieuse, Ambroise, et tu peux savoir mieux qu’un autre combien la personne en est digne.

— Un ange! monsieur le marquis, un ange! Il suffit de la voir.

— J’ai donc raison de l’aimer, j’ai donc raison d’y tenir; où en trouverais-je une autre qui la vaille? Que dis-je, une autre? Il n’y en a plus d’autre pour moi. Yois-tu, Ambroise, lu peux me refuser, et je comprends que tu le fasses.

— Le ciel m’est témoin que je voudrais pouvoir, ici comme toujours, être agréable à monsieur le marquis.

— Mais, dans ce cas, il faut voir ce qui arrivera, mon bon Ambroise. Tu me laisseras seul, sans appui, sans confident, seul et désespéré. Or, sache-lc bien, cet amour, c’est ma vie. S’il me manque, tout me manque; je ne sais plus à quoi me rattacher. Tu sais comme je suis vif, ardent, incapable de lutter contre ce que j’éprouve; tu sais cela mieux que personne; tu m’as vu enfant.

— Et assez conduit par la main, dit le vieillard, qui se ranimait à ce souvenir.

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— Eh bien, du caractère dont je suis, de l’humeur dont tu m’as toujours connu, calcule jusqu’où peut aller une contrariété un peu vive et me conduire un amour sans espoir!

— Dieu du ciel ! que me dit là monsieur le marquis !

— Tandis que, si tu consens à oublier tes scrupules, à m’aider à te mettre avec moi, voici ce qui arriverait: une fois l’éclat consommé et Blanche entre mes mains, il y aurait du bruit à l’hôtel, comme tu le présumes.

— Monsieur le marquis ! monsieur le marquis ! quel moment pour votre mère ! j’en tremble, rien que d’y penser.

En effet, la physionomie du vieillard exprimait une angoisse réelle; Roger ne le laissa pas longtemps sur cette impression :

— Ma mère, c’est à elle que je m’adresserais, et point à une autre.

— A la marquise? dit Ambroise avec un mouvement , d’incrédulité.

— A elle-même; rien ne pourrait se dénouer sans son aveu. Je lui raconterais tout, en la priant de consentir à la seule réparation qui fût digne de Blanche et qu’on pût lui proposer.

Que le marquis fût ou non de bonne de foi en parlant ainsi, toujours est-il que ces derniers mots furent décisifs sur l’esprit d’Amboise. Il se leva : c’était presque un acquiescement.

— Eh bien, Ambroise, dit Roger en revenant à la charge, que décides-tu?

— Si monsieur le marquis voulait me laisser le temps de la réflexion, vingt-quatre heures seulement.

Le marquis craignit que cette volonté rebelle ne lui échappât, et qu’il ne fût le lendemain obligé à un nouvel effort. C’était assez, c’était trop de celui qu’il avait fait; son orgueil en souffrait cruellement. Il s’était vu obligé de rendre des comptes, de s’expliquer et. de se justifier devant lui. Pour descendre jusque-là, il fallait que la passion fût bien forte. A aucun prix il n’eût recommencé

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cette épreuve, et ce fut avec un peu d’humeur qu’il répondit :

— Vingt-quatre heures? A quoi bon, Ambroise? Tu n'en sauras pas demain plus qu 'aujourd'hui.

— Puisque monsieur le marquis y met de l’insistance, dit le vieillard avec un sentiment de résignation.

— Tu sais tout, tu vois tout, reprit Roger du ton d’un homme qui cherche h s’étourdir. Je me suis ouvert à toi comme on s’ouvre à un confident. Que te faut-il de plus?

— Rien; je cède, dit humblement le vieillard. Que monsieur le marquis dispose de moi.

— A la bonne heure ! Je te retrouve enfin.

— S’il y a un acte blâmable au bout de tout cela, reprit le vieillard avec une gravité simple et digne, c’est monsieur le marquis qui en répondra devant Dieu.

— Comme tu le prends, mon bon Ambroise ! comme te voilà solennel ! C’est bien ; c’est bien.

— Je tiens à ce que monsieur le marquis sache ce que je fais en consentant à ce qu’il désire. Je n’approuve pas. je cède seulement; il est le maître, j’obéis.

Cet entretien se prolongea pendant deux heures encore ; le marquis tint à épuiser les choses dans une seule séance. Le plan, les détails de l’exécution , tout fut arrêté, réglé de manière à n’y plus revenir. On convint de certains signes, de certaines indications; on se partagea les rôles. Lorsque Ambroise sortit de l’appartement du marquis, son visage exprimait l’abattement , et ce fut sous l’empire d’une préoccupation profonde qu’il regagna les pavillons.

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