‹ Mathias l'humoristeChapitre 43 sur 54 · LES COMPLICATIONS · texte numérisé non relu

LES COMPLICATIONS

Pendant que Roger ourdissait ce ténébreux complot, il se passait, chez les Daniel et les Mathias, des incidents qui jetaient de nouveaux nuages sur une situation déjà passablement obscure.

240 MATHIAS l’uDMOIUSTE.

Quand Daniel se mêlait d’une affaire, il était impossible qu’elle demeurât dans le domaine du confidentiel. Bientôt Blanche sut qu’il était question de la marier, et une fois le secret éventé, il n’y avait plus d’intérêt à lui cacher le reste. Elle assistait donc à l’entretien lorsque le mercier rendait compte à ses amis des résultats de sa journée, et leur faisait le détail des huissiers et des dentistes susceptibles de prétendre à sa main. Ces analyses froissaient la délicatesse de Blanche et l’entraînaient à un rapprochement involontaire. Quel monde auprès de celui dont le marquis lui avait parlé! Qu’étaient ces aspirants .auprès de ce gentilhomme si bien doué et chez qui la distinction était si naturelle !

Il faut ajouter qu’à part Daniel, personne dans la maison ne s’y résignait pour elle. Thérèse, ordinairement si accommodante, était devenue d’une exigence outrée; Régine disait qu’il fallait bien se garder de se mésallier; quant à Mathias, il était intraitable. Rien de ce que proposait le mercier n’avait le don de lui plaire ; il raillait les noms et les professions, et trouvait toujours un quolibet à opposer à l’enthousiasme de Daniel.

— Ah çà, s’écria celui-ci dans un mouvement d’impatience, il te faudrait donc un duc et pair?

— Pourquoi pas? répondit froidement Mathias.

Il était dit que Daniel en serait pour ses frais et pour l’abandon de ses cultures. Le zèle ne lui réussissait pas. Mais ces épreuves n’étaient rien auprès d’une aventure qui lui arriva presque en môme temps, et qui le ramena de douze ans en arrière.

Un jour qu’il passait devant l’hôtel de Brcuil, il se croisa avec un valet de pied qui venait d’en franchir la porte et remontait la rue. Comment et pourquoi son regard se rencontra avec celui de cet homme, c’est là un de ces inexplicables hasards dont la vie abonde. Daniel n’avait aucun motif de faire attention à lui; lui n’avait aucun motif de faire attention à Daniel, et pourtant, quand ils passèrent à côté l’un de l’autre, un coup d’œil s’échangea entre eux, suivi d’un temps d’arrêt.

— J’ai vu ce gaillard-là quelque part, se dit Daniel.

MATHIAS l’iICMOEISTE. 241

Ce fut une impression vague, el, pour qu’elle se fixât et prît un caractère précis, il fallut quelques moments de réflexion. .

— Serait-ce lui ? s’écria Daniel. Mais oui, c’est lui. Assurons-nous-en.

Et il courut après le valet de pied. Plus de doute, c’était son homme, celui qu’il avait abreuvé avec tant de grandeur, et qui avait si mal reconnu ce procédé. C’était bien lui, mêmes favoris roux, même œil incertain, même nez chargé en couleur. Seulement douze ans avaient passé là-dessus, et n’avaient pas amélioré les choses. Du rouge le nez avait passé au violet, l’œil tournait à l’hébétement, et les favoris commençaient à blanchir. II y avait du déchet dans l’ensemble et dans le détail; les valets de pied y sont sujets comme le reste des hommes. Mais, en dépit de ces altérations, l’individu restait parfaitement reconnaissable, et Daniel alla droit au but, sans hésitation :

— Hé ! l’ami ! lui dit-il en lui frappant sur l’épaule.

Le valet de pied le regarda avec un étonnement ou

réel ou joué ; il semblait attendre une explication.

— Comment ! l’ami, vous ne me reconnaissez pas ?

Daniel n’obtint pour réponse qu’un geste négatif ; le

laquais se montrait sobre de paroles. Daniel comprit qu’il fallait préciser.

— Voyons, l’ami, rappelez vos sens ! Et ce roussillon dont je vous ai régalé !

Il venait de toucher la corde sensible; l’enfant d’Allemagne s’anima :

— Foui, dit-il ; ein bânier. Chi zuis.

— Et moi aussi j’y suis, s’écria Daniel. Comment n’y serais-je pas ? Il n’y a qu’un être sous le ciel qui puisse être doué d’un «accent pareil. C’est donc vous que j’ai désaltéré, l’ami?

— Ya ! ya !

— Allons, le voilà qui retombe dans ses manies; pressons-lc ; autrement, il nous échapperait de nouveau. C’est donc vous que j’ai désaltéré et à titre onéreux. Je ne sais pas ce que vous êtes devenu depuis

242 MATHIAS L*HUMOHISTE.

lors, mais, dans ce temps-là, vous ressembliez furieusement à une éponge. Tudieu ! quel pompier l Et avec quel cœur vous y alliez !

— Ti gontrieux !

— C’est cela ! du condrieux ! condrieux et roussillon ! Vous avez la mémoire des vins 1 c’est déjà quelque chose.

— Ya ! ya !

— Vous n’avez que ces mots à la bouche ; si vous essayiez de les varier?

— Ya ! ya !

— Allons, bien ! Vous appelez cela de la variété ! Mais passons. Vous êtes Allemand, on n’a pas le droit de se montrer difficile; j’en reviens donc à dire que vous me devez du retour pour le roussillon que je vous ai prodigué; est-ce entendu ?

— Barvaidement.

— Vous dites parfaitement, il y a amélioration ; vous vous formez. Si je vous tenais seulement vingt-quatre heures, je ferais de vous un puriste. C’est donc convenu que vous me devez du retour, n’est-ce pas ?

— Ti redour ? Foui, ti redour.

— N’ayez pas peur ; je ne pousserai pas l’exigence bien loin. Vous êtes des bords du lthin , j’aurai égard à votre nationalité. Seulement j’en veux avoir le cœur net, puisque je vous tiens. Ça n’a plus le même intérêt; mais n’importe 1 Vous vous souvenez, l’ami, que lorsque nous nous vîmes, il y a beau temps de cela, j’étais poussé par un sentiment de curiosité, un sentiment bien vif, puisque je ne regardais pas à la dépense. 11 est impossible que cette circonstance vous ait échappé ?

— Bas di tout.

— A la bonne heure ! voilà que je retrouve votre cœur allemand. Eh bien ! l’ami, ma curiosité, alors comme aujourd’hui, portait sur ceci : Dans quelle maison servezvous? Je vais droit au but.

— Comment tites-fous?

— Je vous demande dans quelle maison vous servez ; quels sont vos maîtres?

MATHIAS L’iIÜMORISTE. 243

— Ah î chi zuis.

— Allez donc ; un vin bouché comme vous se conserverait pendant l’élernilé. Allez, allez, vous dis-je, Allemand que vous êtes.

— Fous me demantez guols zont mes maldres?

— Oui, vos maîtres, et je les plains s’ils sont chargés de vous abreuver ! Marchez donc, lambin !

— Mes maidres ?

— Mais oui, mais oui, vos maîtres. Puisque vous avez un moment lucide, profitez-en. Parlez, accouchez.

— Fous foulez gonnaldre mes maîdres?

— Oui, oui, oui, vingt fois oui.

— Et pien ! Chai einc maîdresse, foilà !

— Maître ou maîtresse, c’est tout un, ô triple Allemand ! Son nom ! Quel est son nom?

— Lé nom té ma maîdresse ?

— Oui, Teuton, oui.

— La marguise té Preille !

— De tîreuil ?

— Té Preille.

— La marquise de Breuil, l’hôtel en face, connue comme le loup blanc, une dévote à triple carillon.

— Foui !

— Ah ! mon Dieu ! Et vous lui appartenez depuis longtemps?

— Oh ! foui, beaugoup!

— Et vous étiez à elle quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois?

— Ya l ya !

— Quand je vous ai versé des flots de roussillon, sous la tonnelle d’un débit de vins?

— Et ti gontrieux ! -

— C’est cela! merci, l’ami: merci du renseignement! Il est précieux, le renseignement! La marquise de Breuil! Est-ce possible? La marquise de Breuil! Cet homme lui appartenait ; cet homme était son émissaire; il portait ses messages et scs présents. Mais, j’y pense, il doit en savoir long là-dessus.

244 MÀTIIIAS L’HUMORISTE.

Il se retourna du côté du valet de pied ; cet homme avait disparu.

— Peu importe ! se dit Daoiel; j’en sais bien assez comme cela.

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