‹ Mathias l'humoristeChapitre 44 sur 54 · CONCOURS DE PREUVES · texte numérisé non relu

CONCOURS DE PREUVES

Daniel rentra chez lui fort préoccupé ; la découverte qu’il venait de faire était de nature à laisser une profonde impression dans son esprit. C’était donc à la marquise de Breuil qu’il fallait rattacher tous les événements dont l’enfance de Blanche avait été accompagnée, ce rapt, ces surprises, ces cadeaux, ces alertes inexplicables qui se renouvelaient si fréquemment et sous tant de formes. La marquise de Breuil ! Plus Daniel y songeait, moins il se sentait de force pour tirer de cette découverte les conclusions foudroyantes qu’elle renfermait. Une femme placée si haut dans l’estime du monde, une femme dont la vie n’avait été marquée que par des traits de vertu et des actes de dévouement, qui présidait deux associations charitables en faveur des enfants délaissés, et avait des légions d’orphelins et d’orphelines sous son patronage ! Non, c’était impossible ; et quelque formelle qu’en fût la preuve, Daniel ne pouvait admettre que d’aussi rigides apparences servissent à couvrir une faute, une de ces fautes irréparables qui atteignent un être innocent, et que le repentir même n’expie pas. Il aimait à douter encore.

De son côté, Mathias était agité de pensées analogues, avec moins d’indulgence seulement. Pour lui la culpabilité de madame de Breuil n’était ni incertaine, ni équivoque. Comme il l’avait dit à Thérèse, l’un de ses soins essentiels fut désormais de compléter cette enquête dont l’origine était dans son imagination; il ne demandait qu’un fait, une pièce pour agir. Mathias n’était pas seulement versé dans les mathématiques; il

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avait aussi une teinture des lois ; il avait pris ses grades. Or, il voyait là-dedans un bon procès à faire et un arrêt à emporter. Il avait élevé Blanche; il pouvait poursuivre et plaider pour son enfant d’adoption, lui faire rendre le nom et les titres dont elle avait été indûment privée, obtenir de la justice ce que la conscience d’une mère se refusait à lui accorder.

Mais des preuves formelles, des preuves que pussent admettre les tribunaux, n’étaient pas chose facile à trouver. Point de témoignages oraux, et, quant aux écrits, il n’existait que ces quatre mots trouvés au fond du berceau de l’enfant, et qui ne pouvaient avoir d’importance qu’à la suite d’une confrontation. Cependant ce fut de ce côté surtout que Mathias porta son effort. Toutes ses tentatives pour avoir directement une ligne ou deux de l’écriture de madame de Breuil avaient échoué; la marquise en paraissait être fort sobre. L’humoriste ne s’en rebuta pas ; il essaya de s’en procurer par des moyens indirects. Comme présidente d’une foule de bonnes œuvres, la grande dame entretenait une correspondance régulière avec les bureaux de ces institutions. Ce fut sur cette circonstance que s’appuya Mathias. Il fit si bien, frappa à tant de portes, y mit tant d’instances et renouvela ses démarches tant de fois, qu’il arriva à ses fins : il eut un billet écrit tout entier de la main de la marquise, une pièce de comparaison.

Une fois muni de cette arme, Mathias se mit à examiner jusqu’à quel point elle pourrait lui être utile, et même s’il lui conviendrait de s’en servir. Il compara les deux écritures, celle du berceau et celle du billet, y porta la loupe et chercha si, à l’aide de quelques traits, à quelques habitudes de plume, on ne parviendrait pas à établir la communauté d'origine et l’identité. A ses yeux rien ne fut bientôt plus clairement et plus péremptoirement démontré. Quoique l’écriture du berceau eût été altérée par les larmes et que la main y trahit les angoisses du cœur, cependant il existait entre elle et l’écriture du billet des analogies si visibles qu’il était impossible de n’en pas être frappé. C’était le tour,

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c’était l’aspect, c’était la forme générale des lettres, puis quelques détails ayant un cachet particulier. Si Mathias avait été membre dlun tribunal ou d’un jury, s’il avait été chargé à un titre quelconque d’exprimer un avis ou de prononcer une sentence, il aurait déclaré, en sou âme et conscience, que les deux écrits sortaient de la même main. Quant aux conséquences de cet arrêt, elles découlaient de l’arrêt même; c’était l’inexorable logique qui le voulait ainsi.

Par deux voies opposées, Mathias et Daniel en arrivaient donc aux mêmes présomptions et aux mêmes soupçons. Tant que Mathias avait été seul à s’en nourrir, aucun bruit ne s’en était suivi, mais avec Daniel il fallut en parler et en parler souvent. Daniel ne savait rien garder ; il était le plus malheureux des hommes, tant qu’il n’avait pas donné un libre cours à ses impressions. Aussi, dès le soir même de sa rencontre, éprouva-t-il le besoin d’avoir un confident, et, faute de mieux, il se rabattit sur la seule personne qu’il trouva sous sa main.

— Mathias, lui dit-il, une nouvelle! une grande nouvelle ! Du diable si tu t’en serais douté !

— De quoi s’agit-il ?

— D’un événement gros comme une montagne. Tu sais, la marquise de Breuil?

— La marquise de Breuil? dit Mathias, devenu attentif.

— Elle-même, en personne, qui l’eût jamais cru?

— Eh bien?

— La marquise, Mathias! la marquise! Comment imaginer cela?

— Viendras-tu au fait?

— M’y voici. Tu te souviens des cadeaux, des surprises que l’on faisait à Blanche, quand elle était enfant?

— Oui.

— Devine qui se livrait à ce commerce?

— Serait-ce, par hasard, la marquise? s’écria Mathias, mis sur la voie.

— Tu l’as nommée, mon cher.

— La marquise ?

— La marquise de Breuil, ni plus, ni moins.

— Tu en as la preuve, Daniel?

— Je te la donnerai quand tu voudras, Mathias.

— Tout de suite, alors; ces choses-là perdent à se refroidir.

Daniel ne demandait pas mieux que de s’épancher, il commença le récit de son aventure, et n’en omit pas une circonstance. Pendant qu’il parlait, la physionomie de Mathias s’animait à vue d’œil r c’était comme une rosée pour ses lèvres arides, comme une manne pour son estomac à jeun. Quelle découverte ! Un témoin ! un agent! 11 calculait le parti qu’il en pourrait tirer, et y voyait un formidable instrument de combat. Quand il ne lui resta plus rien à apprendre, ce fut à son tour de parler.

— Daniel, dit-il, bonne nouvelle pour bonne nouvelle. Tu m’as livré un secret, je vais t’en livrer un autre en retour.

— Ah!

— Tu te souviens du petit bout d’écrit que nous avons trouvé dans le berceau de Blanche?

— Parfaitement.

— Devine de qui il est, de quelle écriture?

— Puisque nous y sommes, autant dire qu’il est de la main de la marquise.

— ■ Tu ne te trompes pas ; c’est de sa main.

— Allons donc ! tu plaisantes ?

— Pas le moins du monde. C’est de sa main, j’en ai la preuve, comme tu avais la tienne. '

— Vraiment !

— Tiens, la voici.

Mathias tira alors le billet de la marquise et n’ajouta . qu’un mot :

— Confronte.

— Ça en a bien l’air, dit Daniel, après avoir jeté un coup d’œil sur les deux écrits.

— Eh bien ! mon ami, ajouta Mathias avec un accent solennel, dès aujourd’hui nous allons ouvrir la cam-

pagne contre madame de Breuil, nous avons des faits, nous avons des actes. Ah ! madame la marquise, madame la marquise, vous n’avez qu’à bien vous tenir.

XXVÏI

L’ÉCLirSE.

Ainsi rien ne manquait au faisceau de preuves réuni contre la marquise, aveux d’agents, confrontation d’écritures, manèges évidents, égards inouïs, tendresses furtives, offres de dot, cri du sang qui éclatait malgré elle. Mathias avait tout observé, tout recueilli, et il se proposait de tout faire valoir. Daniel lui-même, quoiqu’il répugnât aux moyens violents et n’eût point de goût pour le bruit, avouait que ces découvertes changeaient du tout au tout la manière d’envisager les choses.

Mais pendant qu’au sein des deux maisons un orage couvait contre la marquise, la foudre éclata d’un autre côté et vint renverser tous ces projets, même avant qu’ils fussent bien mûris.

Un soir, Blanche disparut ; et quelques recherches que l’on fit, on n’en put pas retrouver les traces. Voici ce qui s’était passé.

Dans le voisinage des pavillons et au tournant de la nielle, habitait une famille nombreuse et dont les chefs étaient des rentiers honnêtes et aisés. Les jeunes personnes abondaient dans cet intérieur ; c’était comme un essaim. Le hasard les rapprocha de Blanche, et une liaison s’ensuivit; l’âge et les goûts la resserrèrent, et bientôt l’on ne put plus rester vingt-quatre heures sans se voir. Très-souvent, le soir, Blanche prenait son ouvrage et s’en allait passer la veillée avec ses jeunes amies. Personne au monde n’aurait pu imaginer qu’il y eût quelque risque à agir ainsi ; les habitations n’étaient guère à plus de cinquante pas l’une de l’autre ; le quartier était tranquille et n’offrait rien qui pût tenter les

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malfaiteurs ; jamais de bruit, jamais d’accident : on eût dit une rue de province. Blanche allait donc et venait en toute assurance, et lorsqu’un caprice de Mathias empêchait Thérèse d’ôtrc de la partie, la jeune fille se mettait sous la garde du vieux concierge et allait passer quelques heures dans une compagnie qui lui convenait sous tous les rapports.

Le soir où l’événement eut lieu, elle avait réclamé, comme elle le faisait souvent, l’assistance d’Ambroise. Rien, ni dans ses allures, ni dans sa physionomie, n’annonçait la moindre préoccupation; elle était gaie comme de coutume et ne lit point d’autres apprêts que ceux qu’elle faisait ordinairement. Quand elle embrassa Thérèse, ce fut avec le même abandon et comme une personne qui ne s’éloigne que pour peu d’instants. Nulle émotion, nul geste, nul mouvement qui ne fussent ce qu’ils devaient être et trahissent quelque altération dans l’état de son esprit. Telle elle était lorsqu’elle sortit, telle elle se retrouva chez les voisins, c’est-à-dire d’une humeur égale et d’une candeur charmante. La soirée s’écoula à des jeux ou à des travaux d’aiguille, sans qu’elle témoignât d’impatience, ni parût pressée de quitter. A neuf heures et demie, quand le couvre-feu eut sonné pour ses compagnes, elle se conforma à la règle de^ la maison et reprit, sous la conduite d’Ambroise, le chemin des pavillons. C’est là que se perdait la trace de ses pas ; ni elle, ni le concierge ne reparurent ; on les attendit vainement durant toute la nuit.

Qu’on juge des inquiétudes de Thérèse, quand les délais ordinaires furent expirés et qu’elle ne vit pas son enfant de retour. A l’instant même, Daniel fut détaché pour aller s’informer des motifs du retard et ramener de gré ou de force la délinquante. On n’imaginait pas autre chose qu’un prolongement de veillée, par suite d’un plaisir inattendu, et le fait portait en lui son excuse. Mais quand Daniel revint et annonça que les voisins avaient reçu les adieux de Blanche une heure auparavant, il se fit dans la physionomie de Thérèse une révolution soudaine ; son visage se décomposa, et

prit la pâleur de la mort, ses membres furent saisis d’un tremblement nerveux ; elle aurait expiré c!e douleur, si la pensée de retrouver sa fille ne l’avait soutenue.

— Ma pauvre enfant ! s’écriait-t-elle, où peut-elle être? Que lui est-il arrivé?

Mathias et Daniel furent sur pied toute la nuit; ils se partagèrent la tâche d’aller s’informer aux environs, et poussèrent les choses aussi loin que possible. Leur crainte était qu’un crime n’eût été commis; l’absence d’Ambroise, se combinant avec celle de Blanche, semblait donner quelque consistance à cette supposition.

Cependant aucun renseignement précis ne vint l'appuyer. Le quartier avait été, ce soir-là, aussi paisible que d’habitude, et quand Daniel essaya d’associer la force année à ses recherches, il n’obtint d’elle, en fait de concours, que des rires empreints de moquerie et d’incrédulité. On lui répondit qu’une jeune Allé ne s’égare que lorsqu’elle le veut bien, et que la garde aurait trop à faire si elle voulait se mêler de cette besogne.

Mathias et Daniel rentrèrent donc chez eux le deuil dans le cœur et aussi peu avancés que lorsqu’ils en étaient sortis. Bon gré mal gré, il fallait renvoyer au lendemain la suite de ces démarches. Personne ne ferma l’œil ni dans l’une ni dans l’autre maison ; il y aurait eu du danger à abandonner Thérèse à son désespoir; on veilla sur elle. Puis on espérait toujours que la sonnette de la grille annoncerait le retour de Blanche et rendrait quelque espérance à ces cœurs anéantis.

Cette attente fut déçue : la sonnette de la grille resta muette, et Blanche ne reparut pas.

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