‹ Mathias l'humoristeChapitre 45 sur 54 · VAUCRESSON · texte numérisé non relu

VAUCRESSON

11 est temps de dire ce qu’était devenue la jeune fille et quelles avaient été les circonstances de sa disparition.

Rien de plus simple que le plan du marquis, rien de plus brutal également. 11 n’avait pas songé à la séduction; il n’avait compté que sur la violence. Tous ses moyens étaient calculés dans ce but. Deux valels dévoués, une bonne voiture et un attelage vigoureux, voilà en quoi ils consistaient, et l’événement prouva qu’ils suffisaient pour le succès. La voiture, dès l'entrée de la nuit, vint stationner dans la ruelle déserte ; elle y attendit silencieusement le moment opportun. Maître et gens étaient à leur poste. Lorsque Blanche sortit de la maison où elle avait passé la soirée, un mouvement imperceptible se lit parmi les conjurés; ils se glissèrent le long des niurs, de manière à s’emparer de la victime et à lui couvrir la bouche avec un mouchoir avant qu’elle eût pu jeter un cri. Que pouvait-on craindre de la part d’une jeune ^lîlle? Et quant au vieillard qui l’accompagnait, il était complice.

Tout se passa comme le marquis l’avait prévu ; la Providence ne suscita aucun de ces obstacles qui brisent et déjouent les trames les mieux ourdies. Point de passant arrivant à l’improviste ; point de patrouille se montrant au moment décisif; partout le calme, le silence et la solitude; le sort se mettait du côté des assaillants. On laissa Blanche s’engager dans la ruelle et y faire une vingtaine de pas, afin qu’aucun bruit ne parvînt ni à la maison qu’elle venait de quitter, ni aux pavillons dont les habitants étaient debout et attentifs, et quand elle se trouva à une distance égale des deux logements, le signal fut donné.

252 MATHIAS l’HOMOIUSTE.

— Allez! dit une voix.

La nuit était noire; la ruelle n’avait ni réverbère, ni bec de gaz. Elle était dans la condition des voies publiques qui ne sont point encore classées; ni le pavé, ni l’éclairage n’étaient payés des deniers municipaux, et ces deux services s’en ressentaient. Sur aucun point, l’exécution d’une pareille violence n’était plus facile, ni mieux servie par les circonstances.

Au signal, deux hommes se détachèrent et se mirent en travers de la ruelle. Blanche causait avec son gardien et lui cherchait querelle sur sa taciturnité.

— Qu’avez-vous, Ambroise? lui disait-elle. Vous êtes bien maussade, ce soir.

Elle achevait ces mots, et n’avait ni défiance ni crainte, lorsque deux bras vigoureux la saisirent, la continrent et la bâillonnèrent, avant qu’elle eût pu appeler du secours et faire un mouvement. Ce fut, au reste, prompt comme la pensée et accompli avec une habileté digne d’hommes accoutumés à ces sortes d’expéditions. Blanche, en sentant des mains se poser sur elle, éprouva un de ces saisissements qui anéantissent les facultés; le sol se déroba sous ses pieds, sa vue se troubla, ses forces la trahirent; quand on la souleva pour la transporter jusqu’à la voiture, elle était dans un évanouissement complet. Roger avait suivi ses agents de l’œil; if prit place auprès de la jeune fille; les valets montèrent sur le siège, et la voiture partit de toute la vitesse des chevaux. Trois quarts d’heure après elle franchissait Vaucresson et arrivait à' la grille de la maison isolée.

Blanche n’était pas revenue à elle; la syncope durait encore. Peut-être, en voyant les suites de ses violences, Roger éprouva-t-il des remords; mais il était trop engagé pour reculer, et sa seule manière de se justifier était, à son sens, de pousser désormais les choses jusqu’au bout. La grille s’ouvrit et se referma sur les nouveaux venus. Au dedans régnait une profonde obscurité ; à peine voyait-on se dessiner la silhouette des grands arbres du parc et les lignes du corps de logis.

Roger recommanda de ne point allumer de flambeaux et d’observer le plus profond silence. 11 ne voulait pas qu’un villageois, amené par hasard sur les lieux, put servir de témoin à la scène qui allait se passer, ni que l’on sût aux environs que la maison de plaisance avait reçu des hôtes cette nuit. Ses ordres furent exécutés; tout se fit au milieu des ténèbres et sans le moindre bruit. Blanche fut tirée de la voiture avec des ménagements extrêmes et portée dans la chambre qui avait été préparée pour elle ; on l’étendit sur un canapé, en multipliant les précautions pour qu’aucun accident ne fût possible jusqu’au moment où elle reprendrait ses sens; puis, ces soins remplis, les domestiques se retirèrent en la laissant seule avec Roger.

Celui-ci regarda sa victime avec un désir mêlé de pitié. La chambre n’avait d’autre clarté que celle d’une veilleuse qui y répandait un jour doux et mystérieux; la figure de la jeune fille en était enveloppée comme d’une auréole. On eût dit qu’elle dormait, tant ses traits avaient conservé leur expression habituelle et leur même candeur. Appuyée sur un oreiller, sa tête se laissait aller à une flexion circulaire, comme celle d’un cygne au repos ; ses cheveux,, dénoués, se déroulaient le long de son visage et descendaient jusqu’à la naissance du cou; l’une de ses mains penchait vers le sol, tandis que î’iutre servait d’appuî à son front incliné. C’était un spectacle de nature à toucher le cœur plutôt qu’à exciter les sens. Ce demi-jour, cette pose, celte physionomie où la pudeur avait mis son empreinte, l’état même où la jeune fille se trouvait et l’impuissance où elle était de se défendre, tout contribuait à la préserver et à éloigner d’elle des outrages plus grands.

Roger était devenu pensif ; il éprouvait un trouble intérieur et faisait d’involontaires retours sur lui-même. Tout ce qu’il avait méconnu pendant les ardeurs de la poursuite, il le voyait maintenant: le voile tombait de ses yeux. Était-ce bien d’un gentilhomme d’en agir ainsi? Ravir une jeune fille à ses parents et employer la force pour vaincre ses refus, était-ce une conduite qui

fût avouable et digne de lui? Et, néanmoins, tout en se blâmant, tout en s’accusant, il ne se sentait pas la force de revenir sur ses pas. La vue de Blanche l’attirait et le contenait; il aurait voulu pouvoir concilier ses regrets et scs désirs, ne pas s’en dessaisir et ne point en abuser. C’était un combat que se livraient deux esprits contraires : celui du mal et celui du bien. 11 eût consenti à cc qu’elle ne fût point à lui, pourvu qu’elle ne fût point à d’autres. Il ne savait que faire, ni que résoudre ; le vertige s’en mêlait.

Enfin, sur un changement qui s’opéra dans l’état de la jeune fille, il prit brusquement son parti; elle allait recouvrer ses sens, l’hésitation n’était plus permise. De toutes les manières, Roger ne voulut pas s’exposer aux impressions et aux conséquences d’un premier mouvement. Il voulut laisser à sa victime le temps de s’accoutumer à son nouveau gite et d’oublier la manière dont elle y avait été amenée; il voulut mettre de son côté les bénéfices du temps et de la résignation. La nuit porterait conseil et pour Blanche et pour lui. Il se retira donc au moment où elle renaissait à la vie et retrouvait la conscience vague des faits accomplis et des objets qui l’environnaient. En quittant la chambre, Roger ferma la porte sur lui; plus d’équivoque, Blanche était sa captive.

Le sentiment qu’éprouva la jeune fille en revenant à elle fut une stupeur inéléc d’épouvante. Où était-elle? Que s’était-il passé? Que signifiait ce sommeil dont elle sortait avec tant de peine? Pourquoi cette chambre? ce canapé? ce local entièrement inconnu? cette veilleuse allumée et ce silence qui régnait autour d’elle? Ce n’était pas là ce qu’elle était accoutumée à voir quand elle ouvrait les yeux. Jamais, en pareil cas, Thérèse ne manquait d’être à ses côtés; malade ou bien portante, c’était son regard qu’elle rencontrait d’abord à son réveil. Il s’était donc passé quelque chose d'extraordinaire; mais quoi? mais où? mais comment? Pour qu’elle fût là, il fallait bien que quelqu’un s’en fût mélé; elle n’y était pas venue seule.

Cependant, à mesure que les effets de la léthargie se dissipaient, et qu’elle ressaisissait ses souvenirs, il se faisait dans sa pensée une clarté sinistre. Elle commençait à comprendre et à frémir. 11 y avait quelques heures à peine, elle se trouvait dans la compagnie de personnes de son âge, heureuse, gaie, causant et riant; elle était sortie de là pour aller retrouver sa famille, comme elle le faisait toujours, et sans rien prévoir de fâcheux. Elle approchait de son logement, elle y touchait, lorsqu’une main s’était appesantie sur elle. Depuis lors, elle avait cessé de penser et de sentir; le vide s’était fait dans sa tête, le néant avait commencé. Mais ce néant renfermait de terribles menaces, mais elle ne s’appartenait plus; mais quelqu’un l’avait arrachée aux siens, l’avait conduite dans cette maison inconnue, en se réservant de disposer d’elle au gré de son caprice et au moment où elle s’y attendrait le moins. Voilà ce qu’elle voyait, ce qu'elle découvrait avec une horreur sans cesse accrue.

Quand elle eut la conscience de cette situation, elle se leva ; les défaillances du corps disparurent devant les ressources et la trempe de l’âme. Debout, elle alla vers la porte ; il lui répugnait d’attendre l’ennemi : son dessein était de marcher droit à lui. La porte ne céda pas ; on l’avait fermée à double tour.

— Que de précautions contre une femme ! dit-elle avec un sourire amer.

Trompée de ce côté, elle jeta autour d’elle des regards déliants et procéda à une inspection minutieuse. La chambre où elle se trouvait était richement meublée et d’un goût sévère; elle avait trois croisées, dont l’une occupait toute la hauteur de la pièce, ce qui donnait lieu de penser qu’elle s’ouvrait sur un balcon. Deux cabinets, l’un à droite, l’autre à gauche, servaient de dépendances à la chambre: l’un était un simple cabinet de toilette et approprié à cette destination ; l’autre était un boudoir sobrement décoré et garni dans toute sa longueur de corps de bibliothèque. Ces deux cabinets étaient sans issue apparente, et rien ne donnait

lieu de supposer qu’ils en eussent de secrètes. Quant à la chambre, elle n’avait qu’une ouverture : celle qui débouchait sur le palier et dont la clef avait été emportée.

Blanche savait ainsi de quel côté elle pouvait être surprise et par où elle aurait à se défendre. Non pas qu’elle eût le dessein ni la prétention de soutenir un siège en règle, elle ne s’abusait pas lk-dessus; mais elle voulait être sur pied et sur scs gardes quand l’ennemi paraîtrait. Elle réunit donc contre cette porte, seul point accessible, le plus d’obstacles qu’elle pnt, afin de se ménager un peu de répit ou un moyen d’alerte dans le cas où elle céderait à un assoupissement. Nul doute que l’auteur de celle odieuse violence n’en voulût recueillir le fruit sur-le-champ et n’attendit dans le voisinage le moment où il croirait sa victime vaincue par le sommeil. C’était contre cette première surprise qu’il fallait se défendre, en surveillant les mouvements et prêtant l’oreille aux bruits du dehors. Blanche s’y appliqua de son mieux; elle attendit, elle veilla, sa paupière ne fléchit pas un instant.

Pendant cette veillée, que de pensées douloureuses l’assiégèrent ! Que de suppositions contradictoires traversèrent son esprit ! Elle était à un âge où l’on ne croit pas aux sentiments dépravés et où l’on est disposé à l’indulgence. Malgré les apparences, elle n’osait pas mettre ce rapt sur le compte de Roger. Pourquoi eût-il employé de si affreux procédés vis-à-vis d’un cœur qui avait tant de peine à se défendre? N’avait-il pas de bien autres moyens de réussir : le temps, les impressions passées, les comparaisons et ce premier sentiment que rien n’extirpe ? Mais si ce n’était pas Roger, qui donc pouvait-ce être? Qui aurait pu jeter les yeux sur elle, dont la vie était si retirée, l’existence si modeste? Qui le sait? Un riche blasé, un homme puissant, coutumier de pareilles fantaisies et pouvant s’y livrer en toute impunité, grâce à son or et à son crédit. Ainsi, Blanche se créait des chimères, pour n’avoir pas à accuser Roger et à le maudire ; jusqu’au bout elle voulait douter et

chasser de son esprit la seule explication qui dût y trouver accès.

La nuit s’écoula dans ces combats et au milieu de transes successives. Au moindre bruit qu’elle entendait, soit dans la maison, soit dans les alentours, Blanche était debout ; elle allait vers la porte et se mettait aux écoutes. Les bruits s’éloignaient un à un ; ils se succédaient sans que leur caractère s’aggravât. Cependant il arriva un instant où ses alarmes devinrent plus vives et parurent mieux fondées. La pendule marquait deux heures du matin; un silence absolu régnait dans la maison. Plus de mouvement; tout le monde y reposait; ni dans les cours, ni dans les bâtiments de service, il n’y avait âme sur pied. Ce fut alors que, sur le même palier où sa chambre était située, Blanche crut entendre un bruit qui la mit en éveil ; c’était une porte qui tournait sur ses gonds, puis des pas amortis à dessein, mais qu’elle entendait et pouvait suivre dans un craquement à peine perceptible du parquet.

Il n’y avait pas à s’abuser, on marchait vers sa chambre, et, aux précautions prises, l’intention se manifestait clairement. Blanche, en fille résolue, alla droit au danger; elle colla son oreille à la porte. Plus de doute, une clef venait d’être introduite dans la serrure; un panneau de bois et quelques minutes à peine la séparaient d’une agression brutale, et, qui le sait? peutêtre de son déshonneur. La jeune fille ne put se contenir ; elle trouva dans son âme une force surnaturelle et affronta hardiment son ennemi.

*— Qui est là? s’écria-t-elle.

II fallait qu’il y eût dans son accent une bien grande résolution, pour que l’effet de ses paroles fût si prompt et si décisif. A l’instant, la clef fut retirée et le bruit des pas indiqua que l’on renonçait à la surprendre, au moins pour cette nuit.

Blanche se jeta à genoux et remercia Dieu de la victoire qu’elle venait de remporter.

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