LE CHOC
Bientôt les clartés qui pénétraient dans la chambre annoncèrent à Blanche que le jour se faisait. Elle ouvrit la croisée et assista à ce spectacle toujours nouveau qu'offre le réveil de la nature. Sous ses yeux, le parc déployait les richesses d’une végétation régulière, tandis qu’au delà et jusqu’aux plans les plus éloignés, se succédaient les futaies dont les rayons du soleil effleuraient les cimes. On se serait cru au cœur d’une forêt, tant le feuillage était touffu et le silence profond. Il n’y avait de bruit que celui dont les oiseaux remplissaient les charmilles, et d’habitations en vue que celle où on la retenait dans une menaçante captivité.
Blanche jetait sur ce site des regards distraits ; elle était moins frappée de ses beautés que de son isolement. Point de moyens de salut apparents ; point d’auxiliaires visibles. Que faire? Implorer du secours? • sa voix se fût perdue dans le vide. Tenter de s’échapper? elle n’aurait pu franchir les murs du parc dont on apercevait les chaperons. Plus elle examinait les lieux, plus elle s’assurait qu’ils avaient été bien choisis pour y tenir quelqu’un sous le séquestre et le retrancher du monde avec une entière impunité. La tombe n’aurait pas mieux gardé sa proie, et pour Blanche c’était une tombe ou peu s’en fallait. Elle était bien résolue à n’en pas sortir vivante si elle en devait sortir déshonorée.
Roger, de son côté, avait repris confiance ; ses appréhensions de la nuit s’étaient dissipées ; il s’en voulait d’avoir été si timide, et de n’avoir pas passé outre surle-champ. L’idée de tomber dans le ridicule lui donnait un courage qui, au besoin, irait jusqu’à la brutalité. Que diraient ses amis du monde, s’ils venaient à ap-
prendre qu’il avait tenu une petite fille sous clef, belle comme les anges, faite pour tenter un saint, et que* l’ayant à sa discrétion dans une maison à lui, au milieu de gens dévoués, il avait reculé sur un simple mot et sans pousser l’aventure jusqu’au bout? Ce n’était vraiment pas croyable, et le fait ébruité aurait suffi pour alimenter pendant des mois entiers les risées publiques. En y songeant, Roger éprouvait une rage sourde et un secret mécontentement de lui-même. Tous les autres sentiments s’eflaçaient devant la vanité ; il éprouvait le besoin de prendre une revanche et se promettait bien cette fois de ne pas la laisser à mi-chemin.
Voilà dans quelles dispositions il marcha vers la chambre de Blanche ; il était décidé à tout oser.
Les obstacles que la jeune fille avait réunis devant la porte n’étaient pas de nature à arrêter le marquis ; dès le premier effort, ils cédèrent, et il entra. Blanche s’était tant défendue de le croire coupable et en avait si obstinément repoussé la pensée, que sa vue lui causa un étonnement douloureux.
— Vous ! s’écria-t-elle en levant les mains au ciel. Vous, monsieur de Breuil !
ltoger s’approcha avec les airs délibérés de l’homme qui est en cours de bonne fortune, et, essayant de prendre les mains de la jeune fille :
— Mais oui, c’est moi, dit-il. Et qui voudriez-vous que ce fût, Blanche? N’était-ce pas moi que vous attendiez?
La jeune fille recula de deux pas. Sa physionomie changea à l’instant d’expression ; ce n’était plus ni la surprise ni la douleur, c’était le courroux qui éclatait.
— Non, dit-elle, non, monsieur le marquis, ce n’est pas vous que j’attendais. Vous ne m’aviez pas encore autorisée à vous juger si mal.
Quelque résolu que fût le jeune homme à passer outre, ce ton était si nouveau, cet accent si ferme, ce regard si fier, qu’il en éprouva un peu d’embarras et perdit un moment les arçons. Il avait compté sur de la colère, il ne rencontrait que du mépris. Pour se remettre, il affecta une légèreté de mauvais goût.
— Ta, ta, ta, dit-il, comme vous le prenez : voyez donc cette petite fille avec ses grands airs ! Allons, Blanche, ne soyons pas si solennelle ! Le plus fort est fait maintenant, et quant à ce qui s'en manque, ce n’est pas la peine d’en parler.
C’était là un langage et un ton d’emprunt ; la jeune fille ne s’y trompa point.
— Monsieur le marquis, dit-elle, permettez-moi de ne pas prendre ces propos pour moi ; c’est à une autre femme que vous croyez les adresser. Veuillez y réfléchir ; je ne vous ai point donné le droit de me parler ainsi, je ne vous le donnerai jamais. Il n’était pas en mon pouvoir d’empêcher vos violences ; mais, quant à vos insultes, je ne les supporterai pas.
Ces mots furent dits avec une dignité si calme et si naturelle, que Roger acheva d’en perdre le peu de sang-froid qui lui restait. Il se sentait humilié, vaincu par une enfant ; il voyait s’échapper les avantages de son rôle et n’en gardait que l’odieux. De là un dépit violent qui se mêlait aux conseils de la passion et le poussait aux moyens extrêmes. Il était mal engagé et ne pouvait que mal aboutir. Or, en des cas pareils, le propre des hommes ardents c’est d’aller au pis. Plus ils ont le sentiment de leurs torts, plus ils sont entraînés vers des torts nouveaux. Roger en était là; il comprenait qu’au point où en étaient les choses, il n’obtiendrait de pardon qu’à la condition de rendre sa faute irréparable. Une fois ce pas franchi, elle serait à ses pieds et se trouverait heureuse de la part qu'il consentirait à lui faire. Ainsi calculait-il en s’affermissant dans son dessein.
Dès ce moment, il marcha droit à son but : la parole, le maintien, les gestes indiquaient une résolution prise.
— Blanche, dit-il, assez de sermons, je vous en conjure ; le lieu et le moment sont mal choisis pour cela.
— Monsieur ! dit la jeune fille, s’apercevant que la lutte commençait, et qu’il fallait se tenir sur ses gardes.
— Plus de sermons, vous dis-je ; ce n’est pas pour en entendre que je vous ai conduite ici ; bien au contraire.
Tout en parlant, il s’avançait avec une intention de plus en plus marquée. La rougeur monta au front de Blanche ; se voir traitée ainsi était le comble de l’outrage. Elle cédait du terrain, mais en femme qui a le sentiment de ce qu’elle vaut, et en couvrant cette retraite dè regards courroucés et indignés. Cet homme se déconsidérait de plus en plus, elle se serait sentie moins forte contre lui, s’il s’était moins avili. Ce qu’elle avait aimé dans Roger, c’était une certaine élévation de manières et de sentiments ; elle l’avait placé plus haut que le commun des hommes, sur un piédestal créé par son imagination. Or, ce piédestal, Roger venait de le briser; il en était réduit désormais à sa taille et à une taille des plus vulgaires. Il était descendu au dernier rang et déchu à ne plus s’en relever. Voilà ce que pensait Blanche et ce qui la soutenait dans la défense de son honneur.
— Monsieur le marquis, dit-elle en reculant devant l’agression, si vous oubliez ce que je suis, souvenezvous de ce que vous êtes.
— Voyons, Blanche, répondit Roger, point de ces manèges, s’il vous plaît. Vous fais-je peur par hasard?
Il continuait à gagner du terrain, et ses façons devenaient de plus en plus familières. Ce n’était plus le Roger que Blanche avait connu ; c’était l’habitué d’un monde suspect et le roué de mauvaise compagnie.
— Monsieur le marquis, dit-elle d’un ton résolu et avec un geste à l’appui, pas plus loin, je vous en supplie.
— Comment ! pas plus loin? répondit-il. Suis-je donc en quarantaine ici ?
Et il s’avança sans tenir compte de l’interdiction et en bravant les airs déterminés de la jeune fille.
— Pas plus loin, répéta-t-elle d’une voix encore plus ferme.
Il s’arrêta malgré lui, tant l'accent était vif, et la re-
262 MATHIAS l’humoriste.
garda fixement : ce courage commençait à le tro ibler.
— Voilà qui est singulier, dit-il ; èt l’on voudra it faire ici de moi un curieux personnage ? Me prene :vous pour un pestiféré?
— Pas plus loin, Monsieur, s’il vous reste encore t n sentiment d’honneur !
— Ah ! c’est trop fort.
Chacun de ces mots lui pénétrait jusqu’au cœur ; il ne se sentit pas la force d’en supporter davantage i it prit son élan vers la jeune fille. Rlanche le surveillait et le prévint; d’un autre élan elle se jeta du côté du balcon et s’appuya sur les balustres en pierre.
— Monsieur le marquis, dit-elle en se retournant vers lui, le visage animé et l’œil étincelant, pas plis loin. C’est pour la dernière fois que je vous le répète.
Roger se sentit fixé sur place par le mouvement qui accompagna ces mots : légère comme un daim, Blanche était montée sur les balustres.
— Si vous bougez, ajouta-t-elle ; si vous faites un pas de plus, je me jette par ce balcon, et vous relèverez un cadavre.
Aux airs de la jeune fille, on pouvait juger ce que cette menace avait de sérieux, et que le moindre mouvement de Roger amènerait une catastrophe. Il le comprit, et eut un retour. Tant de virilité et une si belle défense étaient faites pour toucher; le jeune homme désarma le premier.
— Blanche, dit-il, point de jeux d’enfant ; quittez ce balcon, au nom du ciel.
— Jamais, tant que vous serez là, Monsieur.
— Eh bien ! soit, je me retire. Vous n’êtes pas dans votre assiette ; le cerveau est malade. Je reviendrai dans un autre moment.
— Vous me retrouverez telle que je suis, Monsieur, dit la jeune fille avec calme.
— Bah ! reprit-il d’un ton dégagé, le temps en réduit de plus Aères que vous.
— Je suis votre prisonnière, Monsieur, répondit
Blanche; mais jamais je ne serai rien de plus, vivante du moins.
Cette scène ne pouvait se prolonger ; elle se termina par la retraite du marquis. Il sortit de la chambre, le cœur ulcéré et dans l’attitude d’un vaincu, triste, mécontent de lui, combattu par des sentiments contraires, tantôt disposé à admirer la jeune fille et son héroïque maintien, tantôt se trouvant bien abaissé dans son orgueil et décidé à poursuivre par tous les moyens et à quelque prix que ce fût, une décisive revanche.
l’éclat.
Dans la matinée même où la scène que l’on vient de raconter se passait à Yaucresson, et au fond de ses solitudes, il s’en passait une autre à l’hôtel de Breuil non moins remplie d’émotions, et qui n’eut pas de moins graves conséquences.
Quand le jour parut sans ramener Blanche dans la maison de ses parents adoptifs, Mathias et Daniel se consultèrent ; sur leurs visages se lisait un deuil égal et un égal désir de vengeance.
— Eh bien ! dit Mathias, elle n’est pas de retour.
— Non, dit Daniel ; c’est à y renoncer. II faut agir.
— Agir, soit; mais d’ou vient le coup? Le sais-tu, Daniel?
— Je m’en doute, Mathias.
— Et moi je n’en doute pas. C’est la marquise qui nous l’a enlevée.
— Je le crains.
Les deux amis étaient d’accord sur le but : s’en prendre à la marquise de Breuil. Ni l’un ni l’autre ne soupçonnait une passion là-dessous; les entrevues du jeune marquis et de Blanche sous les arbres du jardin n’avaient pas laissé de traces dans leur esprit ; ils ne les
avaient jamais envisagées autrement que comme des rencontres fortuites, et Thérèse elle-même, par ses récits, avait contribué à en diminuer la gravité. C’était donc à la marquise seule qu’ils s’en prenaient. Ils s’imaginaient que, se voyant sur le point d’être découverte et dénoncée à l’opinion, elle avait adopté le seul parti qui pût la mettre à l’abri de cet éclat et fait disparaître, avec Blanche, ce qu’on appelle, en termes de justice, le corps du délit. Maintenant que faire? à qui s’adresser? Il y eut là-dessus un partage d’opinions. Mathias voulait alle'r droit aux magistrats ; Daniel pensa qu’il valait mieux faire un appel au cœur de la marquise avant de commencer les hostilités. Pour Blanche même, il y avait lieu d’éviter les scandales d’un procès public, et s’il était possible de fixer sa situation sans en venir à de tels’moyens, ce serait en définitive profit pour tout le monde; la mauvaise humeur de Mathias aurait seule à en souffrir.
— Voyons, dit Daniel en insistant sur sa proposition; essayons-en.
— Démarche en pure perte, dit Mathias.
— Qu’importe ! il ne nous restera pas de regrets, et si nous échouons, et si un esclandre s’ensuit, c’est elle qui l’aura voulu. Qui le sait, Mathias? peut-être y a-t-il encore sous cette enveloppe de dévotion un sentiment de mère. Peut-être obtiendrions-nous plus ainsi qu’autrement. Voyons, range-toi à mon avis.
— Tu le veux, Daniel?
— Je t’en supplie, Mathias.
— Eh bien! j’y consens; mais tu verras qui avait mieux jugé les choses, de toi ou de moi.
En effet, à quelques minutes de là, les deux amis étaient en pourparler avec le concierge de l’hôtel. Voir la marquise, être reçu par la marquise en dehors de toutes les consignes et à des heures notoirement indues, était, aux yeux de cet homme, une proposition si malsonnante qu’à peine daigna-t-il y opposer un refus. Mais il avait affaire à des gens qui ne se décourageaient pas au premier échec. Daniel ne se montait pas sou-
vent; mais, quand il était monté, rien ne lui coûtait, Il insistait, le concierge le prit sur un ton très-haut; Daniel s’éleva au diapason supérieur; le concierge essaya de maintenir son avantage, si bien qu’après un échange de propos assez vifs, tout l’hôtel fut en révolution. Les choses allèrent si loin, que l’homme important de la maison, M. Germain, accourut.
— Qu’y a-t-il? qu’cst-ce donc? dit-il. '
— Il y a, monsieur l’intendant, répondit Daniel, que votre concierge est intolérable avec ses airs de dogue.
— Monsieur, mesurez vos expressions, s’écria ce dignitaire blessé.
— Voyons, calmez-vous, dit M. Germain, s’interposant avec l’autorité de ses fonctions et de son caractère. Que désirent ces Messieurs ? ajouta-t-il en prenant les choses sous sa responsabilité.
— Ces Messieurs désirent parler à madame la marquise de Breuil.
— Parler k la marquise! A ces heures? En ce moment? répliqua l’intendant avec le môme sourire d’incrédulité qui s’était montré sur les lèvres du concierge à cette proposition insolite.
— Je l’avais bien dit à ces Messieurs, s’écria le dignitaire de la loge avec des airs de triomphe et bien vengé par son supérieur.
Daniel ne se tint pas pour battu par ce concert. Il savait bien que la marquise avait des habitudes de réclusion qu’elle ne rompait pas volontiers ; mais il était convaincu qu’elle y dérogerait en raison du motif extraordinaire qui les amenait, Mathias et lui.
— Monsieur l’intendant, dit-il, si nous demandons à être reçus par madame la marquise, ce n’est pas dans un but de curiosité; c’est pour un fait grave, trèsgrave; il y a urgence pour elle et pour nous.
Le ton et le langage de Daniel étaient de nature à faire impression sur l’esprit; M. Germain y eut égard :
— De quoi s’agit-il donc, Messieurs? dit-il.
— D’un événement, Monsieur, d’un événement; il
266 MATÏIIAS L’nCMORISTE.
est impossible que madame la marquise n’en soit pas informée.
— Non pas que je sache, Monsieur. Mais qu’est-ce donc?
— Notre tille Blanche a disparu hier soir.
— Mademoiselle Blanche a disparu? s’écria l’intendant d’une voix altérée par l’étonnement. Est-ce bien vrai, Messieurs?
— Malheureusement trop vrai, monsieur l’intendant, dit Daniel.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria M. Germain. Attendez-moi ici quelques instants, Messieurs ; je suis à vous tout à l’heure.
Dans le désordre de ses idées, il abandonna Daniel et Mathias sous le péristyle de l’hôtel et ne songea plus qu’aux conséquences d’un si malheureux événement. Pour en acquérir la preuve, il monta d’abord aux appartements du marquis, et, là, ses derniers doutes cessèrent. Roger n’était pas rentré de la nuit, ni son valet de chambre non plus. Sans doute ils couraient les champs, occupés de cette aventure.
Il y a des pressentiments qui ne trompent pas. Madame de Breuil avait passé la nuit dans une agitation affreuse ; des rêves, des cauchemars l’avaient obsédée ; elle s’était levée avec les idées les plus noires et les plus sombres. Quand elle vit entrer chez elle son homme d’affaires à une heure où son service ne l’y autorisait pas, elle se souvint que cette apparition était toujours accompagnée de circonstances funestes.
— Vous ici, monsieur Germain ! dit-elle. Il nous arrive encore quelque malheur?
— Le plus grand de tous! répondit cet homme. Que madame la marquise recueille toutes ses forces; elle en aura besoin.
Il lui raconta alors ce que Daniel lui avait appris : la disparition de Blanche et son absence prolongée.
— Et Roger I s’écria la marquise, où est-il?
— Absent aussi, Madame! Je suis allé m’en assurer.
Celte coïncidence ne pouvait laisser d’illusion dans
l’esprit de madame de Breuil. Elle en reçut un choc terrible. Pendant quelques minutes elle demeura plongée dans un tel anéantissement, que la vie semblait s’ôtre retirée. Point de mouvement apparent, pas même celui de la respiration; on eût dit une morte. Vainement M. Germain lui prodiguait-il des secours; elle était comme foudroyée. Enfin elle se ranima et passa de cette insensibilité à une énergie qui n’était pas plus naturelle.
— Monsieur Germain, dit-elle, êtes-vous là?
— Oui, madame la marquise, je n’ai pas bougé.
— C’est bien, mettez du monde en campagne, le plus de monde que vous pourrez, et à l’instant même, sans délai ni retard ; tous nos gens et la police, s’il le faut. Qu’on sache d’abord où est Roger.
— Oui, Madame.
— Et qu’on envoie prévenir l’abbé Gerbideau! 11 faut que je le voie, il faut que je lui parle sur-le-champ.