‹ Mathias l'humoristeChapitre 47 sur 54 · UN RÉCIT · texte numérisé non relu

UN RÉCIT

Deux jours s’écoulèrent sans que cette situation eût changé.

Revenu auprès de Daniel et de Mathias, l’intendant avait trouvé une défaite pour les éconduire; évidemment la marquise n’était pas en mesure de les recevoir. Puis de quel intérêt aurait pu être cette entrevue? Les deux amis sortirent de l’hôtel de Breuil avec l’irritation qu’occasionne un désappointement.

Pour madame de Breuil, c’était le moindre souci; elle avait de bien autres querelles à vider avec sa conscience. Plus il s’écoulait de temps depuis la disparition de Blanche, et plus ses angoisses augmentaient. Nuit et jour elle avait cette image sous les yeux et celte pensée présente à son esprit; elle ne pouvait ni la

chasser, ni la vaincre. Tout ce qu’il était possible de faire pour retrouver les traces de son fils, elle l’avait fait. Son intendant avait employé les moyens qui étaient en son pouvoir, et cherché ses informations là où elles pouvaient le mieux aboutir, au sein de la domesticité. Personne n’en savait rien de précis. Le marquis n’avait emmené avec lui que deux valets, et il y avait lieu de croire qu’il ne s’était ouvert à eux qu’au dernier moment; rien n’avait transpiré au sujet de ses desseins. La livrée était, pour la première fois peut-être, au dépourvu de renseignements.

Madame de Breuil, battue de ce côté, s’était adressée plus haut. Ses devoirs de charité la mettaient nécessairement en relation avec les personnes qui présidaient à la sûreté publique et disposaient des nombreux agents qu’elle emploie. Dans sa détresse, elle frappa à cette porte et alla consulter cette bouche de fer, dépositaire de tant de secrets. Si grande était son inquiétude, qu’elle ne craignait pas de désigner son fils comme une proie à cette armée d’espions commissionnés qui délivrent le pavé de Paris de ce qu’il a d’impur ou de suspect. Même au prix d’un affront, elle eût consenti à racheter un malheur plus grand, et ne regardait pas aux instruments, pourvu qu’ils empêchassent une détestable action de se commettre.

Dès le premier moment l’abbé Gerbideau était accouru, et, touché de l’état où se trouvait la marquise, il n’avaitpas qui tté Dhôtel. Celle-ci ne pouvaitplus se passer de lui ; leurs journées s’écoulaient en conférences où elle lui posait des questions qui l’étonnaient et des cas de conscience comme eût pu le faire un casuite raffiné. On eût dit qu’un secret était sur ses lèvres, et que l’orgueil l’y retenait invinciblement. Enfin, sur un mot, l’aveu lui échappa. Il était question de Roger et de son équipée : la marquise demandait un conseil, et l’abbé Gerbideau inclinait pour les moyens les plus doux.

— Tout n’est pas désespéré, dit-il ; il y a des réparations qui peuvent tout arranger.

— Des réparations, monsieur l’abbé ? s’écria la mar-

quise; quel mot venez-vous de prononcer là? Des réparations ? Que le ciel nous en préserve !

— Mais cependant, Madame...

— Des réparations, ajouta la marquise emportée par son élan, il n’y en a point de possibles, monsieur l’abbé. Chassez cette pensée-là, elle vient du démon.

Ce langage avait quelque chose de singulier, et l’air de la marquise l'était plus encore : l’abbé Gerbideau en fut frappé. Cependant, comme il était réservé pardessus tout et s’abstenait d’instances indiscrètes, il se contenta de fixer sur elle un œil triste et compatissant. La marquise se sentit devinée ; elle n’essaya plus de lutter.

— Ah ! monsieur l’abbé, dit-elle, si vous saviez Y'

— Madame, dit le prêtre, ce que je ne sais pas, Dieu le sait.

— Pardonnez-moi, monsieur l’abbé. Il s’agit de choses qui se sont passées il y a longtemps, et qui m’ont été remises au tribunal de la pénitence. Vous ne dirigiez pas ma conscience alors ; sans cela, vous n’auriez plus • rien à apprendre là-dessus. Mais c’est un secret si douloureux, et l’aveu m’en était si pénible, que, n’y étant point forcée, je ne vous l’ai point confié : il m’en coûtait trop de rougir à vos yeux et de déchoir dans votre estime. Le ciel m’en a punie ; peut-être n’en serais-je pas où j’en suis si j’avais été mieux conseillée. Aujourd’hui les choses en sont arrivées au point que cette confidence est devenue une nécessité. IL me faut un avis, monsieur l’abbé, un bon avis ; je n’y tiens plus, je suis hors de moi; je sens que ma raison se perd et que ma tête s’égare : si vous me manquiez, que me resterait-il?

— Madame , dit l’abbé avec une gravité bienveillante, c’est sur Dieu qu’il faut compter, lui seul nous éclaire.

— Écoutez-moi donc, reprit la marquise, et ne me condamnez pas. Voici les faits, je les abrège, je vais au plus pressé; il faut agir et prendre un parti :

« Monsieur l’abbé, j’ai eu une passion dans ma vie,

une passion violente ; voilà ma première faute ; elle est l’origine de celles qui ont suivi. Je ne chercherai pas à cette passion des excuses banales, l’àge de mon mari, ses absences multipliées ; j’étais au-dessus d’une chute causée par de tels motifs. Pour m’entraîner, il a fallu que le cœur parlât bien haut, d’une manière si impérieuse, que ni mes principes, ni le sentiment de mes devoirs ne fussent assez forts pour lui résister.

« C’était quelques mois après le départ de M. de Breuil pour son ambassade de Perse. J’étais jeune alors, remarquée, fêtée, et aussi libre que peut l’étre une femme dont le mari est à mille lieues de distance. Les assidus ne me manquaient pas ; j’avais autour de moi un essaim de gens du monde empressés à me plaire, Dieu m’est témoin que ces hommages me louchaient peu, et que ma tète n’en éprouvait aucun vertige. Je connaissais trop ceux qui me les offraient pour me laisser prendre aux lieux communs de leur galanterie; c’était un encens grossier et indigne de moi. Il me semblait qu’il n’y avait là-dedans rien de bien dangereux pour une femme qui a le respect d’elle-môme, et, à défaut d’un sentiment plus vif, le désir de rester à l’abri des médisances et des sots propos. C’était là do l’orgueil, monsieur l’abbé, et j’allais en être cruellement punie.

« Je glisse sur les faits et sur les noms. Un jeune homme, un officier de l’armée d’Afrique, parut alors dans les salons où j’avais coutume d’aller. Il était mon égal par le rang et ma naissance ; il était beau, vif, courageux, spirituel ; il ne ressemblait en rien aux personnes qui m’environnaient. Il avait dans le regard quelque chose de fier et d’un peu hautain, les allures franches des gens d’épée, une originalité réelle dans l’esprit, et une trempe peu commune de caractère. Comment toucha-t-il mon cœur? Comment sus-je toucher le sien? C’est encore un mystère pour moi. Ni l’un ni l’autre, nous n’y songeâmes de propos délibéré. Tout, au contraire, devait me conseiller une grande réserve : il n’était pas libre ; il ne faisait que traverser

Paris; dans quelques mois, dans quelques semaines, son service allait le rappeler. Et malgré ces motifs de résister, nous fûmes entraînés l’un vers l’autre par une pente irrésistible. Je succombai.

« Permettez-moi, monsieur l’abbé, de ne pas m’appesantir sur ces jours heureux ; je les ai expiés par trop de larmes. A peine venaient-ils de commencer, que la force des choses y mit fin, et, depuis lors, je ne les ai plus vus renaître. Octave de Marseillan partit ; il partit, hélas ! pour ne plus revenir : la guerre d’Afrique l’a dévoré comme tant d’autres ; il dort maintenant sous les sables du désert. Le seul homme que j’aie aimé aux dépens de mon honneur, de mon salut peut-être, cet homme m’a été enlevé par un coup de foudre, sans que je l’aie revu, sans que j’aie joui de ma faute, ni bien goûté aux délices amères qu’elle me promettait. Des larmes, toujours des larmes ! Des larmes sur lui et intarrissables ! Puis d’autres larmes encore sur le gage d’amour qu’il me laissait, car j’allais être mère. »

— Mère ! s’écria l’abbé Gerbideau, que rien ne préparait à cette révélation et qui restait atterré de sa gravité.

« J’allais être mère, monsieur l’abbé, reprit tristement la marquise. Avais-je tort de reculer devant cet aveu ? N’est-ce pas tomber bien bas ! Mais, puisque j’ai commencé, vous saurez tout ; je vous ai demandé un remède , il faut que vous connaissiez toute l’étendue du mal. »

XXXIÏ

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