SUITE DU RÉCIT
La marquise continua :
« J’allais être mère, et depuis dix-huit mois M. de Breuil était absent. J’aurais voulu le tromper, faire porter son nom à un enfant qui lui était étranger, que je ne l’aurais pas pu. La nature de ses fonctions attachait
à son absence une sorte de notoriété publique; les dates, les lieux, tout était connu; un ambassadeur ne revient pas de Perse furtivement, ni pour passer vingtquatre heures dans son hôtel. Tenir cette naissance cachée était donc un acte nécessaire, quand ce n’eût pas été un acte loyal. Il n’y avait ni à hésiter, ni à choisir.
«Vous dird, monsieur l’abhé, toutes les précautions que je pris alors pour garder mon secret enseveli dans les murs de cet hôtel et dans un cercle de quelques personnes, serait trop long et d’ailleurs superflu. S’il est un sentiment que j’aie professé il un haut degré, c’est le respect et la crainte du monde; il a été dominant dans ma vie, et je n’ai pas toujours été payée des sacrilices que je lui ai faits. A mesure que je ine suis sentie plus coupable, j’ai éprouvé un désir plus vif de le moins paraître, et ma rigidité extérieure était d’autant plus grande, que me je reconnaissais plus de torts. Faut-il l’avouer? c’est à ce besoin de considération, autant qu’aux troubles de mon àme, qu’est dû mon retour à Dieu. Je cherchais un appui plus fort que l’estime mondaine ; je trouvai celui-là. C’était d’ailleurs le moyen le plus naturel de justifier le séquestre dans lequel mon état m’obligeait de me renfermer. Ma conversion lit du bruit ; je m’en servis comme d’un prétexte pour écarter de moi les importuns et me dérober à des regards qui n’auraient pas manqué de découvrir le véritable motif de mon isolement.
« C’est ainsi que je passai les cinq derniers mois de ma grossesse, en réduisant peu à peu le nombre des gens qui m’entouraient. Au moment de la délivrance, je n’avais plus que deux personnes à mes côtés, une femme de chambre qui est morte depuis lors, et mon intendant, le seul complice qui me reste, et qui m’a plus d’une fois fait sentir la dépendance sous laquelle il me tient. Monsieur l’abbé, à vous parler sincèrement et comme si j’allais rendre mes comptes là-haut, il y a là un moment de ma vie où mes souvenirs me trahissent et dont je ne saurais accepter l’entière responsabilité. Je vais vous dire tout ce que je sais et tout ce que ma raé-
moire me rappelle. Pendant que dura mon séquestre, j’employai mes journées à préparer le trousseau de l’enfant : je fis tout de mes mains, afin de ne point éveiller de soupçon au dehors, la layette, les langes, et jusqu’au matelas. A dessein, je gravai sur le linge un empreinte qui pût me guider dans mes recherches, s’il y avait lieu, et me servir de signe de reconnaissance.
« Avais-je mal fait mes calculs, ou bien était-ce la conséquence des irrésolutions de mon esprit? Toujours est-il que j’arrivai au moment fixé par la nature sans avoir pris un parti, ni donné des ordres positifs. Au fond et avant tout, je ne voulais pas garder près de moi cette preuve vivante d’un déréglement; mais je n’avais pas arrêté ce qu’il fallait en faire. Vous voyez que je ne vous cache rien, monsieur l’abbé ; le monde, l’opinion du monde, voilà ce qui m’enlevait toute liberté d’esprit. Je voulais rester honorée après comme avant ma chute ; ' il me répugnait de déchoir. Les douleurs arrivèrent et l’accouchement fut affreux; pendant vingt-quatre heures on désespéra de ma vie, et d’un mois entier il me fut impossible de mettre les pieds hors de mon lit. Que se passa-t-il? C’est là surtout que mes souvenirs deviennent confus. Le seul fait qui me frappa est celui-ci. Une nuit, j’étais seule avec ma femme de chambre lorsque l’intendant entra. Depuis quelques jours l’enfant était resté caché dans un cabinet voisin; c’était une imprudence qui ne pouvait se prolonger. Tout le monde dormait dans l’hôtel : une voiture attendait dans la cour; l’intendant allait emporter le berceau. 11 me souvient qu’avant de me quitter, il le déposa un instant sur mon lit. La fièvre me dévorait, et pourtant je me mis sur mon séant et couvrit l’enfant de mes caresses. — De l’encre, dis-je, et du papier. On m’apporta ce que je demandais, et je traçai un nom, celui que je préférais. C’était excéder mes forces; à la dernière lettre, je m’évanouis, et ne repris mes sens que longtemps après.
« Pendant cinq semaines il me futimpossible de parler ni même de supporter le moindre bruit. Vingt fois le médecin me condamna; j’allai aussi près que possible
du néant; des visions assiégeaient mon cerveau, et il me semblait toujours entendre le dernier cri de cette innocente créature que j’avais abandonnée. Où étaitelle? Qu’était-elle devenue? Personne ne m’en disait rien; on avait l’ordre d’écarter de mon chevet toute explication inopportune, et de garder un silence absolu sur les suites de cet événement. Ce fut ainsi que j’arrivai à ma convalescence, ignorant tout et ne pouvant suppléer au vide que laissaient mes premières instructions. Si j’insiste là-dessus, monsieur l’abbé, c’est à dessein; je consens à porter la peine de mes actes ; mais je veux que l’on sache aussi ce qui s’est passé en dehors de moi, et sans que j’aie eu d’informations précises ni satisfaisantes à ce sujet.
« Pour tout vous dire, je crois qu’il y eut alors dans la conduite de mon intendant de tristes calculs, si ce n’est pis encore. Cette aventure lui donnait sur moi des avantages dont il ne tarda pas à abuser. Les premiers éclaircissements qu’il me fournit furent tous contradictoires. Un jour il vint m’annoncer, le deuil sur la physionomie, que l’enfant était morte, et que Dieu l’avait rappelée à lui. Oif? Comment? C’est ce qu’il ne précisait p;is. Deux semaines après, il reparut tout joyeux, me dire que l’enfant en avait échappé par miracle, qu’il l'avait revue, qu’elle était en bonnes mains. Je ne suis point prompte au soupçon, monsieur l’abbé, et n’accuse pas légèrement mon prochain ; mais il me sembla que cet homme faisait mourir ou revivre cette enfant, suivant que son intérêt le lui conseillait. J’insistai alors et demandai à savoir où elle était, môme à la voir; l’œil d'une mère ne pouvait s’y tromper; je l’aurais reconnue entre mille. Quand il me vit très-résolue dans ma volonté, cet homme y céda ; il amena la petite fille sur mon passage et je pus l’embrasser; c’était bien la mienne, plus d’un signe me l’attestait. Depuis ce temps, je ne l’ai pas perdue de vue, et j’en ai été convaincue de plus en plus; c’est bien ma tille et la fille d’Octave, vouée au malheur dès sa naissance et qui n’a pas failli à sa destinée.
« J’avais obtenu ce que je poursuivais, monsieur l’abbé, le secret de ma faute et mon maintien dans l’honneur du monde. Tous mes efforts depuis ce temps ont visé à m’y élever de plus en plus. Il existait un dernier lien qui me rattachait à cette vie périssable ; la mort d’Octave l’a brisé. Dès lors j’ai appartenu tout entière à Dieu : je lui ai appartenu sincèrement et sans partage ; toute mon activité, toutes mes affections se sont concentrées en lui. Je n’aime pas à faire les choses à demi : une fois dans cette voie, j’y ai déployé du zèle, et vous le savez mieux que personne, vous qui si souvent avez été obligé de le modérer. J’ai voulu placer si haut ma réputation, qu’elle fût à l’abri de toute atteinte, et que la découverte de ma faute, si le hasard l’amenait, ne fît naître dans les esprits qu’un sentiment d’incrédulité. J’ai été rigide à l’excès, sévère envers moimôme et envers les autres, pour qu’on n’admît pas que des principes aussi arrêtés n’eussent jamais fléchi et qu’un souffle eût terni cette existence si pure.
« Voilà pour le monde, monsieur l’abbé ; mais quand je descendais en moi, combien je me trouvais misérable et combien je me détestais ! Que de pleurs versés en secret ! que de terribles retours sur le passé ! que de remords ! que d’assauts épouvantables ! Si une expiation a été sincère, c’est bien celle-ci ; si Dieu mesure sa miséricorde aux souffrances qu’éprouvent les cœurs, je suis assurée qu’elle est descendue sur moi ; s’il mesure la grâce au repentir, l’assistance qu’il donne au désespoir qu’on éprouve, je suis convaincue que sa main va cesser de s’appesantir sur ma maison. Et pourtant quelle épreuve il m’inflige encore ! De quel terrible coup il me frappe ! Monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, me voici à la plus cruelle partie de cette confidence ; encore quelques minutes d’attention et je finis.
« Je vous l’ai dit, je n’avais pas perdu mon enfant de vue ; j’ai fait pour elle, depuis que j’ai connu son sort, tout ce qu’il était possible de faire sans que ma main se trahit. Le ciel l’avait favorisée ; elle était tombée chez d’excellentes gens, qui la traitaient comme leur
fille ; elle grandissait et embellissait à vue d’œil ; je la suivais avec l’orgueil d’une mère. J’avais fait plus encore : j’avais réussi à la rapprocher de moi, à l’avoir sous mes yeux, à jouir d’elle comme si elle eût vécu sous mon propre toit... » — Hélas ! Monsieur l’abbé !
— Comment! hélas ! N’était-ce pas une satisfaction pour vous?
— Hélas ! vous dis-je, plût au ciel que je l’eusse tenue éloignée ! Roger ne l’eût pas aperçue.
— Roger ! Roger ! s’écria l’abbé. Ah ! mon Dieu ! j’y songe ! L’avenlurc dont vous me parliez, serait-ce avec cette jeune fille?
— Elle-même, monsieur l'abbé.
— Sa sœur ?
— Sa sœur !
L’abbé Gerbideau laissa tomber sa tête sur sa poitrine, comme s’il eût été terrassé du coup.
— Madame la marquise, dit-il après un silence, vous aviez raison ; c’est l’épreuve la plus grave à laquelle vous ayez été soumise. Un frère et une sœur ! Mettonsnous à genoux, et ne demandons qu’une grâce à Dieu, c’est qu’il l’ait respectée.