LA CONFIANCE EN DIEU
L’abbé Gerbideau avait écouté en silence les révélations de la marquise : il fallait qu’elles vinssent de sa bouche pour qu’il y crût. Ce n’était pas sous de tels auspices qu’il la connaissait, ni à ce point de vue qu’il avait coutume de la voir. Au lieu d’une sainte, il avait une pécheresse devant lui. Contraste inexplicable au premier abord, et qui n’était au fond qu’une question de dates. Quand le jeune abbé vint habiter l’hôtel de Breuil pour y entreprendre la tâche ingrate de l’éducation de Roger, cet épisode de la vie de la marquise était
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MATHIAS L’ilUMORISTE. 277
terminé déjà; l’expiation avait commencé. D’ailleurs, entre elle et le précepteur de son lils, les relations n’avaient pas, ne pouvaient pas avoir le caractère qu’elles prirent lorsque cette éducation fut achevée. L’Age du prêtre, sa position, ses fonctions môme le tenaient à une certaine distance de madame de Breuil, et il ne la voyait qu’à travers l’auréole de piété et de considération dont elle s’était si habilement enveloppée. Plus tard, quand l’abbé eut marqué sa place dans son ordre et au sein du clergé, et que la marquise, cédant, comme les autres, à l’influence du succès, l’eut admis près d’elle sur un autre pied, rien de ce qu’il vit et entendit ne fut de nature à modifier les impressions qu’il avait reçues, ni à diminuer le cas qu’il faisait des mérites de sa pénitente.
Une seule circonstance aurait pu frapper le prêtre et lui donner à réfléchir : c’était l’exagération même de la piété de madame de Breuil et ce rigorisme outré dont elle faisait parade. A de tels signes, un œil expérimenté ne se trompe pas : presque toujours une fausse dévotion se cache là-dessous ; il est rare qu’un excès de zèle ne serve pas à couvrir une conscience troublée. L’abbé Gerbideau était un cœur trop sincère, et il était trop jeune alors pour croire à ces raffinements : il jugeait les autres d’après lui-même. Il prit donc la marquise pour ce qu’elle se donnait et pour ce qu’elle était au moment où le soin de sa conscience lui échut, et elle, de son côté, tenait trop à l’opinion de son directeur pour compliquer leurs relations d’aveux qu’elle n’avait point à lui faire et qui y auraient jeté au moins de l’embarras.
Ainsi s’explique la surprise de l’abbé Gerbideau à cette confidence inattendue. Cette surprise fut si grande, que de longtemps encore il ne parvint pas à s’en remettre; il fallut que la marquise relevât l’entretien :
— Eh bien ! monsieur l’abbé, dit-elle, quel parti prenons-nous?
Ces mots rendirent au prêtre le sentiment de la situation. Il avait des devoirs à remplir, très-précis, mais
très-dislincts et qu’il ne fallait pas confondre. Vis-à-vis de la marquise, c’était un devoir d’état, et rien ne pressait ; vis-à-vis de Blanche, c’était un devoir d’humanité, et il y avait urgence.
— Sait-on seulement où est votre fils ? demanda-t-il à la marquise.
— Hélas ! non.
• — Est-on à sa recherche du moins ?
— Oui, monsieur l’abbé ; on a mis des gens en campagne.
— Et qu’a-t-on découvert ?
— Rien jusqu’ici.
— Alors, madame la marquise, quel conseil voulezvous qu’on vous donne ? Rien n’est possible tant que Roger n’est pas retrouvé ; attendons jusque-là.
*— Quoi! vous aussi, monsieur l’abbé, vous m’abandonnez? s’écria madame de Breuil d’une voix douloureuse.
Madame de Breuil prononça ces mots avec une telle onction et y mit un accent si déchirant, qu’il était impossible de n’en pas être touché.
— Un peu de confiance, madame la marquise, dit l’abbé Gerbideau avec émotion, c’est quand les âmes sont au plus bas que la grâce divine les relève. Espérez.
Le prêtre parlait encore, qu’une femme du service de la marquise entra dans sa chambre avec un certain empressement.
— Madame, dit-elle.
— Qu’est-ce ? dit madame de Breuil, vous avez des airs étranges !
— C’est qu’il y a là quelqu’un qui veut absolument parler à madame la marquise.
— Et quel est ce quelqu’un ?
— Un vieux domestique de la maison, Ambroise.
— Ambroise? Et qu’a-tril à me dire? Vous en a-t-il fait part ?
— II prétend qu’il faut qu’il voie madame la marquise, mais sur-le-champ, sur-le-champ ; que c’est pour un objet qui presse.
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— Mais encore ?
— II dit qu’il s’agit de M. le marquis.
— De mon fils? Faites-le entrer, s’écria madame de Breuil. Vous le voyez, monsieur l'abbé, des prières comme les vôtres ne manquent jamais leur effet ; c’est le ciel qui nous envoie cet homme.