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LA RÉSISTANCE

Ambroise entra, il était dans un état à faire pitié. A la poussière qui couvrait ses vêtements, à la sueur qui découlait de son front, il était facile de voir qu’il venait de faire une longue traite, et qu’il avait pressé son allure, autant que ses forces et son âge le permettaient. Et pourtant, quelque grande que fût cette fatigue du corps, et quelques traces qu’elle eût laissées sur son visage, ce n’était rien auprès de la consternation qui y régnait et de la douleur qu’on y voyait empreinte. Ambroise avait vieilli en deux jours plus qu’il ne l’avait fait en soixante années ; on aurait cru voir un spectre marcher. Sur ces indices, on pouvait mesurer ce que cet homme avait souffert et quelles tortures secrètes il avait endurées.

Aljpeine se trouva-t-il en présence de la marquise, qu’il se précipita à ses pieds, dans l’attitude et avec les gestes d’un homme égaré et accablé.

— Madame la marquise ! s’écria-t-il.

— Qu’avez-vous, Ambroise ? lui dit-elle avec bonté. Relevez-vous donc.

— Je suis un grand coupable ! dit le vieillard en dirigeant les mains vers le ciel.

— Vous, Ambroise? »

— Oui, moi. Madame la marquise en doute ; elle

garde encore une bonne opinion de son serviteur, et pourtant rien n’est plus réel.

— Vraiment? Parlez alors !

— Mais aussi j’ai tant souffert! Madame la marquise ne peut pas s’en faire une idée.

— Assez là-dessus, Ambroise, et, encore une fois, relevez-vous.

— Puisque madame la marquise le désire...

— Je l’ordonne.

— J’obéis, dit le vieillard en se remettant debout par un pénible effort.

— Et maintenant, Ambroise, expliquez-vous : vous me voyez dans des inquiétudes mortelles.

Au lieu de répondre, le vieux domestique jeta un regard sur l’abbé Gerbideau et le reporta ensuite vers la marquise. Celle-ci comprit son scrupule, et s’empressa de le lever.

— Vous pouvez parler, Ambroise, dit-elle, M. l’abbé n’est pas de trop.

Puis, afin de mieux préciser les éclaircissements qu’elle avait hâte d’obtenir, elle ajouta :

— On me dit que vous savez où est mon fils?

— Oui, je le sais ; madame la marquise va l’apprendre ; je ne lui cacherai rien. Elle ne pqpt me pardonner mes torts qu’à la condition que je serai sincère.

Quelque impatience qu’éprouvât la marquise, il en fallut passer par le détail de ce qui avait eu lieu. En vain essaya-t-elle de ramener le vieillard aux faits qui la touchaient et causaient ses alarmes, celui-ci ne se laissa pas détourner du soin de sa justification. Les événements qui s’étaient succédé avaient imprimé au cerveau du malheureux un ébranlement terrible ; il ne voyait les événements qu’à travers le rôle qu’il avait joué et la responsabililé qu’il avait encourue. Si c’était le moindre souci de la marquise, pour Ambroise c’était le plus grand. Aussi n’omit-il rien de ce qui le concernait ; il dit comment le marquis l’avait entraîné dans son complot, et quels efforts il avait laits pour cela ; il raconta ses tentatives de séduction sur Blanche, et la

résistance de la jeune 011e, l’histoire de la lettre et tout ce que l’on sait déjà; puis il en vint au rapt et aux circonstances qui l’avaient accompagné. Vingt fois, dans le cours de ce récit et à chaque détail un peu grave, le vieillard s’interrompait pour protester de ses intentions.

— C’était tout pour un bien ; que madame la marquise en soit persuadée, tout pour un bien ! Puis, comment aurais-je résisté à M. Roger, moi qui l’ai vu si enfant?

Madame de Brcuil comprit que, dans les conditions où se trouvait la tête d’Ambroise, elle n’en tirerait rien, si elle ne prenait le parti de l’enfermer dans un interrogatoire précis, et qui mît fin à ses divagations. Peu lui importait ce qui avait précédé l’aventure ; ce qu’elle voulait savoir, c’était le point où elle en était, en quel endroit se passait la scène, ce que Roger avait osé et si Blanche avait succombé, les violences de l’un et la résistance de l’autre; enfin, tout ce qu’avait pu recueillir un témoin demeurant sur les lieux.

— Ambroise, dit-elle avec douceur, calmez vos appréhensions. Je sais ce que vous valez ; je vous rends justice.

— Madame la marquise voit bien que je suis plus digne de pitié que de blâme.

— Oui, mon ami; oui.

— Et si le fonds n’était pas bon, est-ce que je serais ici? Est-ce que je viendrais m’accuser moi-même? Est-ce que je me serais traîné à pied par les chemins abîmé de fatigué et de regrets, pour venir tout raconter à madame la marquise et lui dire qu’il est temps qu’elle s’en mêle, afin qu’il n’arrive pas un plus grand malheur ?

Après bien des discours, Ambroise arrivait à l’objet important; il ne s’agissait plus que de le maintenir dans la voie où il était.

— Il y a donc du danger? dit-elle.

— Madame la marquise peut le croire; il a fallu cela pour que je quittasse la jeune fille, ne fùt-ce qu’un mo-

ment. Elle n’avait que moi ; maintenant, la voilà seule. Mais, c’est égal, elle ne bronchera pas. Quelle âme, Dieu! quelle âme !

— Et Roger, que fait-il?

— Que madame la marquise ne me presse pas làdessus; je serais obligé de faire ce que je n’ai jamais fait de me vie : dire du mal d’un de mes maîtres.

— N’importe, Ambroise, vous êtes excusé; parlez, il le faut!

— Eh bien ! M. le marquis est à ne pas le reconnaître. Il a tous les démons dans le cœur. Depuis que nous sommes là-bas, il ne se possède plus, il ne tient plus en place. Pas un moment de repos, pas une minute de trêve. Le jour, il se promène dans le parc comme un insensé; la nuit, il parcourt la maison du du haut en bas, écoute aux portes, fait sentinelle dans les corridors. Je le crois atteint de démence. Il gesticule, il se démène, il parle seul et assez haut pour être entendu. « Il faudra bien qu’elle cède, dit-il ; de gré ou de force, il le faudra. Je saurai bien l’y contraindre. » Voilà ses propos, voilà ce qu’il répète à chaque instant, et ce qui, depuis deux jours, me remplit d’épouvante.

— Et comment n’a-t-il pas donné suite à ses menaces?

— Comment ! Ah ! c’est qu’il y a près de la petite un ange qui l’assiste dans les moments dangereux : autrement, jamais elle n’y eût tenu. Que madame la marquise se figure que depuis quarante-huit heures cette enfant est debout, qu’elle n’a pas fermé l’œil, et qu’elle n’accepte de nourriture que pour avoir la force de résister. M. le marquis a beau s’opiniâtrer, la jeune fille est plus entêtée que lui; la force qu’il a pour le mal, elle l’a pour le bien. Un seul trait, et madame la marquise va en juger. Le hasard m’amène un instant sous ses croisées; elle m'aperçoit : « Mon bon Ambroise, » s’écrie-t-elle avec un mouvement de joie. Elle m’appelait son bon Ambroise; elle me croyait prisonnier comme elle, elle ne se doutait pas que j’avais été l’in-

strument de son malheur. J’aurais voulu être à cent pieds sous terre. Cependant je m’approche du plus près que je peux, en me garant des espions : « Mademoiselle Blanche, lui dis-je; que Dieu vous garde ! » Làdessus j’allais me retirer, quand elle insista : « Mon bon Ambroise, dit-elle, un service. — Parlez, mademoiselle Blanche, répondis-je, — Et ne me refusez pas,

— Si c’est possible, vous pouvez y compter. — C’est que j’y tiens, Ambroise, voyez-vous ! — Eh bien I dites.

— Point d’objections, surtout. — Aucune, soit; parlez! que vous faut-il? — Un couteau. » Yoilà ce qu’elle me demandait, cette enfant; et cela d’un air si simple, si naturel, qu’on eût dit qu’elle en voulait peler une pomme. Madame la marquise peut penser si j’étais ému en m’en allant de là ; mes larmes coulaient à ne pouvoir tarir; il me semblait que j’avais mille dards sur le cœur et je ne sais combien d’aiguillons dans la tête. « Ah ! me dis-je, cela ne peut pas durer ainsi ; il est temps de tirer cette pauvre créature des mains de son bourreau. Ambroise, c'est toi qui as fait la faute, c’est à toi de la réparer. »

— Et qui vous en a empêché, mon ami?

— Impossible, j’étais surveillé. Madame la marquise doit être bien convaincue que je l’ai essayé. Depuis deux jours je ne songe qu’à cela; c’était mon rêve : lui donner la clef des champs et partir avec elle. Il n’y a pas eu ipoyen. Les deux valets que M. le marquis a emmenés avec lui ne me perdaient pas de vue. Ce sont deux coquins fieffés, qui se vendraient au diable pour de l’argent et qui flattent les passions de leur maître afin de lui escroquer quelques écus. J’étais suspect à ces misérables, et ils ne me laissaient pas un moment de liberté ; allais-jè vers le parc, j’étais sûr d’avoir l’un d’eux sur mes talons. Quant au service de la maison, ils ne souffraient pas que je m’en mêlasse et ne m’y laissaient pas mettre les pieds. Que faire? Comment servir cette pauvre abandonnée? Si je m’éloignais, il ne restait plus personne pour la plaindre et lui porter secours. J’attendis donc, ayant l’œil ouvert sur ce qm

se passait, et j’y serais encore si les choses n’eussent pas été plus loin.

— Plus loin î Ambroise, est-ce possible?

— Ce qui me reste à dire sera un rude coup pour . madame la marquise ; mais il est impossible de reculer. Voici le fait. Il y a quatre heures de cela, j’étais dans l’une des allées du parc, l’une des plus touffues et des plus solitaires ; assis sur un banc, je réfléchissais au parti que je prendrais, quand j’entendis marcher près de moi; c’était dans une avenue voisine. Une charmille épaisse m’en séparait; mais à travers le feuillage on pouvait distinguer les personnes, et les paroles m’arrivaient très-distinctement. C’était M. le marquis en compagnie de son valet de chambre, le scélérat le plus consommé que j’aie jamais connu. « C’est le seul moyen, disait cet homme; autrement on rt’en finirait pas. — Tu crois? répondit notre jeune maître. — Rien de plus innocent, Monsieur peut m’en croire ; douze heures de sommeil très-profond, voilà tout ce qui s’ensuit. — Point d’autres dangers, au moins? — Point d’autres; je l’ai essayé vingt fois. »

— Dieu tout-puissant ! s’écria la marquise, un narcotique !

— Un narcotique ! répéta l’abbé Gerbideau.

— Je ne sais pas si c’est bien le nom, poursuivit Ambroise, mais, autant que je pus comprendre, il s’agissait d’endormir la jeune fille de manière à ce qu’elle n’eût plus le sentiment de ce qui allait lui arriver. Madame la marquise doit juger du coup que j’en ai ressenti. Je n’ai pas voulu en entendre davantage; c’était trop d’horreurs comme cela; à l’instant même j’ai pris ma course à travers le parc, ne sachant où j’allais, ni que faire ; mais bien décidé à ne pas rester une minute de plus dans cette maison. Je me dis qu’à tout prendre il valait mieux abandonner la jeune fille pendant quelque temps afin de venir rendre compte à madame la marquise de ce qui se passait et de la laisser agir comme elle l’entendrait. Voilà le parti auquel je m’arrêtai; il ne restait plus qu’à le mettre à exécution ; ce

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n’était pas chose-facile. La grille était fermée et je n’en avais pas les clefs ; on se défiait de moi, je passais pour suspect. Heureusement, il y avait dans le parc une échelle qui servait à l’échenillage des arbres ; je m’en emparai et l’appliquai au mur sur un point où le feuillage pouvait cacher mes mouvements. J'escaladai et me laissai tomber du côté de la route. A mon âge, de pareils exercices ne sont pas sans danger, et je pouvais y endommager mes vieilles jambes. Le ciel ne le voulut pas; j’en avais trop besoin pour d’autres que moi. Je me relevai intact, et, en recueillant toutes mes forces, j’ai pu arriver jusqu’ici.

Pendant qu’avait duré le récit d’Ambroise, la physionomie de la marquise avait rétléchi les impressions qu’il éveillait dans son esprit. Lorsque le vieillard avait rendu à l’héroïsme de Blanche un témoignage éclatant, un éclair d’orgueil avait animé son visage; lorsqu’il avait raconté la déchéance de Roger et les résolutions criminelles où la honte d’un échec l’avait conduit, son visage s^était empreint d’une douleur amère. Tout, dans ces détails, la touchait et la remuait si profondément, qu’elle en oubliait le prix du temps et l'urgence d’un secours. Elle ne se réveilla qu’aux derniers mots ,du vieillard.

— Monsieur l’abbé, dit-elle en se levant, vous l’avez entendu; il n’y a plus un instant à perdre.

— J’allais en faire la remarque, madame la marquise.

— M’accompagnez-vous, monsieur l’abbé?

— Si vous y consentez, madame la marquise.

— Partons alors, et sur-le-champ.

Elle sonna; une femme de service se montra sur le seuil de la porte.

— Qu’on fasse atteler le coupé, dit-elle, et qu’avant dix minutes il soit prêt.

Puis se tournant vers le vieillard qui, dans l’attitude la plus humble, attendait ses ordres :

— Ambroise, lui dit-elle, vous- savez le chemin, n’est-ce pas?

— Parfaitement, c’est à Yaucresson.

— C’est bien, descendez, Ambroise; vous monterez sur le siège avec le cocher. Et nous, monsieur l’abbé, adressons au ciel une dernière prière ; demandons-lui encore une fois que cette douloureuse affaire finisse bien.

Quelques minutes après, la marquise était en voiture, à côté du prêtre, et ses chevaux l’emportaient du côté de Yaucresson.

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