LA VOIX D’UN PRÊTRE
Quand la voiture eut quitté le pavé pour prendre la chaussée empierrée, et que la voix put dominer le bruit des roues, l’abbé Gerbideau engagea de nouveau l’entretien. S’il avait consenti à être du voyage, c’était pour cela ; il s’était réservé de dire un dernier mot et de frapper un dernier coup avant l’arrivée. Devant Roger, en présence de cette jeune fille, il ne convenait pas qu’il y eôt, dans l’attitude et le langage de madame de Breuil, l’ombre d’une hésitation; chaque parole devait porter et avoir des effets décisifs. Or, il semblait à l’abbé, en étudiant la physionomie de la marquise, qu’elle n’était pas encore bien fixée sur ce qu’elle aurait à dire et faire, et qu’il se livrait en elle un combat intérieur. Voilà ce qu’il désirait éclaircir.
— Madame, dit-il, nous sommes en chemin, et dans quelques minutes il faudra agir. Les conjonctures sont graves; tout conseille de se tenir prêt et de ne rien laisser au hasard. Avez-vous un plan arrêté, et quelle marche comptez-vous suivre?
Cette question, posée nettement, parut surprendre madame de Breuil et lui causer un certain embarras ; peut-être frappait-elle trop juste.
— La marche à suivre, monsieur l’abbé, dit-elle en détournant la tête vers la portière ; mais il n’y en a
qu’une, à ce qu’il semble, et elle ne demande pas' de grands efforts d’imagination : sauver cette jeune fille et la tirer des mains de cet insensé.
Le prêtre comprit, à l’accent et au regard, que ses craintes étaient fondées et qu’il y avait au moins partage dans l’esprit de madame de Breuil. Il la connaissait; il pénétrait les troubles de son âme. Dans le premier moment elle n’avait songé qu’à sa fille ; maintenant elle commençait à songer à elle-même. Les risques que courait Blanche, l’atfréuse position où elle se trouvait avaient d’abord été sa pensée exclusive ; déjà elle y associait d’autres préoccupations, et, en première ligne, le soin de 6on honneur, de sa considération, de sa réputation, ces idoles de sa vie, objet de tant et de si cruels sacrifices. Tels étaient les calculs auxquels la marquise était entraînée ; même daaS cette crise où l’honneur et la vie de ses deux enfants étaient
*en jeu, sa personnalité n’abdiquait pas ; l’orgueil et l’égoïsme ne perdaient rien de leurs droits.
C’est contre ces capitulations de conscience que l’abbé Gerbideau voulait prendre quelques garanties ; l’épreuve était rude, elle devait être complète.
— Non, madame la marquise, dit-il d’une voix grave jusqu’à la sévérité, non, cela ne suffit pas. Non, il ne suffît pas de v-uver cette jeune fille; non, il ne suffît pas de la tirer des mains de cet insensé : il faut aller plus loin. ,
La marquise se sentit devinée et en éprouva un peu de confusion.
— Monsieur l’abbé, dit-elle, nous irons aussi loin qu’il le faudra. Mais peut-on vraiment faire un plan à l’avance? Savons-nous seulement ce que nous allons rencontrer là-bas ? Rien qu’à y songer, ma tête se perd. Si c’était le désespoir, si c’était un irréparable malheur?
— Il faut s’attendre à tout, madame la marquise, dit le prêtre. Dieu permet parfois que les innocents payent pour les coupables; sa justice a des mystères qu’il n’est point donné à l’homme de sonder.
— Ma pauvre Blanche ! s’écria la marquise ramenée
à un sentiment de mère. Souffrir pour les autres, voilà son lot.
* — Mais, poursuivit l’abbé, si le bon ange qui veille près de cette enfant l’a soutenue jusqu’au bout; si clic est sortie victorieuse de ces épreuves, il est impossible de laisser les choses dans l’ctat où elles sont. Impossible, madame la marquise, ajouta-t-il en surprenant chez elle un mouvement de malaise; impossible : je répète le mot à dessein. De grâce, veuillez y réfléchir. N’esl-ce point assez que nous ayons été soumis une fois à cette détestable épreuve? Voulez-vous donc que ces scènes se renouvellent?
— Ah ! monsieur l’abbé, quelle opinion avez-vous de moi? Au prix de mon sang, j’aurais voulu les empêcher.
— Alors, Madame, il faut agir eu conséquence; il faut regarder comme secondaires toutes les autres considérations. Vous connaissez Roger; vous savez de quoi il est capable. Il vient de le prouver suffisamment, le malheureux !
— Hélas ! oui, monsieur l’abbé.
— Ses passions l’emportent; il ne sait pas y mettre de frein. Aujourd’hui vous lui aurez enlevé sa proie ; demain il cherchera à la ressaisir.
— Oh! monsieur l’abbé, que me dites-vous là? Mais il ne l’osera plus, mais il ne le fera plus. Braver sa mère ! Non ! non ! ce serait trop fort !
— Il le fera, il l’osera, Madame; il bravera sa mère ! Et pourquoi s’en défendrait-il? Il a bien bravé Dieu et ses châtiments ! De nouveau il tendra des embûches à çette pauvre créature, de nouveau il subornera des agents, trouvera des complices pour la surprendre. Ce sera toujours ainsi, toujours à recommencer, vous dis-je.
— Je le maudirais, alors ! s'écria la marquise irritée.
— Votre malédiction môme y échouerait, Madame. Il est un degré dans le vice d’où rien ne ramène un homme, et je crains que Roger n’y soit descendu. Il n’y a qu’un coup de foudre qui puisse l’arrêter, ou
bien une barrière assez haute pour qu’il ne puisse pas la franchir. Ç’est cette barrière qu’il faut mettre entre cette jeune tille et lui.
En prononçant ces dernières paroles, la voix du prêtre avait quelque chose de solennel et qui tenait moins du conseil que du commandement. 11 ne priait plus, il ordonnait; ce n’était plus un confident, mais un juge. Madame de Breuil se sentit ébranlée.
— Une barrière ! dit-elle, nous en mettrons autant qu’il en faudra, monsieur l’abbé. J’y veillerai moi-môme.
— Gela ne suflit pas, Madame.
— Vraiment l
— Non, cela ne suffit pas. Vous songez toujours à une barrière matérielle, à des empêchements, à des obstacles ; ce n’est pas ainsi que je l’entends.
— Mais de quoi s'agit-il, alors?
— D’une barrière morale, et si puissante, et si forte, que Roger, tout dépravé qu’il est, ne soit jamais tenté de la briser.
— Et cette barrière ?
— Vous ne devinez pas, madame la marquise?
— Mais, non, je vous assure.
Elle n’était pas de bonne foi quand elle parlait ainsi; à la pâleur de ses lèvres, au tremblement qui s’était emparé d’elle, on voyait bien qu’elle avait au moins le pressentiment de ce que l’abbé Gerbideau allait lui demander. Celui-ci continua d’une voix lente, et comme s’il eût prononcé un arrêt :
— Eh bien I madame la marquise, cette barrière morale, c’est un mot de vousl
— Un mot de moi?
— Un seul mot. Il faut que Roger sache, aujourd’hui même, ce que vous est Blanche et ce qu’elle lui est.
Quoique madame de Breuil s’attendit à ce qu’on exigerait d’elle un sacrifice, elle ne croyait pas qu’il irait jusque-là. Ses airs, ses manières changèrent à l’instant; elle passa de l’obéissance à la révolte.
— Ah I monsieur l’abbé, s’écria-t-elle d’un ton impérieux, que me demandez-vous là?
Celui-ci était décidé à ne pas céder et à persister jusqu’au bout, dût-il encourir une disgrâce.
— Je vous demande, Madame, ce qui est juste et ce qui est votre devoir, répondit-il. Je vous le demande au nom de Dieu qui nous juge et de votre cœur qui doit vous parler plus haut que moi; je vous le demande au nom de tous les sentiments naturels et de la piété que vous professez ; je vous le demande comme prêtre et comme homme : vous devez le faire, vous le ferez.
— Mais, monsieur l’abbé, y songez-vous? s’écria la marquise; y songez-vous? N’est-ce pas une monstruosité, ce que vous me conseillez de faire?
— Non, madame la marquise, c’est une justice.
— Une mère se confesser à son fils, une mère faire l’aveu d’une faute à son fils ! Monsieur l’abbé! est-ce possible?
— Il le faut, Madame.
— Vous parliez de sentiments naturels ; mais un tel aveu est contre nature, monsieur l’abbé !
— Pensez-vous que la situation où se trouvent blanche et Roger le soit moins, madame la marquise?
— Dire tout à mon fils, avouer tout à mon fils ! Mais quels seront ensuite mes rapports avec lui ? Quel respect pourra-t-il avoir pour moi? Oh ! c’est affreux que d’v penser. Je ne pourrai donc plus me trouver en sa présence sans rougir; je perdrai mon autorité de mère, il sera affranchi de ses devoirs de fils. Plus de lien entre nous, si ce n’est celui d’un commun déshonneur.
— Ce sera votre châtiment et le sien, madame la marquise, dit l’abbé Gerbideau. Vous trouvez l’expiation sévère, mais la faute l’est aussi. Vous avez sacrifié à l’orgueil, c’est dans votre orgueil que Dieu vous frappe. Vous avez tout subordonné aux apparences, il faut qu’elles vous accusent enfin, qu’on sache bien qui vous ôtes, ce que vous avez fait, et que vous n’ôtes pas aussi parfaite que vous en avez l’air. Vous devez cela à Dieu, qui n’aime pas le mensonge ; vous devez cela aux hommes, qui ont besoin d’exemples éclatants. Vous le devez surtout à cette malheureuse enfant, tant de fois
votre victime : victime de votre abandon, victime de vos soins mêmes; plus heureuse si, après l’avoir délaissée, il ne vous avait pris la fantaisie de la rapprocher de vous. Vous le lui devez comme réparation du passé et comme garantie contre l’avenir, afin que ce jeune homme sache que c’est à une sœur qu’il s'adresse et qu’il ait horreur de lui-méme en l’apprenant. Voilà ce que vous devez faire, Madame, pourquoi vous le devez, et à qui vous le devez. Et si vous cédez à mon conseil, si vous savez accepter cela comme une humiliation nécessaire, comme une de ces grandes épreuves qui épurent les âmes et les élèvent en les abaissant ; si vous y apportez un esprit humble, soumis, résigné ; si vous parvenez, au moyen d’un effort soutenu, à vaincre ce démon de la vanité qui tient tant de place dans les actes de votre vie, à faire au monde une moins grande part et une plus grande à Dieu qui lit dans les pensées; s’il en est ainsi, Madame, si vraiment vous en arrivez là, aux douleurs de l’épreuve se joindront bientôt les grâces qui doivent en découler, vous vivrez en paix avec vousmême et avec les autres, vous pourrez aller le front haut et racheter la faute par le repentir; vous marcherez par d’autres moyens à la conquête d’une eslime plus sûre, d’une considération mieux fondée et à laquelle votre conscience ne donnera pas un perpétuel démenti.
Pendant ce long discours, la marquise avait passé par des impressions diverses. Rebelle d’abord et décidée à lutter, elle avait opposé aux paroles du prêtre une impatience mal déguisée et presque de la mauvaise humeur ; puis, peu à peu, à mesure que sa voix s’élevait, que son accent s’imprégnait de plus d’onction, un changement s’opérait dans la physionomie et dans les manières de sa pénitente, l’impatience et l’humeur cédaient d’abord, puis l’attention redoublait, enfin l’émotion finissait par prendre le dessus, et les larmes inondaient ses joues. C’était un témoignage évident du triomphe de l’abbé Gerbideau ; la marquise déposait les armes.
— Vous l’emportez, mon père, s’écria-t-elle. Bénissez-moi, j’obéirai.
292 mathias l’humoriste.
Cette scène finissait, lorsque Ambroise annonça qu’on était en vue de la grille et qu’il fallait se tenir prêt.
a l’intérieur,
Les choses, hélas ! avaient fait bien du chemin dans l’intérieur de la maison depuis le départ d’Ambroise.
A peine le vieillard venait-il de franchir le mur du parc, et avait-il fait une centaine de pas, que l’on s’aperçut de son évasion. L’échelle le trahit ; on vit surle-champ comment il avait pu s’échapper et l’on devina dans quel dessein.
— Le sournois! s’écria le valet de chambre, il nous a glissé entre les doigts. Ce n’est pas ma faute au moins, j’avais assez prévenu mon maître qu’il nous trahissait. Un pleurnicheur! Un homme qui a de grands sentiments à ses ordres ! Comme si ce n’était pas de luxe pour un valet.
Cependant, comme cet incident pouvait avoir des suites, il était du devoir de cet homme d’en informer le marquis. Celui-ci le prit encore avec plus de feu que son serviteur.
— Ambroise parti? s’écria-t-il.
— Oui, Monsieur.
— - Et par quel moyen?
Le valet de chambre raconta comment les choses avaient dû se passer; à ces détails, le marquis frappait la terre du pied et ne déguisait pas toute son impatience,
— Maladroits ! disait-il. Comment avez-vous pu le laisser échapper?
— Dame ! monsieur le marquis, il s’est bien gardé de nous en demander la permission.
Roger semblait réfléchir ; il prit un parti.
— Vous êtes deux ici : un suffit. Vite un homme à cheval, et qu’on aille sur les traces du fugitif. Qu’on le rejoigne, qu’on le ramène, c’est essentiel. Autrement, avant cinq heures, nous aurons la marquise sur les bras. Vous m’entendez.
— Monsieur le marquis va être obéi.
— Et qu’on crève une monture, s’il le faut, mais qu’on le rattrape.
L’un des valèts partit et se mit sur les traces d’Ambroise. Nul doute qu’il ne l’eût rejoint s’il avait suivi la même route. Heureusement le vieillard, pour abréger, avait coupé à travers le bois; l’exprès, envoyé à sa poursuite, le manqua et arriva aux portes de l’hôtel une heure avant lui. La prudence voulait qu’il ne se montrât pas ; il était signalé comme complice du marquis, et on ne l’eût pas laissé libre de repartir. Il se tint donc caché du mieux qu’il pût, épiant l’arrivée d’Ambroise, avec le dessein de l’arrêter s’il le pouvait, et, dans le cas contraire, de revenir à toute bride pour rendre compte à son maître du résultat de sa mission.
Ambroise arriva, comme on l’a vu, et monta chez la marquise. Nul moyen de l’en empêcher : ni la ruse ni la violence n’y eussent servi. Il ne restait plus qu’à reprendre le chemin de Vaucresson.
— Eh bien? dit Roger, qui s’était porté au-devant du domestique.
— C’est sans remède, monsieur le marquis.
— Il est entré chez ma mère?
— Du moins dans l'hôtel, je l’ai vu de mes yeux.
— Maladresse sur maladresse, s’écria Roger furieux. Vous mériteriez bien d’être corrigés à coups de cravache.
Les deux valets supportaient ces duretés avec un sang-froid exemplaire; ils se sentaient dans leur tort, et d’ailleurs Roger savait panser généreusement leurs blessures, Quand le premier feu fut passé, l’un d’eux reprit pourtant courage.
— Monsieur le marquis est bien bon de se désespérer ainsi, dit-il.
— Comme s’il n’y avait pas de quoi?
— Il nous reste plus de temps qu’il n’en faut pour achever la besogne.
— Une heure ou deux tout au plus. Je connais ma mère : elle va être là.
— Eh bien! dans une heure on fait beaucoup de choses. Si monsieur le marquis voulait essayer de mes petits moyens , ils sont prompts, et infaillibles, et garantis.
Roger était dans une situation d’esprit à ne plus reculer devant aucun excès. Tout allait lui manquer à la fois, tout le trahissait, tout se brisait entre ses mains. Une rage sourde le dominait ; il avait perdu le sentiment du mal et du bien; il n'apercevait qu’une chose, le but qui allait lui échapper et que jamais il ne pourrait ressaisir. Il se voyait à jamais ruiné dans l’esprit de ses amis du monde, ridicule, odieux, n’ayant pu ni séduire, ni réduire une enfant de quinze ans. Toutes ces pensées en faisaient un halluciné de la plus dangereuse espèce. Il regarda en face le valet qui lui avait fait par deux fois cette criminelle proposition, et le voyant impassible et résolu :
— Venez, lui dit-il.
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