LE PASSAGE SECRET
Cet entretien du marquis et de ses deux valets avait lieu dans une partie du jardin assez rapprochée des croisées de Blanche pour qu’elle en pût suivre les détails et en deviner le sens. Quelques mots seulement étaient parvenus jusqu’à elle; mais, à l’énergie du geste, elle ne pouvait douter qu’il ne s’agît de résolutions menaçantes et d’un dernier assaut où tout serait mis en usage pour la réduire à merci. Sur ceux qu’elle avait essuyés, elle pouvait se faire une idée de ceux qui
l’attendaient encore. Il n’y avait pas de force humaine qui pût y résister. Si elle était encore debout, le ciel en avait tout l’honneur; il avait multiplié les miracles en sa faveur. Mais les choses en arrivaient à ce point où la fatalité devait l’emporter et ne lui laisser de recours que dans les moyens extrêmes.
Quand elle eut compris de quoi il s’agissait et vu ces valets qui, à l’envi, excitaient leur maître en démence, elle laissa retomber les rideaux de la croisée, à l’abri desquels elle avait suivi cette scène.
— Il est temps de risquer mon dernier enjeu, dit-elle.
Et elle gagna l’une des deux pièces qui formaient des dépendances de sa chambre. Voici ce qui l'y attirait.
Dans le cours de la dernière nuit, et îi une heure avancée, elle avait distingué, au milieu du silence, un bruit qui ne provenait pas de la direction accoutumée, et était d’une nature tout autre que ceux qu’elle avait l’habitude d’entendre. Ce bruit partait de l’un des cabinets ; il consistait en coups secs et réguliers frappés contre la cloison; on eût dit le choc d’un outil attaquant les murailles. Blanche redoubla d’attention et chercha à se rendre compte des faits; le travail se passait derrière les corps de bibliothèque et sur un point où, au lieu de livres véritables reliés en basane et en veau, il n’y avait que des livres imaginaires, figurés par des dos en bois et revêtus d’étiquettes de fantaisie. C’était là le siège du bruit, et pendant quelque temps encore il se prolongea. La jeune fille était sur ses gardes, immobile, vigilante, et prête à tout événement.
Enfin, aux premières lueurs du jour, le silence se fit de nouveau et la cloison redevint muette. 'Ce fut au tour de Blanche d’agir et d’essayer une reconnaissance. La clef était sur le corps de bibliothèque; elle l’ouvrit et s’assura que ce meuble avait une distination tout autre que sa destination apparente. Point d’étagères à l’intérieur, point de rayons, point de supports à crémaillères; mais simplement des châssis en bois de chêne et dans le bas une marche qui portait l’empreinte d’un usage antérieur. Évidemment il y avait une issue au fond
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de ces châssis, et un secret qui donnait accès dans cette issue. Blanche chercha et eut vite trouvé ce qu’elle cherchait ; on n’y avait pas mis grand mystère. Sur le panneau de gauche était un bouton en cuivre, saillant et facile à voir; elle pressa, et le châssis du fond tourna sur lui-méme en démasquant une ouverture par où un homme pouvait s’introduire dans l’appartement.
C’était un passage secret, et, dans la nuit précédente, on avait essayé de le forcer. A quoi bon? Hélas ! par un raffinement nouveau, et afin d’agir sur l’esprit de Blanche au moyen d’un peu de terreur. Ce but fut manqué; la jeune fille n’en était plus à compter avec le péril. Au lieu de s’en alarmer, elle se réjouit de sa découverte; elle y vit un instrument de défense, et, qui le sait? peut-être de salut. Sans hésiter, elle s’engagea dans l’issue, un bougeoir à la main, et descendit les premières marches d’un escalier à vis, ménagé au sein des murs. Probablement ce détail mystérieux remontait à l’origine de la construction, et avait servi à plus d’une aventure. Nos pères, et surtout ceux du siècle précédent, étaient fort avancés là-dessus et demandaient volontiers à l’architecture ces petites ressources et ces combinaisons ingénieuses à l’usage de leurs amours.
Blanche s’avançait avec précaution ; quoique personne ne fût encore levé, elle se défiait des surprises. De temps en temps elle s’arrêtait et écoulait, puis se remettait en marche en amortissant le bruit de ses pas. L’escalier était roide, et, pour s’y affermir, elle appuyait ses mains contre les parois chargées d’humidité. Enfin elle toucha aux derniers degrés de cette spirale et arriva au niveau du rez-de-chaussée. Là, les précautions devaient être plus grandes encore, car les surprises étaient plus à craindre. Une porte s’y offrait avec des gonds et une serrure rouillés ; elle fit un effort, pesa sur la clef et l’ouvrit. Cette porte débouchait sur une serre ; masquée par. des plantes grimpantes qui l’enveloppaient en entier, elle n’était accessible que pour ceux qui en connaissaient le secret.
Tout ce que Blanche désirait pour cette fois, c’était
de bien examiner les lieux; elle se réservait de s’en servir plus tard dans un cas d’urgence. Elle reprit donc le chemin par où elle était descendue, en ayant soin de ne rien laisser sur son passage qui pût trahir la reconnaissance qu’elle venait d’en faire. G’étaitpour elle une ressource extrême, un instrument éventuel; elle les ménageait à ce titre dans ce dessein.
Or, quand elle eut surpris, entre Roger et ses valets, cet entretien animé et qui lui semblait rempli de menaces, elle crut toucher au moment décisif. Un secret avertissement lui disait qu’il était temps de quitter cette chambre fatale et de recourir à un abri plus sûr. Le parc était clos ; mais peut-être trouverait-elle les moyens d’en sortir sans être aperçue. Le jour commençait à descendre, et l’ombre pouvait la favoriser. D’ailleurs, quel risque courait-elle ? Captivité pour captivité, il n’y en avait point de pire que celle dont elle subissait les rigueurs et les dangers.
Une fois résolue, elle n’y mit point de délai, franchit l’escalier qu’elle avait découvert le matin et se trouva en présence de cette porte qui devait s’ouvrir pour sa délivrance. Tout le monde était sur pied dans la maison et la serre où Blanche allait déboucher était contiguô aux appariements : pour ne pas se trahir, il fallait une prudence extrême. Précisément, des voix s’élevaient près de là* et si distinctes, que la jeune fille n’en perdait rien ; elle reconnut celle de Roger :
— > Tout est-il prêt ? disait-il.
— Tout, répondait-on. Monsieur le marquis peut agir quand bon lui semblera.
Ces paroles si précises auraient chassé toute irrésolution de l’esprit de Blanche, s’il y en fût resté. On en était arrivé à ce point où les événements se précipitent et annoncent un éclat prochain. Elle ne pouvait plus ni attendre ni vaincre son ennemi; à tout prix, il fallait s’échapper de sés mains.
Quand les voix se furent éloignées, elle entr’ouvrit doucement la porte et jeta un coup d’œil sur la serre et les alentours. Personne en vue ; rien qui génàt l’essor de
la captive; les espions et les geôliers avaient disparu. Blanche sortit et respira avec une certaine joie cette brise de la campagne qui lui arrivait toute chargée de parfums.
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, c’est vous qui m’avez rendue libre ; que je reste pure maintenant, et votre nom sera béni !
Une allée couverte venaitaboutir devant la serre; elle s’y glissa et gagna les profondeurs du parc.