LA PERQUISITION
Blanche marcha devant elle en choisissant les points les plus touffus et en évitant avec soin de rester à découvert. Son plan était de longer toutes les clôtures pour s’assurer si elles ne lui livreraient point passage en quelque endroit, et, à défaut d’issue, de trouver un moyen d’évasion, quel qu’il fût, même au péril de sa vie. Les plus pénibles, les plus dangereux ne l’effrayaient pas; elle était résolue à tout, plutôt que de retomber entre les mains de son ravisseur.
En poursuivant ses recherches, elle eut bientôt vu que les murs régnaient sur toute la ligne de la propriété et y formaient un retranchement infranchissable. Plus d’instrument d’escalade, comme celui dont Ambroise s’était servi. Depuis lors, l’échelle avait été enlevée du parc et remisée dans les bâtiments de service. 11 ne restait à Blanche que deux moyens : c’était d’épier le moment où l’on ouvrirait une porte, afin de s’échapper par surprise ; ou bien de tenter l’ascension d’un arbre et d’atteindre le chaperon du mur. Or , de ces deux moyens, le premier était éventuel et impraticable ; il exigeait du temps, et Blanche n’en avait pas. Quant au second, il était bien viril et bien peu dans les habitudes d’une jeune fille. Les forces, les vêtements, tout en ren-
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dait l’exécution délicate et entourée de difficultés. Et pourtant, Blanche n’en désespéra pas; elle osa en concevoir l’idée et en affronter les chances. Elle se sentit le courage et la volonté de faire ce qu’un hardi bûcheron aurait osé à peine tenter.
Sur un point de l’enceinte, un marronnier couvrait le mur d’un feuillage épais, et étendait ses rameaux hors du parc dans un sens horizontal. Ce fut cet arbre que Blanche choisit comme favorable à son projet. Le tronc était gros et l’écorce rude; les mains de la pauvre enfant allaient en saigner, et elle ne pouvait atteindre la naissance des branches qu’à l’aide d’une persévérante et vigoureuse étreinte. N’importe, elle était prête à commencer l’épreuve, dût-elle y laisser des lambeaux de sa chair. Déjà elle avait embrassé l’arbre, déjà elle avait pris un premier élan, lorsque des cris retentirent sous les voûtes du parc; on la cherchait, onJ’appelait. Son évasion venait d’étre découverte, on était à sa poursuite.
Que faire? A quel moyen recourir? C’était une fatalité implacable. Encore quelques minutes, et, Dieu aidant, elle eût été sauvée : ces minutes lui manquaient. Elle essaya d’y supléer à l’aide d’un effort plus prompt, et de gagner le point de l’arbre d’où elle pourrait s’élancer hors des clôtures. Malheureusement les voix se rapprochaient ; on allait la rejoindre, la reprendre et la ressaisir.
— Par ici, par ici, disait un des valets; il y a des traces sur le sable ; nous la tenons.
Il n’y avait plus ni à délibérer, ni à hésiter; il fallait renoncer à l’escalade, au moins pour le moment. Par un mouvement rapide comme la pensée, la jeune fille se laissa retomber sur le sol et se jeta dans un buisson de coudriers qui garnissait le pied du mur d’enceinte. Cachée au plus épais, elle ne fit plus un mouvement et retint jusqu’à son haleine; le gibier qui se tapit dans son gîte n’a pas des instincts plus sûrs et ne dérobe pas sa présence avec plus de sagacité.
Arrivés à la limite où s’arrêtaient les vestiges, les deux valets se trouvèrent dans l’embarras.
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— Par où a-t-elle donc passé? dit l’un.
— C’est de la magie, dit l'autre.
— Nous avons tout battu, pourtant.
— Oui, et elle doit être ici. Mais où? Pourvu qu’elle n’ait pas pris le même chemin que le vieux.
Tout en échangeant ces mots, ces deux hommes écartaient les buissons et les frappaient avec de grandes gaules; par trois fois, ils passèrent devant oelui où Blanche avait cherché un abri; un mouvement, un soupir, un sentiment de frayeur, et elle eût été découverte; elle ne bougea pas plus qu’une morte. Les deux valets paraissaient désespérer du succès lorsque l’un d’eux dit à l’autre :
— Je tiens notre affaire, j’y suis.
— Vraimentl
— J’ai un moyen infaillible.
— Vrai!
— Infaillible ! Ne bouge pas d’ici; je vais revenir.
Pendant ce temps, que faisait Roger? Avec sa mobilité ordinaire, il avait, dans l’espace d’une heure, changé dix fois d’avis et de résolution. Mais pour l’exécution, le temps lui manquait, et c’était son principal embarras, celui qui le préoccupait surtout. Sa mère était prévenue, elle allait venir, elle allait se mettre à travers de cette aventure. Plus rien de possible, si elle arrivait; il n’y avait qu’à abandonner la proie. Or, il était bien plus simple et bien plus aisé de rester nanti que de se dessaisir; c’était du temps et des peines de moins. Voilà les calculs de Roger; voici maintenant les conclusions qu’il en tirait. Puisque la marquise allait venir, il fallait lui céder le terrain; il fallait qu’en arrivant elle trouvât la cage vide et les oiseaux dénichés; il fallait qu’elle né trouvât à exercer son éloquence que sur de6 murs dé* serls et les arbres silencieux du parc.
Le premier soin du marquis avait été de faire atteler; Blanche ne devait être prévenue qu’au dernier moment. Une fois l’équipage prêt et amené devant le perron, il acheva ses préparatifs, réunit Ses gens et monta dans la chambre où devait se trouver la jeune
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fille. Il êft avait la clef; c’était une garantie; et pourtant il nft l’y trouva pas. Il crût à un jeu, à une ruse, et fouilla partout, sous tous les meubles, dans les armoires, dans tous les recoins. Point de Blanche ; elle avait disparu. Il recommença ses recherches et aperçut la porte de la bibliothèque ouverte; il en connaissait le secret et comprit qu’elle s’était enfuie par là. Cette découverte ne lui causa ni surprise ni désappointement. Pèu importait; elle ne pouvait être loin; le parc était bien fermé et là grille ne s’était point ouverte; il envoya des gens à la recherche et attendit qu’on eût ramené la fugitive, de force ou de gré.
— Et surtout, leur dit-il, menez l’affaire rondement, l’heure presse.
Voilà ce qui mettait en souci les deux valets; la voiture était attelée, leur maître s'impatientait, et la jeune fille n’était pas retrouvée. C’est ce qui avait décidé l’un d’eux à employer, à l’insu du marquis, un parti décisif et auquel probablement celui-ci eût répugné. Cet homme s’approcha du chenil et en détacha le chien de garde, qui bondit de joie en recouvrant sa liberté à une heure et dans des circonstances inusitées.
—* Cherche, Sultan, lui dit le valet en le lâchant.
Le chien partit d’un trait et remplit bientôt le parc de ses aboiements. -
Blanche l’entendit et comprit le sens des dernières menaces qu’elle avait entendues; on la traitait comme une bête fauve, on la livrait aux limiers. Cependant elle ne broncha pas, elle tint bon ; elle eut l’espoir què l’instinct de l’animal serait mis en défaut. Chaque aboiement du dogue retentissait à son oreille Comme un signal d’alarme, et leur violence, à chaque instant accrue, témoignait qu’il ne se trompait pas et courait droit à sa proie.
En efTet, peu de minutes après, il arriva en furieux, et, du premier bond, se jeta sur le buisson où se cachait la jeune fille. A l’aspect de cet animal dont la gueule écumait et semblait animé jusqu’à la rage, Blanche poussa un cri; elle se crut perdue.
— Tout beau ! Sultan, s’écria le valet qui était resté en ces lieux et qui parvint à contenir le dogue par le •collier, tout beau! Voulez-vous vous taire, mon chien!
L’animal aboyait et grondait encore comme si on l’eût troublé dans l’exercice de ses fonctions; il eût voulu achever ce qu’il avait si bien commencé. Heureusement qu’il avait affaire à un poignet vigoureux.
— Mademoiselle, ajouta le valet avec un certain respect, veuillez retourner dans votre appartement; cette bête est mal montée, et je ne pourrais pas répondre d’elle si vous vous obstiniez à rôder dans le parc.
Blanche était vaincue, elle céda. De toutes les épreuves qu’elle avait eu à essuyer, celle-ci était la plus rude ; elle avait eu peur. Comment eût-elle pu lutter contre ces méchancetés combinées? Maître et valets, tout s’acharnait contre elle et la soumettait à un raffinement de tortures digne des plus ingénieux bourreaux. Elle reprit le chemin du logis, résignée et presque réduite; elle était à bout; elle avait épuisé ce qu’une créature humaine peut imaginer pour sauver son honneur.
Aussi n’y eut-il plus de résistance de sa part : à tout ce qu’on lui demanda, elle céda machinalement et silencieusement. Quand Roger lui annonça qu’ils allaient partir, elle ne fît point d’objection; quand il lui dit de monter en voiture, elle obéit. Cette docilité lui parut de bon augure; il se crut le maître, et le sourire du triomphe anima ses traits :
— Ouvrez la grille, et en route, dit-il.
La grille s’ouvrit, et déjà les chevaux du marquis s’y engageaient, lorsqu’un équipage arriva dans un sens opposé : c’était celui de la marquise.