LA BARCELONNETTE
— Eh bien ! dit Daniel en se retrouvant avec les siens sur la clairière jOnehée des débris du répas, que vous en semble?
— Quelque courlis aura rasé le rivage et poussé son cri, dit Mathias!
— Non pas, non pas ; je ne me contente pas de si peti : c’est le diable en personne qui s’en mêle ; mais il n’aura pas le dernier mot. Achevons le melon.
Malgré cette saillie, le repas se termina moins gaiement qu’il n’âvait Commencé. On se hâta d'en finir et de mettre de l’ordre dans le service. Les reliefs du festin furent abandonnés; les serviettes et le couvert rentrèrent dans le panier que Daniel suspendit k son bras, considérablement allégé. Ces soins remplis, il donna lui-même le signal du départ :
— En route, S’écria-t-il, et dans un ordre régulier. Les femmes en avant, les hommes à l’arrière-garde.
11 semblait que tout fût dit pour ce joùr-là, et que les choses sé réduiraient à celte savante retraite. Hélas ! non : la part de l’imprévu était grande encore. A peine
la compagnie s’était-elle mise en marche, qu’nn nouveau eri retentit à ses eôtés. Surprise, elle s’arrêta : était-ce une illusion ou un piège ? Après ce qui s’était passé, tout devenait suspect. Elle hésitait donc et se défendait, lorsque les cris se succédèrent, fréquents et distincts.
Plus de doute; une créature vivante était à quelques pas seulement, et réclamait du secours. Daniel et Mathias s’élancèrent vers l’endroit d’où partaient les cris : les deux femmes suivirent. 1
Dix minutes s’écoulèrent sans qu’il survint de résultât ; dix minutes, c’est-à-dire un siècle. Tantôt les cris étaient faibles, tantôt ils étaient déchirants; ils changeaient de place comme si c’eût été un jeu de la part de celui qui les poussait. Cependant ils régnaient, à ne pouvoir s’y tromper, le long d’une oseraie mêlée d’aubépines et de saules qui bordait la rivière et formait sur la berge une sorte de rempart naturel. Pour y pénétrer, les difficultés étaient grandes. Mathias et Daniel essayèrent de s’y frayer un passage; vains elforts 1 L’obstacle était trop puissant. Ils. entendaient à quelques pas d’eux les cris de détresse, et ne pouvaient parvenir ni à en connaître la cause, ni à secourir la victime. Enfin .Daniel prit un parti décisif: il se jeta au plus épais des buissons, et r après une lutte de 'quelques instants poussa un cri de victoire :
— Ici, dit-il; tournez la haie. Je tiens l’objet; je le tiens.
Ce ne fut pas sans peine que Régine et les Mathias obéirent à cet appel et réussirent à le rejoindre ; une fois arrivés, un spectacle rempli d’émotions s’offrit à leurs regards.
Se servant d’une branche de saule comme d’un point d’appui, Daniel était penché sur la rivière et cherchait à atteindre un objet qui flottait au hasard, et que les lueurs du crépuscule rendaient très-distinct. C’était un berceau en osier; les cris qui s’en échappaient et des bras qui s’agitaient au dehors protestaient en faveur d’une créature innocente, vouée à la mort.
MATHIAS L’HtMORISTE. 37
— Pauvre petit ! s’écria Thérèse, tremblante de pitié et d’effroi. Sauvez-le, monsieur Daniel !
— Daniel, sauvez-le ! répéta Régine.
— Si je pouvais t’aider? ajouta Mathias.
Daniel n’avait besoin ni d’assistance ni d’encouragement; il s’inclinait sur le fleuve d’une manière effrayante k voir, et étendait le bras le plus loin possible. Qu’il perdît l’équilibre ou que la branche se brisât dans ses mains, et il tombait dans une eau très-profonde. Et pourtant, personne ne songeait au danger, et il n’y songeait pas lui-même ; les cris de cet enfant abandonné remplissaient les âmes d’une compassion si grande, qu’aucun autre sentiment n’y eût trouvé d’accès. Quand il se releva et dit avec un accent presque désespéré :
— Jamais je ne pourrai l’atteindre !
Les cœurs se serrèrent comme si un arrêt de mort venait d’être prononcé.
Cependant tout s’expliquait : l’apparition qui avait frappé Daniel, et le premier cri qu’il avait été seul à entendre. Sans doute la personne chargée d’abandonner l’enfant avait passé sur l’île une portion de la journée ; elle avait attendu, à l’abri du bois, l’heure d’accomplir son affreux dessein. La nuit venue, elle s’était rapprochée de la Seine, et là sa main avait fléchi ; peut-être était-ce celle d’une mère. Au lieu de noyer l’enfant, elle l’avait livré, comme un autre Moïse, au cours du fleuve qui bientôt devait le submerger. Le berceau, d’un osier très-serré, flotta d’abord; quelques rameaux l’arrêtaient par moments et suspendaient sa marche; mais ce n’étaient que des répits. Peu à peu, l’eau pénétrait jusqu’à l’enfant; encore quelques secondes et il allait être englouti. C’eût été fait déjà, si des branches de saules, plongeant dans la rivière, n’eussent enlacé et soutenu le berceau. Il surnageait toujours , mais par miracle, ayant pour point d’appui ce massif de verdure que Daniel ne pouvait atteindre, à son grand désespoir.
Que faire ? qu’essayer encore? Le digne garçon ne
trouvait rien et restait anéanti devant le sentiment de son impuissance. Il allait et venait sur la berge, appelait du secours, hélait toutes les barques qui passaient au large, et tout cela en pure perte. Enfin, il se retourna vers son compagnon :
— Mathias, dit-il, Mathias !
— Qu’est-ce, Daniel ? répliqua celui-ci, dont Démolion, pour être concentrée, n’en était pas moins vive. Y a-t-il du nouveau ?
— 11 y a, Mathias, que cet enfant va périr. Les branches fléchissent, le berceau s’emplit : tu le vois.
— Hélas!
— Il est inutile de rester deux ici, les bras croisés. Pars, laisse-moi veiller seul. Cours le long de la rive, peut-être y trouveras-tu un bachot.
— J’y vais.
r— Pas de ce côté, Mathias ; en amont, en amont. Si tu en trouves un, tu descendras le courant et viendras ranger ces saules. Vous, Régine et Thérèse, tenez-vous à l’écart, et un peu de calme.
La voix de Daniel avait quelque chose de solennel ; on lui obéit sur-le-champ. Mathias s’éloigna ; les deux femmes gardèrent le silence : Thérèse contint ses larmes; Régine se maîtrisa. Pendant quelques minutes on n’eutendii que les plaintes de la victime, toujours plus vives et plus pressantes. L’eau gagnait, la résistance des arbustes diminuait à vue d’oeil; c’était le dernier choc de deux forces contr aires ; enfin le fleuve eut le dessus, il -vainquit l’obstacle et emporta son fardeau. Ce fut un moment terrible.
— Il est perdu t s’écria Daniel ; il va couler bas !
Et, par un mouvement irrésistible, il se jeta, tout
vêtu, au fort du courant. Les deux femmes poussèrent un cri d’épouvante.
VIH
l’oeuvre de salut
En se dévouant ainsi, Daniel avait plutôt écouté son courage que son habileté dans l’art de nager. Quand il se trouva dans une eau profonde, géné par ses habits et maîtrisé par le remou, Pidée du danger qu’il courait lui revint à l’esprit, et son énergie en fut d’abord paralysée. Ses bras s’en allaient au hasard et comme s'il eût perdu la conscience de ce qui lui restait à faire; il s’agitait sur place et n’avançait pas, hésitait visiblement, et dirigeait du côté du rivage des regards involontaires. Cependant le t berceau s’éloignait.
Un cri qui s’en échappa rendit Daniel au sentiment de la situation, et réveilla chez lui une ardeur qui n’était qu’amortie. Son devoir d’abord, et pour le reste, à là garde de Dieu : ainsi pensa-t-il, et dès lors il frappa l’eau d’un bras plus ferme, recouvra son sang-froid, et tira droit vers le but. Il était temps, toute seconde comptait; les choses empiraient à vue d’œil. Aloqrdi par une charge croissante, le berceau plongeait de plus en plus ; les bords d’osier dépassaient à peine de quelques pouces le niveau du fleuve :
— Pourvu que je n’arrive pas trop tard! se disait-il.
De leur côté, les deux femmes, demeurées sur la berge, suivaient cette scène avec des angoisses faciles à comprendre, et qui s’aggravaient en se prolongeant. Cependant, à l’aide d’un dernier effort,' Daniel venait d’atteindre le berceau, et, tout en nageant d’une main, il le soutenait de l’autre et le poussait devant lui. Ce n’était pas une tâche facile. Çà et là régnaient des tourbillons qui le maîtrisaient et le forçaient à pirouetter sur lui-même. Puis à mesure qu’il séjour-
nait dans le fleuve, le poids de ses vêtements augmentait et rendait ses mouvements moins aisés ; ses chaussures, chargées d’eau, avaient la lourdeur du plomb. De là un épuisement graduel, et qui allait aboutir à une catastrophe inévitable. Daniel se sentait défaillir, le froid le gagnait, ses oreilles étaient le siège d’un tintement aigu, ses membres se roidissaient, sa vue devenait confuse. De nouveau, il eut un retour sur luimême et appela à l’aide d’une voix faite pour émouvoir.
— Mathias, s’écria-t-il, Mathias !
Personne ne répondit à cet appel désespéré, qui mourut dans les brises du fleuve.
Que faisait pourtant Mathias? Il accourait, sa mission remplie. En remontant les berges, il avait trouvé, dans un coude del’île, et à demi échouée, une barque de pêcheur que retenait une corde fixée à un pieu. La détacher, la pousser au large, s’y embarquer, avait été l’affaire d’un moment; mais comment la diriger? Les avirons manquaient; il fallut se contenter d’une perche abondônnée sur le rivage. Mathias s’en servit du mieux qu’il put, cherchant un point d’appui quand l’eau s’y prêtait, se laissant aller en dérive quand elle était trop profonde, et s’aidant, pour guider sa marche, des branches de saules qui se trouvaient à la portée de sa main.
Le hasard y mit du sien; cette nef, ainsi conduite, aurait pu entraîner vers la mer celui qui la montait : elle côtoya paisiblement l’île, comme si elle eût obéi à une impulsion invisible, et arriva devant l’oseraie, premier théàtre*de l’événement. La place était déserte. En vain Mathias jetait-il sur tous les points des regards inquiets; il n’apercevait nulle part de créature vivante. Qu’étaient devenues les deux femmes? Où était son compagnon? De quel côté fallait-il les chercher? Où aller et que faire? Une voix bien connue le tira de son indécision. C’était Daniel qui lui, adressait un second appel, et si déchirant, que, malgré la distance, cet «appel fut entendu.
— Mathias! disait-il, Mathias!
MATHIAS L’HDMORISTE. 41
Celui-ci comprit, à l’accent, qu’il y avait urgence et que le danger était imminent.
— J’arrive, dit-il. Où es-tu donc?
— Ici, Mathias.
Par une circonstance favorable, le fond avait diminué, et Mathias pouvait jouer de la perche. Il poussa la barque avec vigueur et se trouva bientôt en vue.
— Me voici, répétait-il, afin de donner du courage à Daniel.
Ces encouragements n’étaient pas de trop : le malheureux touchait à la limite de ses efforts. Heureusement la barque arriva; c’était le salut. Et pourtant la première pensée de Daniel fut une pensée de dévouement :
— Au berceau, Mathias ! dit-il. Ne t’inquiète pas de moi.
— Prends ma perche, du moins !
— Non, te dis-je, laisse-moi me débrouiller. Je m’en tirerai bien tout seul.
En effet, il prit un point d’appui sur le bord de la barque, tandis que Mathias attirait le berceau vers lui et le soutenait de son mieux. Il ne restait plus qu’une - difficulté à vaincre, et ce n’était pas la moindre. Comment les tirer de l’eau? Daniel, en se cramponnant à la barque, avait fait tout ce qu’il était possihle de faire; il ne pouvait rien au delà. Le sort y pourvut de nouveau : au plus fort de cet embarras, le digne garçon rompit le silence et recouvra l’exercice de ses facultés.
— Je prends pied, dit-il.
C’était le cri de délivrance; en touchant la terre tout reparut, môme sa gaieté.
— Vive le plancher des vaches! s’écria-t-il. Dis donc, Mathias?
— Qu’est-ce, Daniel?
— Garde ta perche au repos, je t’en conjure. Point de faux mouvement, rien qui puisse me faire retomber en pleine eau. Tu vois ce petit tertre, n’est-ce pas?
— Oui, Daniel.
— Eh bien ! tirons de ce côté. Soutiens l’enfant, moi je vais guider le bachot en posant un pied devant l’autre et en me défiant des trous. Le fond est de sable,
42 MÂTâTAS L’flUMORISTE.
je le sens; d’est ce qu’il y a de moins traître et de plus sûr. En avant donc : - ,
Et vogue ma nacelle- Qui porte mes amours.
Mathias së prêta à la manœuvre, et i’événement prouva que Daniel avait été bien inspiré. Le fond s’élevait de plus en plus et montait vers la berge en pente douce. Plus de danger, plus d’inquiétude, le sauvetage allait s’achever sans nouvel incident. Sur le rivage les deux femmes attendaient leurs maris, le cœur plein d’émotions et délivré du poids qui naguère l’oppressait. Dès qu’on le put, le premier mouvement fut de se jeter dans les bras lès uns des autres,
— Mon Daniel! s’écria Régine.
— Mon Mathias ! s’écria Thérèse.
— Il faut avouer' que je l’ai échappé belle ! dit Daniel. On revient rarement de plus loin.
l’épave
Ces effusions achevées, on songea ftu butin ; il coûtait assez eher pour qu’on lui fît un accueil empressé. Le berceau avait été tiré doucement à terre { l’enfant y reposait et ne semblait pas aVoir beaucoup souffert; l’eau l’avait respecté. Pour le préserver, l’osier, si serré qu’il fût , n’eût pas suffi ; mais en dedans, et Jüsqtl’à une certaine hauteur, une toile cirée avait été fixée Sur les claies, de manière à rendre la couchette imperméable, au moins pendant un certain laps de terfips.
Lorsquel’enfantaperçutautourde luides visages amis, il tendit ses petits bras et rendit sourire pour sourire.
— Le bel ange ! s’écria Thérèse en le couvrant de baisers. Voyez donc, Messieurs.
Elle le souleva et il fut embrassé à la ronde.
— En effet, il est gentil, le poupard, dit Daniel, ruisselant de la tête aux pieds, et semblable k uft
dieu marin qui vient de quitter son humide empire.
• — Qu’en faire? dit Mathias.
— Comment, répliqua Daniel, et qu’entends-tu par là : Qu’en faire? Mais l’emporter! Ça va de soi.
— De soi, de soi, dit Mathias avec un geste d’incrédulité.
— Sans doute. Voyons, réfléchis. Qu’est-ce qu’il serait. devenu, le marmot, si nous ne nous étions pas trouvés là, juste à point? C’était une pâture pour les poissons, rien de plus. Il disparaissait de ce monde, et s’en allait dans le néant. Estrce vrai?
— Tout ce qu’il y a de plus vrai.
— Eh bien ! Mathias, puisque sans nous il n 'existerait pas, il nous appartient; c’est une conséquence logique;
— Mais non.
— Non, non ! voilà qui est curieux. D’ailleurs, qui le réclame, l’enfant? Puisqu’il a été abandonné, c’est qu’on n’en veut plus. Celte fois la conclusion me paraît au-dessus de toute atteinte. En conviens-tu?
— Il le faut bien.
— Ah ! enfin ! c’est tout ce que je voulais. On l’abandonne, n’est-ce pas?.Eh bien! nous le prenons. Qu’estce qui nous manque, d’après ton propre avèu? Qu’estce que nous regrettions tout à l’heure? Un enfant. En voici un, Dieu nous l’envoie. N’est-ce pas, Régine, que c’est un présent d’en haut, et qu’il faut l’accueillir comme tel?
— Oui, Daniel, oui; voilà qui est bien parler. Si Mathias n’en veut pas, nous le garderons pour nous seuls.
Ces paroles allèrent droit au cœur de Thérèse; on lui enlevait une de ses joies; si résignée qu’elle fût aux caprices de son mari, elle n’y tint pas.
— Oh! mon ami, mon ami ! s’écria-t-elle en tournant vers.lui ses mains suppliantes : ne sois pas si cruel pour moi, je t’en conjure. Cet enfant nous appartient aussi bien qu’aux Daniel. Conservons-en notre part, croismoi; cela nous portera bonheur.
— • Qui est-ce qui parle de faire autrement? répondit Mathias, plus ému qu’il ne voulait le laisser paraître*
C’estce diable de Daniel qui me pousse toujours à bout.
— Que veux-tu? dit celui-ci, je suis trop mouillé pour raisonner juste. Je Voudrais te voir discuter avec tes vêtements collés sur les chairs.
— L’enfant sera à nos deux maisons, dit Thérèse ; quelle joie !
— A nos deux maisons, répéta Régine, et la bénédiction du ciel y entrera avec lui.
Ce fut sur ce pied que l’arrangement eut lieu ; entre l’enfant et ceux qui l’avaient sauvé, un lien existait dès lors que rien ne devait rompre. On le remit dans son berceau, tout empaqueté et sans en reconnaître le sexe. Le temps pressait, la nuit s’avançait, et quelques minutes restaient à peine pour rejoindre la barque du passeur avant qu’il ne quittât les lieux. Mathias voulait épargner à Daniel le soin de porter l’enfant ; mais celuici ne consentit pas à s’en dessaisir :
— Cela me séchera, dit-il ; rien ne vaut l’exercice après un bain de rivière.
On franchit la Seine, et à un point nommé une voiture se trouva libre dès la première station. Cette fois, il ne fut plus question de marchander; on l’arrêta tout entière et au prix que le cocher réclama. Il s’agissait de conduire à sa destination, le plus doucement et avec le moins de cahots possible, cet être innocent que la Providence avait jeté entre leurs mains. Aussi, au lieu d’exciter le cheval, Daniel surveillait-il le conducteur, afin qu’il ménageât ses mouvements et évitât les ornières :
— Prenez garde, disait-il ; voici un chariot à droite, n’allez pas le heurter. Assez d’aventures pour aujourd’hui ; regagnons en paix nos domiciles.
Comme on le pense, dans l’intérieur de la voiture, l’entretien roula sur l’enfant : les deux femmes échangaient leurs confidences et. concertaient leurs projets. On ferait ceci, on ferait cela ; il faudrait d’abord acheter telle ou telle chose, former un trousseau, songer à une nourrice. Dès le lendemain on se mettrait en course, on irait chez les marchands» on prendrait les informations nécessaires. Thérèse était surtout curieuse à observer ;
jamais elle n’avait montré une vivacité si grande et ne s’était livrée à un tel babil. Ces soins de mère la charmaient et elle les prenait avec une ardeur extrême. Quant à Régine, elle y apportait plus de réserve, sans en être moins préoccupée; elle ne se lassait pas d’en causer et d’entrer dans les détails, approuvait ou contrôlait les plans de Thérèse, en personne qui a l’expérience des choses et qualité pour donner des avis.
Entre les deux hommes, le sujet de la conversation était le même. Commenten aurait-il pu être autrement? Daniel devait désormais n’avoir qu’une idée fixe, c’était celle-là :
— Qu’en ferons-nous? dit-il à Mathias, dans une brusque apostrophe.
— De qui ? répliqua celui-ci ?
— De qui? belle demande ! De l’enfant. De qui veuxtu qu’il soit question ?
— Ah!
— Qu’en ferons-nous? je te le répète. Il esttempsd’y songer. Ces choses-là ne peuvent se régler de trop bonne heure. Qu’en ferons-nous? dis.
■ — Le sais-je?
— Je le sais, moi. Nous en ferons un mercier; c’est adjugé.
— Un mercier? allons donc !
— Pourquoi pas? trouves-tu quelque chose à redire à la partie ?
— Non; mais pourquoi s’enchaîner d’avance? A cet Age, sait-on seulement ce qüe c’est que la vocation? Peut-être y a-t-il beaucoup d’étoffe dans cet enfant !
— Eh bien! quand il aurait beaucoup d’étoffe, le croirais-tu déplacé dans l’état de mercier ? S’il a du génie, il deviendra mon maître; je n’en suis pas à cela près. Dès le jour où je le verrai capable de conduire un établissement, il prendra ma suite. C’est comme si c’était fait.
— Ta, ta, ta, ta, comme tu vas vite ! Et tu crois que je le laisserai grandir sans lui communiquer un peu de mathématiques ?
46 SCAÏtilAS t’HUltfOàlSTE.
— Mais non !
— Et s’il y mord et s’il devientferré sur l’algèbre, et s’il va d'une équation à une autre sans broncher, tu crois que je le laisserai devenir mercier quand il pourrait être ingénieur ? A- d'autres !
— Un ingénieur !. Jamais on ne fait fortune dans cette partie-là.
— Un mercier ! le bel honneur vraiment que.d’étre et de mourir mercier?
— Mathias ! ,
— Daniel ! .
L’entretien s’échauffait, et probablement il aurait dégénéré, si l’on n’était arrivé à la porte de Thérèse, il avait été convenu entre les deux femmes que, ce soirlà, l’enfant recevrait l’hospitalité chez les Mathias. Le lendemain seulement, on arrêterait un programme définitif. Le berceau fut descendu de la voiture et porté dans la chambre avec toute sorte de précautions. Cependant le sommeil de l’enfant fut interrompu ; ses yeux s’ouvrirent, ses lèvres se parèrent d’un sourire,,.
Thérèse n’y tint pas : elle voulut faire sur-le-champ la toilette de son poupon, et ouvrit les langes.
C’était une fille f
— Allons, dit Daniel, voilà au moins une querelle vidée. Il ne sera pas ingénieur.
— Il né sera pas ittércier non plus, dit Mathias.
l’ikqvéte
Le lendemain, les deux ménages étaient encore en révolution : de pareils événements sont de ceux qui ont des suites. Thérèse avait été, pendant toute la nuit, occupée de l’enfant; une mère n’y eut pas mis plus de Soins ; elle S’évéillait au moindre mouvement et accourait à la plus légère plainte. De là un peü d’insomnie
KATttlAS ï/HUMtrorRTiC. 41
- pour Mathias, qui se prit à envisager les choses du mauvais côté. A son lever, l’aventure ne lui parut plus aussi couleur de rose. • -.»
— Jolie musique, se disait-il, et à deux pas du chevet ! Si cela dure, j’en sécherai sut' pied : nie voilà voué aux nuits blanches à perpétuité 1
On le voit, Mathias en était aux regrets : affaire d’habitude et de tempérament. Daniel se trouvait dans des dispositions tout autres : lui aussi n’avait pas dormi, mais par l’effet d’un sentiment opposé : il songeait à cette journée féconde en incidents et à ee trésor qu f tl avait acquis au prix d’un si grand risque ; il s’inquiétait de ce qu’il en ferait, et gôfttait par avance les joies et les extases de la paternité. Dès que le jour parut, il se rendit chez les Mathias.
, Eh bieni -dit-il en entrant, comment vont les choses?
? — Mal, répondit celui-ci, mal !
— - Comment ! mai? L’enfant est donc indisposée ? s’écria Daniel inquiet.
— Non, pas. l’eflfaut, mais mhi. Juge donc, "depuis hier, pas une minute de repos, pas une ! -De minuit à cinq heures du matin, ça n’a élé qu’un concert,
•*— Un ceneert? -
-** il a-’y a qu'eux pour brailler de la sorte. Il faut qu’ils aient le gosier doublé de métal.
— C’est leur genre, à ces pauvres agneaux : plus ils crient, mieux ils se portent. Bah ! on s’y fait. ■ '
— Tu en parles à l’aise; je Voudrais t'y voir; les oreilles m’en bourdonnent encore. Et puis, souhaitez des enfants ! voilà les satisfactions qu’ils vous donnent ! * L’entretien en était là quand madame Daniel survint. La curiosité la poussait comme son mari ; elle voulait s’assurer de l’état des choses. La veille, il avait fàllu tout laisser en suspens : la précipitation du voyage, l’heure avancée, la fatigue, l’émotion, avaient empêché qu’on ne recherchât sur l’enfant quelques indices de son origine. On tint conseH, et il fût résolu qu’urté emqaète aurait lieu sans désemparer et séàiiee tenante. L’enfant dormait; au bruit qui sé lit; elle se réveilla,
48 MATHIAS L'HÜMOHISTE.
accueillit ses nouveaux amis avec un sourire et étendit les mains vers eux; on eût dit qu’elle était-née sous ce toit, tant elle s’y sentait à l’aise.
— Dieu ! la belle fille, s'écria Daniel en s’agenouillant devant le berceau. Viens donc voir, Régine.
Madame Daniel n’était pas, comme son mari, prompte à s’exalter ; elle avait fréquenté les châteaux anglais, peuplés des plus beaux enfants du monde, et pourtant elle ne put refuser son acquiescement.
— En effet, dit-elle, le joue lui réussit ; hier elle np paraissait pas si bien.
— C’est-à-dire, reprit Daniel, que c’est une petite merveille. Quelle carnation ! quel teint ! quelles joues ! Comme c’est ferme et blanc ! Mais embrasse-la donc, Régine, embrasse-la donc.
Il fallut en passer par là; l'enfant fut embrassée à la ronde, pendant que Daniel continuait l’inventaire de ses perfections : de temps en temps Thérèse y joignait son mot.
: — Et ces deux petites lentilles, . dit-il, ces grains de beauté 1 Admirez-les donc.
— Juste à la naissance du cou, ajouta Thérèse.
— L’une à droite, l’autre à gauche, poursuivit Daniel ; on dirait qu’elles se répondent ! C’est un signe de race, je m’y connais. .
— Cela se peut bien, dit Thérèse.
— Et ces pieds ! reprit Daniel.
— Et ces mains ! dit Thérèse.
— Et ces yeux d’un bleu céleste !
— Et ces cheveux d’un blond doré !
— Et cette bouche vermeille et jolie à croquer ! une vraie cerise ! H n’y en a de semblables que parmi les ehérubins.
Cette analyse aurait pu se prolonger et s’étendre à d’autres détails, tant les esprits s’échauffaient : heureusement Mathias et Régine intervinrent. Celle-ci avait gardé son sang-froid, celui-là ne se départait pas de son humeur ; tous deux pensèrent qu’il y avait eu assez d’encens brûlé en l’honneur des beautés de l'enfant, e-
MATHIAS i/HUMQRISTE. 49
qu’il était temps de donner aux recherches une direction plus sérieuse. On examina le berceau et les objets dont il était garni, le linge, le matelas, l’oreiller, et les accessoires de la layette. Rien n’était à négliger. Qui le sait?un.seul de ces détails, le moindre peut-être, pouvait servir à constater une identité ou à remonter aux sources d’une noble origine.
Au premier aspect du trousseau, les deux femmes ne s’y trompèrent pas : l’enfant devait appartenir à des personnes d’une condition élevée. Le linge était d’une finesse extrême, et des dentelles de prix ornaient les brassières et les bonnets. Régine, avec l’expérience qui la distinguait, alla droit à la marque ; il. n’en existait pas, à proprement parler. Point d’initiales du moins ; rien qui pût mettre directement sur la voie; seulement, dans un coin de chaque pièce et comme souvenir furtif, on retrouvait une sorte d’emblème, tracé avec de l’encre indélébile. C’était une fleur de lis, ou un trèfle d’un dessin très-imparfait. Sans doute la main qui avait marqué le linge de ce signe n’était pas sûre d’elle-même, ou bien, dans sa précipitation, elle n’avait pu donner à son travail un caractère plus soigpé.
Jusque-là, les recherches n’avaient pas fourni de grands résultats, et les pièces de conviction n’étaient ni nombreuses ni concluantes, Daniel en fit l’observation :
— Eh bien ! dit-il, après?
— Un instant, répliqua celle-ci; tout n’est pas désespéré. Vous autres hommes, vous jetez sur-le-champ le .manche après la cognée. Thérèse, prends la petite ; j’en veux avoir le cœur net.
Une fois le berceau dégagé, Régine y exécuta une de ces fouilles savantes qui font honneur au génie humain et laissent une date dans l’histoire des découvertes. Elle reprit une à une les pièces qui avaient été examinées, les soumit à une nouvelle inspection, les vérifia sous tous les effets de lumière, et ne laissa ni un brin de fil ni une maille de tricot sans y porter un regard pénétrant.
— Rien, dit-elle, rjen : c’est dépitant !
50 •MÀ'THt'A'S b’rtUWORtSTÊ.
Puis, comme si elle eût été frappée d’une révélation inattendue :
— Passons à la literie, ajouta-t-elle.
Elle s’arma de ciseaux et attaqua d’abord l’-oreiller; plume à plume elle le vida pour voir s’il ne renfermait pas d’objet suspect. Puis ce tut le tour d’un petit matelas, garni de paille de maïs, et qui formait son dernier recours. Elfe l’ouvrit lentement et y plongea la -main avec une soFte d’appréhension; on voyait que e’était là son enjeu définitif, et qu’il lui en coûtait de s’en dessaisir. Celte fois son attente ne fut point déçue«
— J’en étais sûre, dit-elle aveeün accent victorieux.
Les spectateurs de cette scène ne savaient qu’imagî-
ner, Depuis une demi-heure, ils en suivaient leê incidents avec une curiosité môlée d’intérêt, mais Sans y attacher de grandes espérances. Régine n’en poussa pas moins l’opération jusqu’au bout.' *-
•— J’en étais sûre, répéta-t-elle avec un accent de plus en plus vif.
— De quoi? dit Daniel;
— Voici, dit Régine, en reliront sa main des profon-
deurs de la couchette et montrant un objet peu distinct encore. •* • • -
— Eh bien? dit Daniel. -,
— Un papier! dit Régine,
— Un papier ! s’écrièrent les Mathias; et d’où sort-il?
— Du matelas. Je savais bien que je n’ên aurais pas le démenti.
— Unpapier? Voyonsvite ce qu’il contient, dit Daniel.
Tous les cœurs étaient dans l’anxiété; tous les yeux, fixés sur l’écrit, semblaient vouloir en pénétrer le secret. Quelle révélation allait-il sortir de là? Thérèse tremblait d’y trouver la fin de son rêve ; Daniel se promettait de n’en pas faire cas-, s’il s’agissait de se dessaisir de son trésor; Mathias réservait son opinion; Régine posait.
Lisons, diUelle,
Elle déplia l’écrit avec une certaine solennité et y jeta un coup d’œil. • • - -
— Ah ! mon Diètt 1 s'écria-t-elle.
fit
MATHIAS L’HDMÜRISTE.
~ Et puis? dit Daniel.
*— Tenez ! dit Régine, en abandonnant le fruit de ses recherches ; c’est du laconique, s’il en fut.
Daniel s’en empara et lut à haute volt :
L’enfant se nomme Blanche; brûlez ce papier. «
— Voyez-vous ces rensignements ! ajouta-t-il. Gomrne ça éclaircit les choses ! Décidément, Mathias, il y a du mauvais plaisant là-dessous. -