‹ Mathias l'humoristeChapitre 7 sur 54 · LE CONSEIL DE FAMILLE · texte numérisé non relu

LE CONSEIL DE FAMILLE

Cependant, en examinant l’écrit avec plus de soin, on en comprit mieux le caractère. La dotiteur y avait laissé deg .empreintes faciles à distinguer. L’écriture était celle dVfne femme, ùne écriture tremblée, qui trahissait l’angoisse ou la précipitation. Çà et là le papier portait des traces delarmffs; en quelques endroits les lettres étaient même complètement effacées. Qui aurait déposé prés de l’enfant* c8 dernier gage d’amour et de regrets, si ce n'est une mère? Surveillée, contrainte, voilà sans doute tout ct£ qu’il lui avait été possible de révéler, le seul aveu qui ltîf fût permis, le seul indice qu’elle pût fournir. Un nom? Dans bien des cas, cela devait suffire. Aussi fat-R résolu, entre les Mathias et les Daniel qu'ort aurait égard à ce renseignement mystérieux.

— Elle se nommera Blanche, dit Régine, qui la première en dt la proposition.

— Un joli nom t dit Daniel.

— Un nom Charmant! ajouta Thérèse. * *■

Mais cê n’était là que la moindre difficulté; Une autre

allait s’élever où le cœur de Thérèse serait mis à une rude épreuve. Entre elle et l’énfant existait déjà un lien qui ne pouvait se briser sans douleuf; Hle l’eût portée dans ses entrailles et nourrie de son lait, que sa tendresse n'éüt pas été plus vive. C’était un élément nouveau, un but dans isa vie, une occitpation et une joie. Ce petit être

n’était dans la maison que depuis quelques heures , et déjà il y occupait une plaee bien grande, et y eût laissé un vide plus grand encore s’il s’en fût éloigné.

Qu’on juge dès lors des transes de Thérèse, lorsque le conseil de famille, par l’organe de Daniel, se posa la question suivante :

— Qui gardera l’enfant? •• -

Qui gardera l’enfant? Madame Mathias frémit à ces mots ; elle en ressentit comme un choc. Dans sa pensée, le doute n’était pas possible, et l’alternative n’aurait pas dû se produire. Qui gardera l’enfant? Mais elle, assurément, et point une autre. Dès le premier moment , on la lui avait confiée, et Blanche était accoutumée à ses soins. Aussi répondit-elle sur-le-champ et avec une assurance qui ne lui était point ordinaire :

— L’enfant, dit-elle, l’enfant? Mais elle restera où elle est. Trouvez-vous qu’elle y soit mal?

Le langage et les manières de Thérèse avaient quelque chose de si nouveau, que Régine et Daniel en furent frappés. Celui-ci fit un signe à sa femme, auquel elle répondit par un geste d’acquiescement.

— A la bonne heure ! dit Daniel en reprenant la pa-

role, madame Mathias gardera l’enfant jusqu’à nouvel ordre; il n’y a point d’objection. .

— Qui dit cela? répliqua Mathias, et pourquoi fait-on parler les gens qui se taisent?

Depuis une heure, notre humoriste cherchait l’occasion d’éclater ; elle venait de lui être fournie. Quand Mathias se levait mal, il en avait pour vingt- quatre heures de fermentation ; c’était comme un volcan qui gronde avant de jeter ses laves. Alors le moindre prétexte lui suffisait, et, quand il émettait une opinion ou exprimait une volonté, il consentait rarement à en démordre. Thérèse savait cela, et une sortie aussi brusque lui glaça les sens; elfe en prévoyait les conséquences. Adieu son courage 1 Jamais il ne tenait en pareil cas ; elle se recueillit dans sa douleur et dévora ses larmes.

Heureusement un champion se leva en sa faveur. Daniel l’avait devinée et comprise. Certes, e’eût été un

grand bonheur pour Daniel que d’avoir la petite Blanche dans sa maison et de la faire sauter sur ses genoux du matin au soir. Rien qu’à y songer, il ne se sentait pas d’aise. Mais Daniel n'avait pas une tendresse égoïste; il songeait moins à lui qu’à ceux qu’il aimait. Or, il jugeait, par la douleur de Thérèse, du soin qu’elle aurait de l’enfant et se prenait à douter que Régine fût susceptible d’une affection aussi exclusive. Ce calcul fait, il prit son parti et tint tête à Mathias :

— Si l’on te fait parler, lui dit-il, c’est qu’on te donne gain de cause. L’enfant reste chez toi ; que te faut-il de plus?

— Ce qu’il me faut, Daniel? précisément le contraire. Je trouve que l’enfant serait mieux placée dans ta maison. Tu les aimes, et je n’en ai pas le goût.

— Le goût? tu le prendras, Mathias.

- — Jamais, c’est dans le sang. Puis, raisonnons, Daniel. On n’élève pas un enfant comme on élève des poussins; il faut pour cela de l’acquis, de l’expérience.

— Soit, et après?

— Après? cela va de soi. Entre Régine et Thérèse, fais le rapprochement. Nous n’en sommes pas aux compliments, n’est-ce pas ? Ma femme a des qualités que je suis le premier à apprécier; mais la tienne, la tienne, Daniel, tu ne lui rends donc plus justice ?

— Moi ! répondit celui-ci, un peu désarçonné par un argument aussi direct et par la présence des personnes intéressées.

— Voyons, poursuivit Mathias, qui mieux que Régine s’entend en éducation?

— J’en conviens, j’en conviens, dit Daniel, cédant du terrain.

— Eh bien ! quoi de plus naturel que de lui confier l’éducation de notre enfant? car c’est notre enfant, je l’accepte à ce titre. Régine a ce qu’il faut pour l’élever; elle sait comment il convient de s’y prendre ; elle a des airs qui imposent et saura se faire obéir, tandis que Thérèse, Thérèse...

— Ah ! Mathias ! une femme si excellente !

mathias l’humoriste,

— Oui, excellente, et c’est là i’écueiL L’enfant en aurait bien vite pris la* mesure ; un enfant est si malin! Dès lors les rôles seraient changés. Thérèse obéirait, la petite commanderait, ferait ses quatre volontés, bouleverserait tout au logis, mettrait le mobilier sens dessus dessous. La belle perspective, en vérité !

Chaque parole de Mathias concourait à la réaction qui s’opérait chez Daniel. L’éloge de Régine, jeté à propos, avait commencé à l’ébranler; les derniers arguments l’achevèrent. Il lisait d’ailleurs dans les yeux de sa femme qu’elle cédaitaux mêmes impressions et capitulait devant l’éloquence de Mathias. Cette dernière considération l’emporta ; Daniel passa à l’ennemi.

— Tu m’en diras tant ! répondit-il en homme qui désarme.

C’en était trop; la mesure était comble. Jusque-là, Thérèse avait lutté; elle avait recueilli, pour se vaincre, toutes les forces de son âme. Bien des tortures venaient de lui être infligées; elle avait souffert dans sa tendressè et dans son orgueil. Non-seulement on lui enlevait l’enfant, mais on s’appuyait, pour le faire, de motifs qui devaient profondément la blesser. Aussi sa douleur s’exhala-t-elle dans une crise terrible.

Mathias, Mathias ! s’écria-t-elle ; tu veux donc me faire mourir? ' v.

Et elle éclata en sanglots. En vain s’etTorça-t-on de la calmer; rien n’y réussit. Les tempêtes ne sont jamais si violentes que là oii règne ordinairement la sérénité. Ses larmes ne tarissaient pas, et chacun autour d’elle se sentait entraîné. Daniel regrettait de ne l’avoir pas mieux défendue ; Régine, de n’être pas intervenue dans le débat ; Mathias lui-même était ému tout en s’en défendant.

— * Eh bien? dit Daniel.

Nous verrons, nous verrons, répondit-il.

Il était sans exemple qu’il fût revenu immédiatement d’une détermination, si insoutenable qu’elle fût. On lui laissa donc le temps de réfléchir et de s’amender. Lè lendemain, une transaction eilt Heu. Il fut convenu que

ma'thiàs L’iitMonis'r®. BS

Blanche resterait, pendant son premier âge, confiée aux soins de Thérèse, mais qu’elle passerait entre les mains de Régine quand il s’agirait d’ent Ce prendre son éducation. Sur fes bases, la paix fut scellée et le oonseil de famille se sépara. .

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