‹ Mathias l'humoristeChapitre 8 sur 54 · LE PREMIER AGE · texte numérisé non relu

LE PREMIER AGE

Les choses marchèrent sur ce pied pendant quelques années sans qu’aucune circonstance digue de remarque ■vint en modifier le cours. Dès les premiers moments, l’autorité avilit reçu les déclarations usitées en pareil cas et ordonné k Ses agents de se livrer aux recherches nécessaires. Que ces recherches eussent été fructueuses ou non, rien n’en avait transpiré, et pas plus chez leâ Daniel que chez les Mathias il n’y avait eu, à ce sujet, de Communication d’un caractère officiel. Leurs droits sur cette enfant d’adoption se fortifiaient de ce silence et du temps écoulé depuis le jour de l’événement.

Placée corhme elle l’était entre ces deux familles qui se disputaient ses caresses et contribuaient à son éduca-* tihn, Blanche avait une existence, pour ainsi dire, alternative. Thérèse n’en jouissait exclusivement que la nuit < ses journées se passaient tantôt chez les Mathias, tantôt chez les Daniel. L’enfant, au gré de ce dernier, était toujours trop rare ; quand il avait passé quelques heures sans la voir, il allait la rejoindre, quelque part qu’elle se trouvât, et ne la quittait pas sans l’avoir chargée de jouets ou bourrée de friandises. Plus d’une fois, Thérèse dut se fâcher à ce sujet; aux excès de gâteaux, elle était obligée de répondre par quelque purgatif énergique. Quant à Mathias, l’accueil qu’il faisait à Blanche dépendait de l’état de ses nerfs et des caprices de son humeur; rien de régulier, rien de suivi : tantôt il lui souriait et prenait goût à son babil ; tantôt il la

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rudoyait tellement, qu’elle allait se blottir dans un coin, comme un oiseau effarouché.

Faut-il le dire? Ces boutades n’étaient pas ce que Blanche redoutait le plus; madame Daniel la soumettait à de bien autres étamines. Régine avait un système d’éducation aussi simple qu’absolu : elle exigeait la perfection en toute chose. Sa règle était de ne rien passer aux enfants, ni fautes de français, ni accrocs de toilette. Il fallait que, devant elle, on se tînt d’une façon irréprochable; qu’on s’observât dans son maintien, qu’on ne fît pas un mouvement hasardé. Tenait-on le menton trop bas? elle le redressait de sa main. Les cheveux étaient-ils en désordre? elle n’avait de cesse que le peigne n’y eût passé. Rien ne lui échappait, tant elle avait l’habitude du contrôle. Une agrafe mise de travers, un fichu dénoué, des mains tachées d’encre, elle voyait tout du premier regard, et ne transigeait sur aucun détail. A table, au jeu, au travail, partout la perfection était de rigueur ; elle n’admettait pas les moyens termes.

Un pareil régime, si excellent qu’il puisse être, dompte peut-être les volontés, mais ne gagne pas les cœurs; et, en l’appliquant à Blanche, madame Daniel s’en faisait plutôt craindre qu’aimer. Parfois, l’enfant, rebutée par une avalanche d’observations et de reproches, allait se jeter dans les bras de Daniel et y répandait silencieusement ses larmes. Celui-ci la consolait :

— Eh bien, oui! ma Blanchette, lui disait-il; elle est un peu tatillon, ta marraine; mais que veux-tu? c’est pour ton bien !

Sa marraine ! Régine l’était en effet ; et ce fut encore une grosse affaire que celle-là. Quelques semaines après que l’enfant eut été recueillie chez les Mathias, on songea à lui faire administrer le baptême. Mais qui la tiendrait sur les fonts? Tous le désiraient et personne n’osait se déclarer : Mathias y mettait un certain amour-propre; Régine aussi; Daniel et Thérèse n’y voyaient qu’un moyen de sceller devant Dieu le pacte qui les liait à l’enfant. Cependant il fallait choi-

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sir, et les plus dévoilés se résignèrent. Régine fut marraine, Mathias parrain, et Blanche ne les appela plus que de ce nom. Seulement, en guise de revanche, et comme si elle eût voulu indemniser Thérèse et Daniel, d’clle-même elle leur donna des noms plus doux encore, et les appela papa et maman.

Ce fut ainsi qu’elle grandit, au milieu des caresses des uns et des remontrances des autres; au fond aimée de tous, quoique chacun l’aimât à sa manière. Elle grandit et tint ce qu’elle avait promis r chaque jour lui apportait une grâce nouvelle, un charme nouveau. Dans ses yeux, sur ses traits, dans ses gestes, se retrouvait le caractère des races nées pour le commandement; parmi ces bourgeois elle semblait hors de sa place. Comme Mathias l’avait prévu, les rôles n’étaient pas ce qu’ils auraient dû être dans l’ordre naturel : Thérèse ne gouvernait pas l’enfant; l’enfant gouvernait Thérèse. Mais les choses se passaient si bien entre elles, ces deux êtres s’aimaient tant et avaient un tel besoin l’dn de l’autre, que l’esprit le plus chagrin n’aurait pu y trouver à redire; Mathias lui-même en était désarmé. Blanche remplissait, égayait la maison; bon gré nral gré, il fallait subir sa loi et éprouver l’effet de ses ensorcellements.

Quel soin Thérèse avait d’elle, on ne saurait l’imaginer; c’était sa plus constante occupation. Le matin et le soir, de jour et de nuit, elle songeait à sa fille. Tout son orgueil était là, toute sa joie aussi. Elle voulait que, pour la tenue, elle marchât l’égale des plus opulentes et qu’il ne manquât rien à ses ajustements. Des robes simples ; mais Blanche les portait si bien et les faisait tant valoir! Quand elle allait, sous l’œil de Thérèse, prendre ses ébats dans un jardin public, l’attention se fixait à l’instant sur elle :

— La belle enfant ! s’écriait-on.

Pour Thérèse, c’étaient autant de petits bonheurs ; elle recueillait ces hommages avec plus de plaisir que s’ils lui eussent été adressés, et en jouissait comme d’un triomphe propre.

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Puis, au retour, elle eu tenait compte à son enfant et lui rendait en caresses tous les contentements qu’elle avait eus.

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