CHAPITRE IX
Cette amie incomparable vint enfin à Paris deux ans de suite, en 1801 et en 1802 (1). Ce fut pour Mathieu une grande joie. Mme Necker avait deux filles, dont une, Albertine (â), était à peu près du même âge qu^Élisa, la fille de M. de Montmorency, et cette circonstance était un lien de plus entre deux cœurs si bien faits pour s'entendre. D'autres amis aussi se faisaient fête de la voir : c'étaient Gérando, Tami de Mathieu, et sa femme, la charmante Annette, dont Mme de Staël avait vanté à sa cousine la grâce et la douceur. Mais nul
(1) Ce renseignement nous est donné par M. Louis Perrot de Montmollin, de qui nous tenons les lettres de M. de Montmorency à Mme Necker.
(2) Elle était née en 1787 et épousa en 1806 Aiine- Charles-Gaspard Turrettini.
accueil ne pouvait être plus empressé que celui de M. de Montmorency.
Il apparut à Mme Necker, après quatre années de séparation, avec sa belle figure un peu pâle, amaigrie par les austérités de toutes sortes, mais des manières toujours nobles, élégantes, affables, qui tâchaient de faire oublier l'attitude rechignée et maussade de Mme de Montmorency. Il était tout à ses amis et à la religion, ne laissait rien voir de ses souffrances intimes^ le désaccord qui régnait entre lui et sa femme, Tétrange situation de sa mère, Mme de Laval, qui était séparée de son mari et habitait avec M. de Narbonne dans une petite maison du faubourg Saint-Honoré.
Il visitait les malades, les prisonniers, fondait des écoles, des sociétés de secours, était membre du conseil d'administration de rétablissement des Aveugles, ci-devant des Quinze-Vingts, et de l'institution nationale des Sourds-Muets de la rue du fau-
bourg Saint-Jacques; il dirigeait, rue des Saints-Pèresy un hospice où il y avait une fondation pour les jeunes filles. Suivant le mot de Mme de Staël, il ne vivait plus tout à fait sur la terre, ou s'il y était encore, c'était pour se dévouer à quiconque souffrait. Il se tuait, pendant le carême, de jeûnes et d'abstinences, fuyait les bals, les réunions mondaines. Le dimanche, quand il était forcé de paraître dans les salons de Thôtel de Luynes, il avait Fair, dit un témoin, d' « un ange descendu pour voir un rassemblement d'êtres frivoles» (l). Avec cela, si bon, si confiant envers ceux et celles qui en étaient le moins dignes, que Mme de Laval haussait les épaules et s'écriait : « Ce pauvre Mathieu ! Il est dupe, dupe, dupe! »
Tel était, en 1802, M. de Montmorency; tel le vit Mme Necker de Saussure. Certes,
(i) Mme DB Gazbitotb d'Ablbiis, Journal, p. 121. Ce journal fourmille d'anecdotes intérestantet, contées avec esprit, sur M. de Montmorency et son entourage.
on ne reconnaissait plus Télève de Sieyès, le brillant gentilhomme de la guerre de Tlndépendance et de T Assemblée constituante; mais on ne pouvait se défendre d'une sorte de vénération pour cet homme, qui désormais partageait sa vie entre Dieu et Tamitié.
Cette année 1802 devait redoubler Içs inquiétudes de Mathieu à T égard de Mme de Staël. En effet, c'était Tannée où Necker faisait paraître son livre intitulé : Dernières vues de politique et de finances j et Vop. sait que ce malencontreux ouvrage devait amener la brouille décisive entre Mme de Staël et Bonaparte (1) . Il était évident que Mme de Staël avait excité son père à publier ses Dernières vues, et celui-ci semblait avoir pris à cœur d'irriter, à force de naïveté et de maladresse, le Premier Consul. L'autre sujet d'inquiétude, c'était la mort de M. de Staël.
Malgré tous les efforts de Necker, il s'était
(i) Voir Mme de Staéi et Napoléon, chap. m.
séparé de sa femme, en 1798. L'année suivante, il avait été rappelé par son gouvernement, et, à ce moment, Mme de Staël avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour le renvoyer en Suède. Necker avait donné à son ancien gendre 18,000 livres pour le voyage (1). Mais le baron n'était pas allé plus loin que la Hollande. De là, sans prévenir Mme de Staël, il était revenu à Paris, où il avait vécu dans la gêne. En vain, sa femme lui avait offert de reprendre sa place au foyer conjugal; il avait refusé, et, franchement, on ne saurait lui faire de ce refus un grief. Mme de Staël, sur ces entrefaites, avait demandé et obtenu, en 1801, la séparation de biens. La situation de M. de Staël était devenue si misérable, que le Premier Consul s'en était ému, avait écrit à son frère Joseph que les convenances exigeaient que Mme de Staël fit à son mari
(i) Revue bleue^ 17 juin 1905, lettre de Mme de Staël à Nilt TOn RotentteÎD) de mai 1802.
une pension. Necker, touché de pitié, avait payé encore une fois 30,000 francs de dettes, assuré 6,000 francs de revenu à M. de Staël, et Mme de Staël croyait ne plus jamais entendre parler de son mari, quand celuici était tombé malade. Sa tête s'affaiblissait, il ne pouvait plus diriger ses affaires. Sa femme, alors, avait liquidé la situation, vendu lés meubles, les objets précieux qui appartenaient encore à M. de Staël : « Il a fait beaucoup de fautes, écrivait-elle à Nils, mais il est bien malheureux ; je suis revenue à lui à cause de son malheur. » Elle emmenait le malade aux eaux, en attendant qu'il pût retourner en Suède, quand le 5 mai, à Poligny, il avait expiré subitement pendant le voyage.
M. de Montmorency était alors à Dampierre chez son beau-père , le duc de Luynes. Il était retenu par une entorse et s'affligeait fort de ce contre-temps. Mme Necker était restée seule à Paris, où elle s'occu-
pait du départ de Mme de Staël, transformée en garde-malade. Mathieu , lui, se rongeait de son inaction. Là-bas, où il était, dans cette charmante vallée de Ghevreuse, le printemps fleurissait; les arbres se paraient de verdure, Tair était doux et tiède. Mais qu'importait la nature en fête à celui qui n'avait d'autre joie que Tamitié? Étendu sur sa chaise longue, il lisait, sur la pelouse du château^ le livre de ce jeune homme sombre et mélancolique, qu'il avait rencontré parfois chez Mme de Staël. Ce livre — le Génie du Christianisme — venait de paraître; il mettait en fureur les a philosophes » ; mais il comblait de joie ceux qui, comme M. de Montmorency, ne voyaient plus d'espoir qu'en la religion.
Pourtant, si occupé qu'il fût de sa lecture, Mathieu n'oubliait pas Mme de Staël. Étaitelle partie? Benjamin Constant avait-il tenu sa promesse de la rejoindre? Chose curieuse, M. de Montmorency paraissait tenir
beaucoup à ce que Benjamin fût du voyage.
Il écrivait à Mme Necker de Saussure :
u Dampierre, ce dimanche soir 19 floréal 1802.
« .«. C'est aussi Tamitié qui est impatiente de recevoir une petite lettre de vous, et d'apprendre le départ d'un voyageur, fixé à samedi dernier. Dites-moi tout naturellement qu'il est parti : c'est ce que je désire. Mais si cela n'était pas, vous me donneriez des détails sur les motifs de son retard, sur vos efforts, sur vos espérances. Vous sentez bien que voua seriez obligée d'agir pour vous et pour moi, grâce à ma triste entorse et que je ne pourrais pas aller vous seconder avant la fin de la semaine. Mais vous n'avez pas besoin de tant de temps pour faire partir un homme qui doit rejoindre notre amie (1). Je le crois bien réellement en
(1) Benjamin CSonstani.
route; et elle, y est-elle encore? Donnezmoi des nouvelles de Dijon, ou d'un autre endroit de la route, si vous en avez. Adieu, aimable amie. Élisa (1) n'oublie pas les siennes et a déjà fait partir une ou deux lettres, que j'ai laissé partir quoique un peu griffonnées, parce qu'elles étaient l'expression de son cœur. Je vous dirai que je lis avec délices, et quelquefois sur mon gazon, les deux derniers volumes de M. de Chateaubriand. Je vous dirai surtout que je pense souvent à vous, comme à ce qui me faisait désirer de retourner à Paris. Ne m'oubliez pas auprès de M. Necker (2).
J'attends une lettre de vous. »
Quelques jours plus tard, Mathieu apprenait la mort subite de M. de Staël. Il en fut tout étonné. Mais ce n'était pas, on peut
(i) Fille de M. de Montmorency.
(2) Non pat le père de Mme de Staël, mais le mari de Mme Necker de Saussure.
le croire, le triste sort du défunt qui l'intéressait le plus. Après une vie mêlée de beaucoup de traverses, le pauvre M. de Staël jouissait enfin de Téternel repos. Mais qu'allait devenir Mme de Staël? Il y avait eu une a grande délibération » à Paris, entre Mathieu et Mme Necker, et il n'est pas besoin de beaucoup de perspicacité pour deviner quel en était le sujet : Benjamin épouserait-il, n'épouserait-il pas Mme de Staël?
Il semblait bien qu'il y eût consenti, d'ailleurs sans grand enthousiasme. Mais Mme de Staël mettait à cet hymen des conditions humiliantes : elle tenait à garder son nom, pour ne pas chagriner M. Necker, » pour ne pas désorienter l'Europe » (1) . Benjamin se dégoûta du rôle d'époux morganatique, et il fut convenu qu'on ne parlerait plus de ce projet. Mais ils se gardèrent tous deux secrètement rancune, elle du peu
(1) Cf. Sainte-Beuve, Causeries du lundis t. XI, p. 439.
d'empressement qu'il avait témoigné, lui de Tattitude effacée où elle prétendait le réduire.
M. de Montmorency, à la première nouvelle de la mort de M. de Staël, écrit à Mme Necker :
« Dampierre, samedi foir 25 fbrëal (1802).
« Oui, vous en êtes bien sûre, aimable amie, j'ai pensé, j'ai senti comme vous et avec vous sur l'amie absente, sur tout ce qu'elle a dû éprouver, sur sa position présente et future. Je crois même que mon imagination a déjà fait des excursions dans ce pays de l'avenir. Mais c'est avec vous que je voudrais parler d'elle dans tous les instants et en particulier dans celui-ci. Comme la nuit de Poligny a dû être terrible ! Il me tarde que vous ou moi en ayons des nouvelles directes. Il n'y a que celles-là qui
comptent pour moi. N*est-ilpas sûr qu'après avoir donné des ordres , elle sera partie tout de suite avec son fils pour Goppet, où je voudrais la savoir déjà livrée aux tendres soins de son père? Je trouverais bien qu'il n'y a pas de meilleur endroit pour elle dans les premiers moments de ce nouvel état, si j'étais sûr au moins de pouvoir aller l'y retrouver aussitôt que vous. Mais comme la pensée de ce départ, malheureusement trop prompt, renouvelle mes regrets d'être retenu par la jambe ! . . .
a Je ne puis pas vous peindre encore ce que j'ai éprouvé en apprenant la mort de M. de S. Ce n'était pas une émotion sensible, mais une sorte d'étonnement triste, un besoin de deviner, de parcourir les impressions de notre amie. Elle en aura eu quelques autres un peu vives, quand elle aura recommencé à lire les gazettes (1). Où
(i) 11 f*agit de la proposition de nommer Bonaparte consul à yie, et de la consultation du peuple français en
croyez-vous que Benjamin ait pu la rejoindre? Que pensez-vous vous-même de noire grande délibération? «
Quelques jours après, ayant reçu une lettre de Mme Necker de Saussure et une autre de Mme de Staël, Mathieu, rasséréné, répondait à la première :
« Dampierre, mercredi soir.
a II est bien doux de correspondre comme de parler avec vous! J'ai deviné ou senti tout ce que vous me mandez. Ces détails sur Goppet et notre amie me sont précieux. La lettre que j'ai reçue d'elle est, comme la votre, excellente, pleine des plus doux et des plus délicats sentiments. Elle m'a pénétré d'estime et d'attendrissement. Gomme nous en causerons ! »
yertu de l'arrête des consuls du 20 floréal an X (10 mai 1802). Mme de Staël était, comme on le sait, très opposée à cette mesure.
La mort de M. de Staël avait resserré les liens, déjà si forts, qui unissaient M. de Montmorency et Mme de Staël; il était devenu le tuteur des enfants de son amie et il prenait ses fonctions au sérieux. Mais il avait encore une autre mission secrète, qui consistait à calmer les défiances du Premier Consul et i ménager le retour en France de Mme de Staël, et celle-là était de beaucoup la plus difficile.