‹ Mathieu de Montmorency et Madame de StaëlChapitre 11 sur 38 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

II semblait que Mme de Staël prit à tâche d'irriter Bonaparte. Elle témoignait beaucoup d'enthousiasme pour la brochure que Jordan venait de publier et qu'il avait intitulée : Vrai sens du vote national sur le ConsU'lat à vie. Elle avait poussé Necker à faire paraître ses Dernières vues, et voilà qu'au mois de décembre 1802, elle-même donnait au public son roman de Delphine, Rien ne pouvait déplaire davantage au Premier Consul! Cette sorte d'apologie personnelle, ce plaidoyer en faveur des passions et du divorce, cet éloge des Anglais qu'il combattait et du protestantisme, alors qu'il venait de signer le Concordat, tout était de nature à redoubler son antipathie pour l'auteur; et

le mot célèbre de la préface sur la France silencieuse avait mis le comble à son irritation.

M. de Montmorency n'était pas, lui non plus, trop content de ce roman. D'abord, il n'aimait pas les romans; comme jadis aux solitaires de Port-Royal, saint Augustin lui suffisait. « Il faudra bien qu'il lise au moins celui-là! » avait déclaré Mme de Staël (1).

Et Mathieu s'était soumis docilement à cette épreuve. Il avait critiqué le plan, obtenu que l'auteur modifiât certains traits; mais c'était le roman tout entier qu'il eût fallu changer pour lui plaire. Il lisait en directeur de conscience zélé, en moraliste chrétien plus qu'en critique littéraire et il était choqué de mille détails. Il pensait, comme Gérando, que ce livre n'était bon qu'à replacer l'auteur « en face de ses désillusions et de ses peines » ; il gémissait de son esprit si

(1) A Gérando, 4 juillet iSOO.

lêA MATHIBU DE MONTMOBENCY

peu religieux, $i anticatholique ; et, comme si tout cela n*eùt pas suffi, Tourrage se terminait par un suicide! Le pauvre Mathieu en était accablé. Il errait de salon en salon, comme une âme en peine, écoutant les jugements du public, les mordantes épigrammes, les railleries; et, sur les bords de son Léman, Mme de Staël s'imaginait entendre une rumeur de gloire ! « Je donnerais bien des choses, soupirait M. de Montmorency, pour que Touvrage n*eût pas paru. »

Dans sa désolation, il écrivait à la spirituelle cousine :

« Parit, vendredi, 5t4 niTÔse (14 janvier 1803).

« t)n ouvrage d'elle, avec toutes les idées accessoires qui s'y mêlent pour nous, est un événement dans la vie, une histoire des sentiments qui ont composé la sienne; tout cela nous transporte dans le passé, nous

fait souffrir avec elle; et avec la certitude que nous avons de ses bonnes intentions, nous ne jugeons plus.

« C'est ainsi que je m'explique ma première impression; elle me suffit pour ne pas Taccuser sévèrement au fond de mon cœur, mais non pas pour la justifier aux yeux des autres, moins encore pour ne pas souffrir. J'en demande pardon à son amourpropre triomphant de la confiance d'un succès durable. Quoique celui du talent me paraisse bien assuré, je donnerais bien des choses de ce qui n'est que moi et que je puis sacrifier, pour que l'ouvrage n'eût pas paru. Il est vrai ensuite que je crains pour elle un peu de ces illusions que doivent amener les flatteries de la classe des amis, l'amour-propre, ce principe indestructible dans ceux-mème qui pourraient le mieux s'élever au-dessusde lui, et plus que tout encore la conviction profonde de ses propres opinions et une jouissance de courage et de

franchise qu'on a trouvée à les exprimer.

« Mais esthil bien sûr que vos plus graves autorités, dix personnes, ce me semble, que je pourrais vous citer à Lausanne par analogie avec Genève, est-il bien sûr que vos ministres et votre oncle lui-même soient contents du but et de Teffet moral? Gela me confondrait, et ne me trouveriez-vous pas bien fana* tiquCj si je vous avouais que je verrais là une preuve de plus que nous sommes plus conséquents dans la sévérité de nos principes catholiques? Mais j'interrogerais Mme votre mère, Mme Tronchin, plusieurs autres qui me sont représentées ici par des autorités semblables, prise dans la classe des impartiaux. Car soyez bien sûre que j'ai porté une analyse très fine, et une délicatesse d'amitié presque digne de vous dans le choix des personnes dont je voulais bien compter les suffrages. C'est lace qui répond à tout votre argument contre l'opinion des autres.

« Hier, ou avant-hier encore, une femme d^esprit qui aime notre amie et que vous ne désavoueriez pas (1), causant tète à tète, exprimait sa peine sur cette idée désespérante qui semble sortir de toutes les pages : qu'après Tamour, et sans Tamour, il n'y a pas de bonheur, il n'y a plus rien dans le monde qui vaille la peine de vivre. Le court épisode de Mme de Gerlebe (2), quelque intéressant qu'il soit pour moi en particulier par une douce intention, peut-il balancer l'effet général de l'ouvrage? Mais en voilà a^sez sur cet ouvrage même, à qui je dois au moins une des plus touchantes lettres que j'aie reçues, une preuve de plus de votre amitié commune pour deux personnes entre qui vous êtes un lien de plus.

(i) Peut-être Mme de Gérando.

(t) Delphine, t.. III, p. 95. Voir U lettre ztii de la cinquième partie, où Mme de Gerlebe fait à Mme d'Albé» mar l'éloge de la vie calme et régulière, fondée sur deux sentiments qui ne trompent jamais le cœur, l'amour filial et l'amour maternel.

16t MATHIEO DE MONTMORENCY

fl Je ne vous ai pas parlé de l'avenir de notre amie. Il est couvert pour moi d'un nuage trop épais. Dites-lui que j'ai cherché encore dix fois inutilement la sœur aînée (1), mais que je ne me lasserai pas. J'attends cela pour écrire une autre lettre, et avant la vôtre j'en avais déjà écrit une autre, dont elle aura été plus contente. L'orage dans la société se calme un peu, parce que tout passe ici ; mais les journaux continuent (2) . Adieu, adieu; je vous aime bien toutes deux. *

Cette lettre répondait, comme on le voit, à une autre lettre où Mme Necker de Saussure, avec beaucoup de délicatesse, avait essayé

(i) Il s'agit de Joseph Bonaparte, que M. de Montmorency désigne ainsi pour dépister la police qui décachetait ses lettres.

(%) Allusion aux articles de journaux, parfois très durs pour Delphine et son auteur : ainsi, dans le Mercure de France, l'article de Piérée, du il nirôse (i*' janyier) iS03, et les deux articles du Journal det Débati du 14 et du fO nirôse.

de calmer les inquiétudes de M. de Montmorency. Elle avait lu Delphine avec plus d'indulgence, elle attachait moins de prix à Topinion du monde. Mais au fond, elle n'était pas beaucoup plus satisfaite que Mathieu des tendances morales de l'ouvrage; elle savait bien qu'il avait causé quelque scandale dans le petit monde de Genève et de Lausanne, auquel Mathieu faisait allusion, et, comme lui, elle eût préféré, pour le repos de Mme de Staël, qu'elle n'eût pas publié l'ouvrage.

D'autre part, comme l'écrivait M. de Montmorency, la situation de Mme de Staël à l'égard du Premier Consul restait fort incertaine ; un « nuage épais couvrait » l'avenir. Il ne pouvait encore être question pour l'instant du retour en France. Cependant Mme de Staël, avec son habituelle ténacité, assaillait ses amis de lettres pressantes, les mettait en campagne, entourait le Premier Consul d'un vaste réseau d'intrigues, qui

no MATHIEU DE MONTMORENCY

s'étendait jusqu'aux personnes mêmes de sa propre famille. C'était, en particulier, sur Joseph Bonaparte, son hôte de Mortfontaine, qu^elle comptait pour obtenir sa grâce, et M. de Montmorency lui servait d'intermédiaire entre elle et celui qu'il nommait dans ses lettres a la sœur ainée » .

Mais il fallait du temps, de la prudence, et Mme de Staël n'admettait aucun retard.

Elle accusait Joseph de froideur et d'indifférence; le pauvre Mathieu, qui n'en pouvait mais, se faisait docilement l'écho de ses plaintes impérieuses ou de ses càlineries (1) . Il avait quelque mérite à fréquenter pour son amie cette société consulaire, qui devait paraître si étrange à un homme de vieille aristocratie et à un chrétien sincère. Les manières y étaient encore fort grossières et se sentaient du voisinage de la Révolution ;

(i) M. de Montmorency à Joseph Bonaparte, du 19 août 1803. (Ihj Casse, Mémoire$ du roi Joseph, t. X, p. Ml.)

la dévotion y était tournée en ridicule, quand elle n'était pas attaquée avec haine. A la fin du mois d'août 1803, M. de Montmorency, qui revenait de Goppet où il était allé voir Mme de Staël, s'était rendu aux eaux de Barèges. Il avait trouvé là nombreuse compagnie : l'ambassadeur de Russie, M. de Markoff, lord Elgin, Mme de Ghàtillon, Mme Hulot, belle-mère du général Moreau, la générale Augereau. Alors que tout ce monde ne pensait qu'à se divertir, M. de Montmorency s'était occupé, avant toutes choses, des moyens d'avoir une chapelle, un prêtre et la messe tous les jours. Il avait organisé pour cela une collecte. On avait présenté la liste à la générale Augereau. Celle-ci dit d'abord qu'elle n'était pas venue pour entendre la messe, mais pour prendre les eaux. « Mais, madame, lui diton, c'est M. de Montmorency qui désire...

— Ah! bon! dit la dame (et se tournant vers quelqu'un de sa maison) : Eh bien!

172 MATHIEU DE MONTMOREUGY

donnez vingt sols pour la messe de M. de Montmorency ! ( 1 ) »

L'affaire prenait parfois une tournure moins plaisante. Ainsi, cette même année 1803, deux femmes, réduites à la misère, s'étaient pendues chez elles dans le faubourg Saint-Germain. On prétendait que Mathieu, en sa qualité de membre du comité de bienfaisance de leur arrondissement, avait été les prêcher, les catéchiser, et que, les trouvant indociles à ses exhortations, il leur avait refusé tout secours. L'occasion était belle pour la secte philosophique de cfier au fanatisme, et une dénonciation en règle contre M. de Montmorency avait été adressée au Grand Juge, qui Tavait transmise au ministre. On avait ordonné une enquête, et il avait fallu tout le crédit de Joseph Bonaparte .et toute Tamitié qu'il portait à Mathieu pour le sous-

(1) Archiret nationalef, F^ 64S4. Rapport de police du 9 fractidor an Xf .

traire à la fureur de ses ennemis (1).

Cependant, à Goppet, Mme de Staël se .

lamentait, accusait ses amis. A Fauriel qui hii conseillait d'attendre encore, elle écrivait : il J'ai un tel dégoût du pays que j'habite, que je ne puis suivre ce conseil. « Elle annonçait ur&te/ or6t son intention de revenir en France, et de s'installer dans une campagne, près de Paris. EUle se disait a triste, ennuyée, stupide » , et, ce qui est plus extraordinaire, affirmait avoir perdu le goût de la conversation (2). Que pouvait Mathieu contre une décision si arrêtée?

Elle partit en septembre 1803, s'installa à Mafliers, à dix lieues de Paris, près de Saint-Brice, où était Mme Récamier. On

(i) Relations secrètes des agents de Louis XYIIl, p. 453. — Mathieu à Joseph Bonaparte, 19 août 1803 : il remercie Joseph de l'amitié qu'il lui a témoignée « dans une des circonstances de sa Tie les plus pénibles » .

(2) A Joseph Bonaparte, GenèTe, 19 août. (Du Casse, t.X,)

sait les suites de cette équipée, les intrigues de Mme de Genlis, les rapports au Premier Consul, enfin l'ordre de quitter Mafliers et Paris dans les vingt-quatre heures et le départ pour TAllemagne (1) .

(1) Voir Mme de Staéi et Napoléon , chap. u.

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