CHAPITRE VIII
Rei^nue en France en avril 1799, expulsée de nouveau en juillet, Mme de Staël, avec une ténacité incroyable, accourait^ à Paris le soir du 18 brumaire. On sait avec quelle joie elle accueillit cette révolution, qui était Tœuvre de ses amis, les modérés, et cela
pour deux raisons : d'abord parce qu'elle n'avait plus à craindre un retour offensif des jacobins, ses ennemis personnels; ensuite parce qu'elle espérait bien que le nouveau gouvernement lui ferait la part légitime d'influence à laquelle elle croyait pouvoir prétendre (1). Mais elle ne tarda pas à se brouiller avec le Premier Consul.
(1) Voir Mme de Staèi et Napoléon, chap. ui<
Bonaparte avait essayé d*abord de s'entendre avec elle, lui avait dépêché son frère Joseph en ambassadeur. Mais il s'était vite aperçu qu'elle entendait imposer ses conditions et non subir les siennes. Il avait | nommé Constant tribun ; et, quelque temps après, dans la séance du 15 nivôse (5 Janvier 1800), il était attaqué avec violence par ce même Constant dans un discours célèbre.
11 avait reconnu l'inspiration de Mme de Staël et il avait éclaté contre elle. Avec sa coutumière décision, il l'avait frappée à l'endroit vulnérable : il avait fait le vide dans son salon, et la société s'était écartée d'elle. Elle était restée seule, comme pestiférée. Aucune douleur ne pouvait lui être plus sensible. Habituée à briller, à dominer, à enflammer un auditoire de sa parole, elle était réduite au silence. Ses anciens amis même la fuyaient. Talleyrand, « le bon, l'excellent ami » , celui qu'elle avait rappelé d'exil, qui lui devait sa rentrée aux affaires,
qui lui derait la vie (ne parlait-il pas alors de se tuer?), Talleyrand ne Tavaii pas invitée à cette soirée qu'il avait offerte, le 6 ventôse, à Bonaparte, à Thôtel des Relations extérieures. Ce coup Tavait mise au désespoir.
Le pauvre Mathieu, tout en condamnant cette étrange passion pour le monde, se désolait du chagrin de son amie. 11 savait que nous ne sommes pas maîtres de nos peines, et que, pour une femme comme Mme de Staël, il ne pouvait y avoir de pire supplice que cette froideur des salons, que ces « piqûres d'épingle » , envenimées par rimagina^on et par tout Teffort déployé pour ne pas s'avouer la douleur. Il n'oubliait pas, suivant son habitude, de s'en prendre à Benjamin, qui n'en pouvait mais :
conmie si Constant, en attaquant Bonaparte, n'avait pas été poussé par Mme de Staël et n'était pas un peu, lui aussi, la victime de son amie !
Mme de Staël se préparait à partir, en mai 1800, pour la Suisse. Au commencement d'avril, M. de Montmorency envoyait à Mme Necker de Saussure le bulletin moral coutumier.
H Paris, ce 4 avril 1800.
... Ce Paris si désiré, si envié a presque trouvé le moyen de lui devenir désagréable.
Il faut vous-même pour la raccommoder avec elle. Que de tristes réflexions morales, si Tamitié n*en faisait pas d'autres plus sensibles! Elle a beaucoup souffert; et quoiqu'elle ne vous Tait sûrement pas laissé ignorer, c'était un genre de souffrance qu'il était impossible de bien détailler à travers l'absence.
Représentez-vous une personne tourmentée de piqûres d'épingle, qui ellemême s'en fait quelques-unes de plus, mais qui ne veut pas s'en avouer la douleur, tout
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en la trouvant insupportable. Je croirais que rembarras de vous faire bien connaître cette crise morale de notre amie, et en même temps l'impossibilité de ne pas vous parler beaucoup d'elle ont pu contribuer à prolonger mon silence. Quelques heures de conversation vous en apprendront plus que vous n'avez pu en deviner, et que je ne pourrais vous en dire. Je ne sais si elles vous conduiront à un résultat qui s'est présenté à moi, mais que je me prescris de repousser, parce que notre amie le désavouerait avec beaucoup de vivacité : c'est que le même homme auquel son amitié donne une si grande part dans sa vie, y apporte toujours, d'une manière ou d'une autre, et plus ou moins volontairement, le contraire du bonheur. Ce n'est pas là le moyen que, vous et moi, nous l'aimions beaucoup davantage (1).
(i) Il s'agit de Benjamin Constant.
« Il y a un autre ami» qui n'est pas, comme vous rimaginez, sur la même ligne, mais que j'ai eu le bonheur de donner à votre cousine qm &dit Tapprécier, et que je serais heureux de vous faire connaître. J'ose dire qu'il en est digne^ et c'est le plus grand éloge. Je lui ai déjà parlé de vous plus d'une fois, et elle vous parlera de lui. Si un ouvrage de métaphysique éminemment clair ne vous effrayait pas, vous pourriez commencer par le lire et faire connaissance avec l'esprit, qui est très distingué, avant le cœur qui vaut encore mieux. »
L'ami auquel M. de Montmorency faisait allusion en termes si chaleureux était 6érando, et « l'ouvrage de métaphysique » le livre intitulé : Des signes et de Vart de penser considérés dans leurs rapports mutuels, dont Gérando était l'auteur. Au printemps de l'année 1800, Gérando avait loué aux environs de Paris le château de Saint-Ouen, qui
appartenait, comme oa sait, à M. Necker, et il s'y était installé avec sa jeune femme . Il était entré en relations avec Mme de Staël par rintermédiaire de Mathieu de Montmorency, et il avait obtenu rapidement dans Tordre de ses affections une place privilég^iée. Grâce aux instances de Mme de Staël auprès du ministre de Tlntérieur, Lucien Bonaparte, il avait été nommé membre du bureau consultatif des Arts et Manufactures, qui dépendait de ce ministère. Il avait avec Mathieu certaines affinités de nature, même douceur, même sensibilité, mêmes aspirations religieuses; il avait, comme lui, le culte de Tamitié et, comme lui, il se fit le conseiller, le protecteur, le gardien de Mme de Staël.
Il aimait M. de Montmorency avec respect, H avec adoration » (1), et cette affection passionnée resserrait encore le lien qui l'unissait à leur commune amie. Gérando
(1) Mme DE GiZRNOTE d'Ahlkns, Journal, p. 54.
avait un autre ami, Lyonnais comme lui, Camille Jordan, nature ardente, impétueuse, pleine de feu, d'esprit et d'agrément, qui faisait contraste avec la sienne; Mme de Staël les nommait « Oreste et Pylade » , car ils ne se quittaient guère. Tout naturellement, Jordan était devenu Tami de Mathieu et de Mme de Staël. M. de Montmorency, Gérando et Jordan formaient un trio inséparable, lié par les mêmes goûts et les mêmes affections; mais, dans cette société des trois amis, « Camille » était le grain de sel, qui relevait ce que pouvait avoir de trop uniforme la sérénité religieuse de Mathieu et la philosophie un peu molle de Gérando.
Dans le même temps où M. de Montmorency écrivait cette lettre à Mme Necker de Saussure, Mme de Staël publiait son livre :
De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Mathieu n'y fait pas allusion, et il ne faut pas s'en étonner.
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Quel attrait avait à ses yeux la célébrité» la gloire littéraire? Il eût préféré, dans le secret de son cœur, que Mme de Staël y renonçât.
Puis, il ne pouvait que réprouver les tendances de ce livre, cette fâcheuse apologie de Tesprit philosophique et de la « perfectibilité » , qui lui rappelait à lui-même ses propres erreurs. A quoi bon réveiller ce passé douloureux ? Pourquoi s'obstiner dans ce rêve impossible de bonheur? Enfin, M. de Montmorency ne pouvait ignorer qu'un tel livre, tout animé de Tesprit de liberté, était une nouvelle attaque contre le pouvoir qui dirigeait la France, et il s'inquiétait, non sans raison, à la pensée des persécutions qu'il pouvait attirer à son auteur.
Il était lui-même, à l'égard de Mme de Staël, dans une situation très délicate. Par sa famille, par ses amis, par ses opinions, il était, en politique, du parti opposé. Il eût préféré assurément les Bourbons à Bonaparte ; mais enfin il savait gré au Premier
Consul de faire régner Tordre en France et de permettre aux émigrés le séjour de la patrie; l'affaire du duc d'Enghien n'avait pas encore consommé la rupture. Il était surtout très opposé aux a idéologues » , qu'il était* à la mode d'accuser de tous les malheurs de la Révolution, et il ne pouvait lui déplaire que Bonaparte s'appliquât à les contenir. Mais s'il n'aimait pas les idées de Mme de Staël, il était attachée sa personne; de là, un conflit douloureux, qui le jetait dans de cruelles perplexités. Il s'employait de son mieux, avec Gérando, à calmer Fontanes qui, dans le Mercure (I), attaquait avec violence le livre De la littérature ; mais il n'y réussissait guère, et bientôt un jeune gentilhomme breton, encore obscur, qui avait vécu longtemps en Angleterre et venait de rentrer en France, allait renouveler l'attaque et apporter au christianisme l'appui
(1) Messidor an VIII.
de son éloquence (1). Dans cette mêlée des partis, Necker lui-même n*était pas épargné ; Fontanes s'était montré d'une dureté outrageante pour le Cours de morale religieuse de Tancien ministre de Louis XVI (2) ; et Mathieu savait que Mme de Staël était plus sensible aux insultes dirigées contre son père qu'à celles dont elle était victime. Il lui écrivait de Paris, le 6 frimaire (26 novembre 1800) : « Moi qui lis quelquefois les journaux, j'ai été dernièrement bien mécontent d'un article du Mercure. Les personnes de la même opinion que moi ont reçu la même impression. » Mais que pouvait-il davantage, que plaindre Mme de Staël et essayer de parer les coups qui pleuvaient dru sur elle?
Cependant l'année 1801 vint calmer un
(i) GBATBiUBBiàKD, dant sa Lettre au citoyen Fontanes sur la seconde édition de Vouvra^e de Mme de Staël (Mercure du i*' niyôte an IX).
(2) Mercure de France du i*' frimaire an IX.
peu les appréhensions de M. de Montmorency. En mai 1800, avant la bataille de Marengo, Necker avait eu à Genève une entrevue avec le Premier Consul. 11 avait réussi à apaiser son irritation; une trêve avait été signée. De retour en France à la fin de Tannée 1800, Mme de Staël, munie par son père de sages conseils de prudence, s^observait davantage. L^excellent Necker se réjouissait de ces dispositions; vers la même époque, il écrivait à Gérando : « Je recommande à votre protection et à celle de M. de Montmorency ce qu'elle rapporte de Suisse en sentiments doux et en principes affermis, ce qui va si bien à sa nature. » De fait, sans se rallier au pouvoir du Premier Consul, Mme de Staël semblait s'y résigner.
C'était le temps de la paix de Lunéville ; un vent de joie soufflait sur Paris et la France ; après tant d'années de guerres continuelles, on espérait enfin le calme et le repos. Joseph Bonaparte recevait dans sa belle propriété
de Mortfbntaine Mme de Staël et ses amis, parmi lesquels Mathieu de Montmorency, qu'il avait fait rayer de la liste des émigrés (I) , comme Chateaubriand le fut par la protection de Mme Bacciochi et de Mme de Staël. A Mortfontaine, les promenades sur Teau, la musique, la lecture, la conversation occupaient les loisirs des invités : Mme de Staël s'abandonnait, du moins en apparence, à ces doux sentiments, trop rares dans sa vie orageuse.
Mais les intimes, comme Mathieu, ne s'y trompaient guère. Cette faculté décevante de souffrance, dont elle avait le triste privilège, la rongeait intérieurement. A Paris, elle s'étourdissait de bals, de réceptions, de fêtes de toutes sortes. Elle donnait aussi des soirées plus intimes, où ne figurait pas la cohue mondaine et diplomatique. Quelques amis fidèles, Jordan, Gérando, Ma-
(1) Uv Cabbs, Mémoires du roi Joteph, t. X, p. 416.
thieu, choisis avec soin, g^roupés autour de la mal tresse de maison, se livraient au plaisir délicat de la conversation, s'interrompaient pour écouter Chateaubriand lire une page de son roman d'Atala qui venait de paraître, ou bien Garât, le chanteur à la mode, ou enfin, comme le raconte M. de Montmorency, un simple concert de « cor et de harpe » , qui jetait les âmes dans une douce rêverie. Mme de Staël s'abandonnait un instant à ces impressions fugitives, mais c'était pour retomber ensuite, de tout le poids de sa tristesse, dans le désespoir.
Ce n'était pas le Premier Consul qui l'inquiétait; au fond, la politique n'était pour elle qu'un moyen de faire diversion à des chagrins intimes, beaucoup plus réels que ses déconvenues d'ambition. A Gérando, qui lui demandait, quelque temps avant son retour de Suisse, s'il la retrouverait plus heureuse, elle écrivait : a J'ai fini par croire que la douleur est l'état habituel de
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rhomme, et je vis avec une souffrance au cœur comme d'autres avec un mal physique... Ah! croyez-vous que le cœur puisse jamais se relever de ce qu'il m'est arrivé?
Les trois hommes que j'aimais le plus, que j'aimais depuis l'âge de dix-neuf et vingt ans, c'étaient Narbonne, Talleyrand et Mathieu. Le premier est une forme pleine de grâce, le deuxième n'a plus même la forme, et le troisième est altéré dans tous ses agréments, quoique ses adorables qualités lui restent. J'ai de nouveaux amis qui me sont très chers ; mais le passé semble sur^ tout fait pour ébranler F imagination et le cœur (1). » A sa mélancolie naturelle, au regret d'une vie manquée s'ajoutait la souffrance commune à tous, lorsque la jeunesse s'éloigne de nous et que le présent ne nous offre pas de quoi nous consoler des espérances avortées et des passions
(i) Baron de Gérando, Lettres inédites, Mme de Staël à Gérando, 8 oct<^re 1800.
mortes. Mais cette souffrance était plus aiguë encore chez Mme de Staël, et elle pouvait s'appliquer ces paroles de Ghactas dans le petit roman de M. de Chateaubriand : a Le cœur le plus serein en apparence ressemble au puits naturel de la savane Alachua : la surface en parait calme et pure; mais quand vous regardez au fond du bassin, vous apercevez un large crocodile que le puits nourrit dans ses eaux. »
C'est sous rinfluence de ces diverses impressions que M. de Montmorency écrivait à Mme Necker de Saussure :
« Paris, ce 6 février 1801.
a Je ne vous dirai pas toutes les occasions où je vous regrette. L'autre jour c'était une soirée fort agréable chez votre cousine, où un simple concert de cor et de harpe, d'une exécution admirable, venait de temps en temps interrompre la conversation, i^ais
pour faire éprouver une émotion charmante. Plus souvent ce sont des conversations intimes où des sentiments pénibles dissimulés ou dévorés pendant quelques jours ont besoin de s'épancher. Sa conduite a été assez simple et assez habile ; sa position est assez bonne, meilleure sans aucun doute que je ne pouvais Tespérer; elle en convient, mais ne sent pas moins avec sa cruelle perspicacité ce qui sera encore longtemps un mal nécessaire par la nature même des choses. Alors, sans désavouer les douces fonctions de consolateur que je n'exerce pas encore aussi souvent que je le désirerais, je voudrais que vous fussiez là pour m'aider. »
Le fidèle Mathieu avait beau se pencher sur ce cœur souffrant; il savait bien que, pour une femme, certaines douleurs ne peuvent être adoucies que par la main, plus légère d'une autre femme; et il n'y avait
que Mme Necker, avec sa fine sensibilité, qui sût deviner et comprendre Mme de Staël. M. de Montmorency lui-même avait plus confiance dans le jugement de Tamie que dans le sien propre. Il lui écrivait à propos d'une de ces accalmies, si rares dans Texistence de Mme de Staël : « Vous aurez à juger ce mot de bonheur auquel nous avons de la peine à nous faire dans sa bouche, par le désir même que nous avons de n'en pouvoir douter. Vous me manderez si vous la trouvez aussi changée moralement qu'elle le prétend. Je vous demande là-dessus F oracle de Camùié. »