CHAPITRE XII
Cependant que devenait le pauvre Mathieu? Seul, à Paris, il se désolait. Il était au désespoir de se sentir inutile. Il enviait le sort de Mme Necker, de Constant, de tous ceux qui approchaient son amie. Il eût tant voulu se dévouer dans cette dure épreuve, adoucir sa peine ! Mais il était retenu à Paris par d'autres devoirs; on le surveillait jalousement dans sa propre famille; on voyait d'un mauvais œil ses relations, désormais pourtant fort innocentes, avec Mme de Staël. Il avait été témoin. Tannée précédente, des adieux touchants que Necker avait faits à sa fille ; il se retraçait le désespoir de Mme de Staël, et il se sentait pour Benjamin une
sorte de sympathie» en raison de la douleur qu*il témoignait et de son zèle sincère. A la première nouvelle de la mort de Necker, il avait écrit à sa nièce :
« Parif, ce lundi iÔarril (1804).
« Chère et aimable amie, excellente cousine, nièce si tendre et si dévouée! Ah!
mon Dieu ! que vous dirais-je ! Ce qui a été réellement ma seconde pensée : après votre cousine, la première, la plus constante, la plus naturelle de toutes mes pensées, votre cousine que je vois apprenant cette affreuse nouvelle, la devançant même par la puissance de son imagination dès l'arrivée de Fexprès, et frappée comme d'un coup de foudre, sans que je sois là pour essayer de la relever, — quelque insuffisant que je fusse, — après votre pauvre cousine, c'est vers vous que mon cœur a volé. Votre silence, que je suis loin de vous reprocher en ce
moment, m'a fait et me fait encore une véritable peur. Je crains que vous n*ayez été trop accablée, que votre santé ne s'en soit ressentie. J'ai couru hier au soir après M. votre frère, qui ne m'a encore rien fait dire. Bassurez-moi le plus tôt que vous pourrez; faites écrire quelques mots par l'une de vos charmantes filles, par votre aimable Albertine (1). Ah! pour des détails, je vous les demanderai bien, je veux les savoir un jour, surtout les mots de sensibilité relatifs à votre cousine et à vous^-même ; mais ce n'est pas encore actuellement que je vous les demande. Il faut vous laisser du temps.
J'ai su déjà des choses fort touchantes par une lettre de M. Picota Mme Gautier (2).
(i) Fille aînée de Mme Necker de Saussure.
Mme Necker avait une autre fille, Suzanne-Jacqueline^ née en 1789, qui épousa en 1811 Pierre-François de la Rive (Gaufpb, Notices généalogiques sur les familles yenevoisesj.
(S) Mme Gautier, fille du banquier Etienne Delessert. L'un des fils Delessert, Benjamin, qui devint membre dt
« J avais écrit à noire malheureuse amie, il y a deux jours, sur Tindisposition passée, indiquant en même temps Tidée d'abréger son voyage, d'un mois ou six semaines peutêtre. Mon Dieul Que lui écrire eajourd'hui?
Je vais cependant prendre la plume, adresser à Eugène (I), lui écrire deux billets différents, suivant ce qu'elle saura et Tétai où elle sera : et le tout à Weimar, où je calcule qu'elle doit s'être rendue tout de suite après son exprès.
• Je jouis beaucoup du départ de son ami (2) ; j'en jouis et il m'échappe des sentiments d'envie pour la latitude laissée à son dévouement; et moi, je ne puis rien que des vœux bien ardents pour elle ! Ma pensée n'a pas pu s'arrêtersur un voyage en Allemagne, dans nos circonstances privées, dans nos circonstances publiques. Je regrette actuel-
l' Institut, était I*ami de Mathieu. (Cf. Journal de Mme db
CiZENOTB d'AbLBRS.)
(1) L'intendant et l'homme de confiance de Mme de Staël . (X) Benjamin Constant.
lement d^avoir été en Suisse Tannée passée.
Cependant, regretter de vous avoir vue, ainsi qu'elle !
a Jetons-nous dans les mains de la Provividence, qui protège la bonté du cœur et Tamitié : c'est là son titre et le mien. Hier même, quelques moments avant d'avoir reçu cette terrible nouvelle, j'entendais un sermon sur ce magnifique sujet. Adieu, parlez^moi de vous, et mêlons nos peines.
Vous rappelez-vous ce dernier entretien dans ce même appartement, où elle vous confiait son pauvre père? Vos soins ont été ceux d'une fille, et en le perdant, vous vous serez rappelé d'autres douleurs (1) .
ft Chère et aimable amie, quelques mots de vous et de votre santé, par Albertme au moins! Vous ne doutez pas qu'elle ne reprenne tout de suite la route de Genève, si elle peut encore voyager ! »
(i) La mort de M. de Saussure, père de Mme Necker, sunrenue en 1799.
SOO MATHIEU DE MOMTMOEBNGY
Deux jours plus tard, incapable de se contenir, apprenant le départ de Constant pour Weimar il écrivait cette nouvelle lettre :
« Paris, ce mercredi matin 18 arnl 1804.
a Ne sera-ce pas pour elle un terrible moment que Tapprocbe des mêmes lieux où elle avait laissé {sic).,, et les premiers et touchants efforts de l'autre ami (1) ne seront-ils pas épuisés? Ah! mon Dieu, mon Dieul Je n'ai jamais été plus touché par lui et sur lui; vous me le rendez bien intéressant; je le plains, je le suis de tous mes vœux, de toutes mes pensées. C'est le 19, c'est demain, vous l'avez calculé, que le premier éclair, avant-coureur de la foudre»
viendra frapper ses yeux. Ne croyez-vous pas que, dés le premier instant, son ima-
(1) Beojamin Constant.
filiation devancera toutes les nouvelles?
« Vous connaissez sa terrible prescience pour la douleur. Je pense qu'il y a encore vingt-quatre heures pour elle de fausse et trompeuse sécurité; aujourd'hui peut-être encore elle va à une fête ! Mon Dieu ! quel mal que Tabsence! Oui, vous avez bien raison! Prions tous pour qu'elle ait la force de supporter; il y a des moments où je suis comme vous très effrayé; prions; tous nos autres moyens sont si faibles, si misérables ! »
Il ajoutait dans une autre lettre : ^ Mon Dieu! Où se réfugier? Dans Tamitié pour le voyage, et bientôt au seul terme véritable. « Le regret de M. de Montmorency c'était, on le sait, que Mme de Staël ne partageât pas ses convictions religieuses. Mais, si elle n'alla pas jusqu'à dire, comme Chateaubriand : « Je pleurai et je crus » , du moins la mort de Necker fit naître et développa en
tôt MATHIEU DE MOliTMOBENCY
elle certaines tendances spiritualistes et mystiques, encore bien vagues, mais très différentes cependant du pur état d'esprit philosophique qu'elle avait hérité du dix-huitième siècle. Elle éprouva le besoin de croire. Ce n était pas, sans doute, tout ce que désirait M. de Montmorency; mais, faute de mieux, il s'en contenta, et, pour le reste, s'en remit à Dieu et à l'avenir.
Enfin, pendant l'été de 1604, au mois de juillet, il put se rendre à Goppet. La nouvelle de sa venue causa à Mme de Staël une joie profonde, mêlée d'une vague douleur :
« Je ne puis vous exprimer, écrivait-elle à Gérando, le trouble que j'éprouve, ce sentiment de joie si étranger à mon cœur déchiré, cette douleur qui se ranime précisément parce qu'elle va me faire du bien, parce que je repousse et j'appelle ce céleste secours. Âh ! comme le cœur bouleverse la vie! »
Mathieu arriva le 20 juillet. C'était un
ET MADAME DE STAËL 20t
vendredi. La journée était triste et pluvieuse. Le lac disparaissait derrière un épais rideau de brume. Dans le parc de Goppet, les beaux arbres, alourdis par la pluie, inclinaient leur feuillag^e jusqu'à terre. Ce paysag[e noyé, mélancolique, était en harmonie avec le deuil qui assombrissait ces deux âmes. Mme de Staël se jeta dans les bras de Mathieu; ils mêlèrent leurs larmes. Elle pleura longuement, mais sans mouvement convulsifs, sans révolte, avec douceur. Le soir même, Mathieu écrivait à Mme Necker, qui se trouvait alors à Gologny:
« Me voici à quelques lieues de vous, séparé seulement par ce lac, que son aspect nébuleux et cette pluie continuelle ne m'empêchent pas de revoir avec un grand plaisir.
Ces premiers moments que je redoutais et désirais tout à la fois pour votre cousine et pour moi se sont passés aussi bien qu'il était
possible. Elle a beaucoup pleuré... Notre conversation n*a pas tari sur le premier sujet, ni sur tous ceux qui venaient 8*y rattacher. On ma parlé d'une lettre qui vous est renvoyée, en invitant votre aimable dévouement à préparer au moins le changement de quelques phrases, que mon expé^ rience parisienne condamne tout à foit. »
Qu'était-ce que cette lettre mystérieuse?
Sans doute celle que Necker, quelques jours avant sa mort, avait écrite au Premier Consul pour disculper sa fille. Il affirmait solennellement qu'elle n'était pour rien dans la publication des Dernières vues de poliiiifue et de finances; il priait le Consul de ne pas l'en rendre responsable (1). Mais il manquait à Necker ce que Mathieu appelait « l'expérience parisienne ». M. de Montmorency semblait avoir peu de confiance
(i) Voir notr« édition des Dix années (fexilf chap. xn, p. 18S.
ET MADAME DE STAËL tO&
dans rissue de cette démarche in extremis.
Bonaparte, en effet, reçut la lettre, haussa les épaules, et ce fut tout.
En août, Mathieu repartit pour Paris et Mme de Staël retomba, de tout le poids de sa douleur, dans ses sombres pensées. Elle écrivait, le 13 août, à Gérando : « La présence de Mathieu avait comme tout suspendu; mais son départ renouvelle tout! »
Necker de Germany, son oncle, venait de mourir; elle était poursuivie par Tidée de la mort. Puis, il faut bien le dire, la passion continuait de dévorer sa vie. Elle avait avec Constant de tristes scènes ; la mort de Necker avait remis en question le mariag^e, toujours différé, également redouté des deux parties. Mais si Mme de Staël ne voulait pas épouser Benjamin, elle ne voulait pas davantage qu'il en épousât une autre : là était le point sensible. Benjamin voulait s'évader de sa trop longue liaison, se peignait Thymen sous de riantes couleurs. Enfin, pour échap-
t9é MATHIEU BB MONTMORENCY
per â elle-même, à ses ennuis, au mois de décembre 1804, elle se décide A partir pour ritalie.
Ce que fut ce voyage on le sait : une sorte de promenade triomphale, où Mme de Staël voyage en impératrice de la pensée, attendue, fétëe de ville en ville, reçue par les puissances, parles sociétés littéraires, les académies avec un enthousiasme tout méridional et une exagération dans la louange, qui n'était pas pour lui déplaire. Elle se prétait de fort bonne grâce A cette apothéose et semblait en oublier tous ses malheurs :
Corinne montait au Gapitole. Dans son entourage, on s'étonnait, on s'indignait tout bas de l'inconvenance de ces cérémonies, de cette exhibition perpétuelle. « Il y a du saltimbanque dans cette conduite! » écrivait Constant (1) . Et l'on parlait aussi d'une intrigue avec le poète Monti, dont elle s'était en-
(i) Journal iniime.
gouée, qui avait plus de cinquante ans, et à qui elle envoyait de la pommade pour lui faire passer ses cheveux blancs (1) ! Ces détails affligeaient M. de Montmorency ; mais il ne s'y trompait guère. Il savait qu'au fond de tout de cela, il y avait la douleur. Gomme Talley* rand, il eût pu lui appliquer ces deux vers :
A 868 chagrins qa'elle aime, elle est toujours fidèle ; Ses maux et ses plaisirs ne sont connus que d'elle.
Après une de ces réceptions triomphales à Bologne, où Mme de Staël avait paradé devant l'Université, il écrivait, le 8 février 1805, à Mme Necker de Saussier : « J'ai eu, il y a deux jours, de ses nouvelles de Bologne, du 22 janvier. Elle en était à recevoir les honneurs des Universités. Elle se prend pour quelques moments à ces distractions d'amour-propre ; et je crois bien qu'il y a eu quelque chose de plus dans la société d'un
(1) Lettre de Mme de Staël à Monti, du 22 juin 1805 ; f Ah ! j« TOai dit trop combien je tous aime ! »
iM MATHIEU DE MONTMORENCY ET M-« DE STAËL
poète Monti de Milan, sur lequel elle s^est dépêchée de m'écrire en note qu'il avait plus de cinquante ans. Mais le fond de son cœur et de sa pensée est toujours de la douleur, des regrets profonds pour son père et une grande . déplaisance de cette vie errante. »
De la douleur, des regrets, le déplaisir de la vie errante, tels étaient les vrais sentiments, telle était la vraie nature de cette fomme avide de distractions, de cette éternelle voyageuse. Le décor de notre vie en cache souvent le drame intime. Mathieu de Montmorency connaissait trop bien Mme de Staël pour être dupe des apparences.