CHAPITRE XIII
En même tempe que Mme Necker recevait cette lettre de Mathieu, elle en recevait une autre de Constant.
Benjamin était à Paris, heureux d'être délivré de sa chaîne et peu soucieux de la reprendre. Il vivait, faute de mieux, en philosophe, observait le curieux spectacle qu'offrait la société au début de l'Empire, en traçait le piquant tableau d'une plume sarcastique : cette course effrénée aux honneurs, à laquelle il ne pouvait prendre part, ce goût pour les titres, les hochets, les clefs de chambellan amusait fort son ambition, forcément assag[ie. Au fond, il s'ennuyait; l'inaction lui pesait. Il aimait sincèrement la liberté, mais il aimait
SIO MATHIEU DE IIONTM OHENGY
aussi l*exercice du pouvoir, et ses railleries dissimulaient assez mal ses déceptions et le regret de sa vie manquée. Mme Necker de Saussure Tavait complimenté, non sans ironie peut-être, du talent nouveau auquel il s'exerçait : celui de vivre inaperçu. Constant eût préféré, sans doute, ne pas mériter cet éloge; mais il s*y résignait d'assez bonne grâce. C'était comme disait Mathieu, dans les moments où il n'avait pas de succès que ce singulier personnage éveillait la sympathie et qu'il était le plus aimable.
Il écrivait donc i Mme Necker de Saussure :
« Paris, 19 pluTÎ^te (8 février 1805).
tt Je voulais vous écrire pour vous dire que j'avais reçu une lettre de votre cousine, le lendemain du jour où je vous mandais mon extrême inquiétude. Votre lettre vient de m'étre envoyée et c'est un motif de plus
de VOUS exprimer combien votre amitié m'est précieuse. Vous me dites des choses bien obligeantes sur un talent bien facile, celui de vivre infaperçu. Si vous aviez calculé la peine que se donnent tous ceux qui veulent qu^on les aperçoive, vous auriez senti que le contraire est bien aisé. Les hommes ne donnent rien, quand on ne leur demande rien ; mais quand on leur demande quelque chose, ils donnent toujours moins qu'on ne leur demande. Il est donc d'une arithmétique bien simple de ne leur rien demander.
a Vous jugez trop sévèrement ce sentiment si tendre et si vrai de votre cousine pour vous. J'ai pour elle, comme pour tout le monde, mais plus pour elle, puisque nous sommes plus rapprochés, un grand avantage : celui d'attacher peu d'importance à moi-même. Quand je vois une réalité forte dans un autre être, je trouve qu'il y a de rinjustice à faire souffrir cette réalité, pour qu'un nuage, qui se comprime et se dilate
lit MATHIEU DE IfONTMORENCT
sans beaucoup de douleur, soit un peu plus à son aise. Vous, vous êtes une réalité ; vous et votre cousine êtes deux puissances ; vous pouvez, vous devez vous aimer, vous ne pouvez pas ne pas vous aimer; mais vous identifier Tune à Tautre, cela ne se peut.
Parmi les êtres réels, vous êtes ce qu'elle aime le mieux, vous êtes au premier rang, à un rang unique de ses affections. Ne méconnaissez pas son sentiment; ne vous en prenez pas à ce sentiment de la nature des choses.
a Je vis ici assez doucement, depuis que mon inquiétude sur elle est passée. Je vois peu de monde. De temps en temps, j'oublie ce que c'est que le monde ; alors il me prend une sorte de dégoût de ma solitude. Je me reproche de ne pas soutenir les relations que j'ai formées, de ne pas profiter de la bienveillance. Je retourne au milieu des hommes, je les rapprends. Mon imagination se calme, je me sens bientôt fatigué, et je
retrouve du plaisir à être seul. Cependant la vie se passe, les espérances s'éteignent, les forces diminuent, et la raison se fortifie de cet affaiblissement. L'avenir est si court qu'on n'y trouve pas à placer un désir vif; l'on ne souffre pas beaucoup de ce que cela dure, et Ton n'est pas fâché que cela doive finir. La vie est grise, et, pour des nerfs irritables, cette couleur est la moins pénible.
« Pourquoi nous regardez-vous comme devant si peu nous voir ?Goppet rappellerait toujours votre cousine, lors même que vous ne la rappelleriez pas bien plus puissamment; et moi qui n'ai pas d'identité, et pour qui le temps n'est rien, j'aimerai toujours à me rapprocher de cette demeure d'un homme que j'ai plus aimé qu'il ne le croyait, parce que je l'aimais pour lui, comme beau spectacle de vertu, plus encore que dans nos relations personnelles.
tt Je suis bien aise et peu étonné que votre cousine s'amuse mieux qu'elle ne le dit et
su MATHIEU DE MOMTMOEENCY
même ne le croit. Elle a des succès, et, ce qui est plus difficile que d'avoir des succès, elle s'y intéresse. Je ne sais encore si elle pourra revenir bientôt ici. Les œuvres posthumes (1) ne sont point arrivées, et quoiqu'elles ne puissent que produire un bon eKet, il faut encore que cet effet soit produit pour en parler avec certitude. Cependant j'espère et je crois que les impressions fâcheuses s'affaiblissent. Je n'attends pour m'en as^rer que l'arrivée de ces œuvres posthumes, qui devraient être ici depuis longtemps.
« Du reste, tout s'agite ici, tout se pousse; tous demandent, quelques-uns obtiennent; tout s'arrange sous les nouvelles formes, tout se groupe autour des nouveaux intérêts. Tout le monde est hors d'haleine; il
(1) Il s'agit des manuscriu de Necker, publiés par Mme de Staël, avec une notice sur le Caractère de M. Necker et $a vie privée. L'ouvrage parut à la fin de février 1805. L'extrait, ou compte-rendu, parait dans le Journal det DébaU du l*' mars*
£T MADAME DE STAËL tl5
n'est plus question d'opinions, mais d'argent et de places. La fierté de ceux qui n'en ont pas ressemble à ces victimes qu'on engraisse et qu'on orne pour les sacrifier au bout de l'année. Le sourire de ceux qui en ont est à la fois une condescendance pour les malheureuxy et un témoignage qu'ils se rendent, qu'ils sont au-dessus de leurs succès (1).
« Pardon de mes descriptions qui se sont glissées là, je ne sais comment. Je ne vou« lais vous parler que de vous. Un sujet bien différent m'a entraîné. Je profite du peu de papier qui me reste pour vous supplier de croire à l'expression laconique, mais sin-
(i) Cf. la lettre à m tante, Mme de Nassau, du 15 février 1805 : « Point de public, point d'intérêt pour les idées, beaucoup pour les places et les profits du moment ; un essoufflement continuel de tous ceux qui courent après la fortune, une indifférence parfaite dans ceux qui n*ont pas besoin de courir après, une fierté dans ceux qui n'obtiennent rien, assez semblables aux victimes dont on dore les cornes avant de les sacrifier, un léger sourire dans ceux qui ont obtenu, comme pour vous prouver qu'ils sont au-dessus de leur succès : voilà Paris. »
Sl« MATHIEU DE 11 ONTIIOEBNCY
cère d*un sentiment tendre et profond, qui ne finira qu'avec ma vie. »
On le voit par un passage de cette lettre, Tamitié qui unissait Mme Necker à sa cousine n'était pas sans nuages. Gomme le disait spirituellement Benjamin, elles étaient deux « réalités » , faites pour s'entendre, non pour s'identifier. Mme de Staël était, en amitié, d'une exigence tyrannique :
toute l'existence, les minutes, les heures, les années devaient être à sa disposition; et, quand on lui avait consacré le meilleur de sa vie, tout à coup cette étrange femme vous échappait, se jetait dans un tourbillon de fêtes et de distractions mondaines, où vous paraissiez n'être plus rien pour elle.
Mme Necker, d'existence beaucoup plus calme et plus retirée, était blessée de cette attitude et accusait Mme de Staël de sécheresse; et celle-ci, de son côté, se prenait à douter de l'amitié de sa cousine : « Ce que
VOUS prenez quelquefois pour de la sécheresse en moi, lui écrivait-elle, est du doute, non du sentiment, mais du degré de ce sentiment et de la part qu'il a dans votre bonheur (1). » Mais enfin ces querelles finissaient toujours par cimenter lenr amitié.
En juin 1805, Mme de Staël était de retour à Goppet. Paris lui demeurait interdit. Aussi, pour ne pas périr d'ennui dans sa solitude, elle avait convoqué le ban et Tarriére-ban de ses amis. Benjamin Constant, Hochet, Barante» Chateaubriand; d'autres étaient arrivés à la suite. C'était à Coppet ou à Genève, aux Balances, rue des Chanoines ou au Molard, un tourbillon de fêtes et de représentations théâtrales. Tout Racine, tout Voltaire y passait : Andromaque, Phèdre, MéropCj Alzire^ Zaïre et Mahomet; Benjamin, malgré ses lunettes et ses rhumes
(1) De Qichy, à Mme Necker de SauMure, 1S15..
perpétuels, jouait des rôles de trag^édies.
Cependant, à Genève, on faisait cent brocards ; on s'amusait de cette cour et de celle qui la réunissait autour d'elle. Mais, rentrée dans la solitude de son appartement, Mme de Staël écrivait à Mathieu des lettres tristes et douces, toutes remplies du même sujet : le regret de ses amis et de la France, son a pays natal « . Mathieu en était attendri, mais il n'était pas dupe : « Il y a bien là, écrivait-il, quelque chose de cette puis* sance des souvenirs, de ce goût dominant pour le fruit défendu, qui lui sont naturels, et peut-être aussi à toutes les personnes d'une imagination vive (1). »
A la même époque, M. de Montmorency était également fort occupé d'une amie de Mme de Staël, qui était aussi la sienne, Mme Récamier. La banque Récamier avait dû, en octobre 1805, suspendre ses paye*
(1) A Mme Necker de SauMure, Paris, 28 noyembre iS05.
ments (1). Depuis six an^ déjà, Mathieu et son cousin Adrien étaient liés avec Mme Récamier. Mais tandis qu'Adrien s'était épris d'une passion violente pour cette belle personne, Mathieu l'aimait d'une affection tendre et respectueuse, en père, en directeur prudent. Du moins, il se l'imag^inait; car il entrait peut-être à son insu, dans cette vive sollicitude, un peu de cet amour profane, auquel il croyait avoir renoncé. Il vivait, dit Mme Lenormant, dans la préoccupation constante des périls que faisaient courir à cette àme si précieuse un désir de plaire^ dont il ne pouvait la guérir, et tant d'hommages frivoles, mais enivrants, intéressés à sa perte (2) . Juliette supportait avec patience les petits sermons de M. de Montmorency, qui ne les lui ménageait guère.
(1) £t non en 1806, comme l'affirme ptr eirenr M. Her- UOT dans son ouvrage sur Madame Récamier, chap. yi.
(2) Souvenirs et Correspondance de Mme Bécamier, t. I, p. 45.
Mais, pour Tinstant, il était tout ému du malheur qui venait de fondre sur elle, et il priait Mme Necker de se faire son interprète : « Je suis bien occupé, bien touché, disait-il, de cette amie si dévouée et si courageuse dans ce dernier revers de fortune. Dites-le-lui un peu de ma part. Je ménage son extrême délicatesse en ne le lui disant pas davantage moi-même (1). »
D'ailleurs Mme Récamier montrait, dans cette pénible épreuve, une grande égalité d'àme, et Mathieu souhaitait tout bas que Mme de Staël fit preuve d'autant de résignation aux décrets de la Providence.
Mais Mme de Staël ne se résignait pas.
Au printemps de Tannée 1806, n'y tenant plus, elle partait avec Schlegel et ses enfants, se rendait à Âuxerre, puis au château de Yincelles, qui est situé à trois lieues. Lie fidèle Mathieu était accouru voir son amie, et il
(1) Du 23 noyembre 1805.
était témoin de scènes horribles, dont Benjamin était le héros. Celui-ci avait eu le tort impardonnable de s'arrêter à Dôle pour voir son père malade, et il avait reçu des lettres enflammées, impérieuses, lui ordonnant de venir de suite. Mme de Staël était énervée par la solitude, Tattente, et aussi Topium, dont elle abusait; Constant n'aimait plus, mais la pitié avait remplacé Tamour, et il était trop faible pour rompre sa chaîne. La jalousie, la vanité, Tamourpropre, torturaient ces deux tristes victimes. De là, ces tragédies dont le religieux Mathieu était le spectateur affligé. Singulière situation, plus singulière encore si l'on pense que M. de Montmorency était l'ancien ami de Mme de Staël, qu'il était marié et père d'une grande fille, qui allait épouser Sosthène de La Rochefoucauld!
Et l'on excusera peut-être la mauvaise humeur de Mme de Montmorency.
De Yincelles, Mme de Staël était allée à
9tf MATHIEU DE MONTMORENCY
Rouen, et de Rouen au château d'Acosta, près Aubergen ville, à douze lieues de Paris ^ qui appartenait à la famille de Gastellane.
Elle y était en janvier 1807, et Mathieu n'avait pas manqué d'aller lui rendre visite. Il avait été phis satisfait de son état moral ; elle était calme, elle travaillait, elle mettait la dernière main à Corinne^ qui allait paraître. Il y avait souvent nombreuse société au château ; la conversation l'arrachait à sa douleur. Parfois aussi, ses pensées prenaient un tour et un accent religieux; mais elle considérait trop la religion comme une sorte de poésie. Mathieu soupirait, attendait la grâce, qui ne se manifestait pas encore :
« J'ai laissé notre amie, écrivait-il à Mme Necker de Saussure, dans une grande solitude, que la neige n'égayait pas, mais calme et dans une grande verve d'étude.
Tout le château en est animé. Elle frappe aussi quelquefois â la porte de ces grandes et uniques consolations, dont nous parlions;
mais je ne trouve pas que ce soit jamais assez sérieusement. G*est trop comme un simple objet d'imagination, comme un autre genre de poésie. Il feut que la conviction et le respect servent de base à ce dont on veut faire un appui pour soi-même (1) . »
Mais Mme de Staël était occupée de pensées plus profanes. La crise décisive, la rupture avec Benjamin, approchait, au prix de quelles souffrances !
(1) AcotU, 14 janvier 1807.