CHAPITRE XIV
Dans cette querelle célèbre, le rôle de M. de Montmorency et de Mme Necker de Saussure était exactement le suivant :
ils jugeaient les rapports actuels impossibles, humiliants pour Mme de Staël et souhaitaient la rupture; mais, à chaque occasion, ils rappelaient à Benjamin ses « devoirs » , le chargeaient d'accompagner, d'escorter celle qu'il n'aimait plus, d'agir en tout comme s'il avait été passionnément épris d'elle; et, ainsi, la situation devenait inextricable. C'est presque toujours le rôle que jouent les officieux en pareille circonstance. Pris entre les amis de Mme de Staël, qui voulaient mille ménagements pour elle, et ses propres parents, comme son père,
comme sa tante, Mme de Nassau, comme Rosalie de Constant, qui n'en voulaient aucun, rinfortuné Benjamin ne savait auquel entendre ; et il était torturé, de plus, par ses propres sentiments, par ses souvenirs, qu'il a si bien analysés dans cette page à' Adolphe : II y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de notre existence ! Nous formons de loin, avec calme, la résolution de les rompre; nous croyons attendre avec impatience Tépoque de Texécuter ; mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur; et telle est la bizarrerie de notre cœur misérable, que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir. »
C'est l'histoire même de sa rupture avec Mme de Staël. On en connaît les étapes successives. En juillet 1807, Constant rejoint Mme de Staël à Goppet. Celle-ci lui déclare
que, 8*il la quitte, elle se tuera : enfents, domestiques, tout le château est dans la confidence ; on surveille Benjamin de très près.
En août, cédant aux instances d'une sorte de conseil de famille, composé de Rosalie de Constant, de la tante de Rosalie et de Mme de Nassau, Benjamin met Mme de Staël au pied du mur : il lui offre de Tépouser ou de rompre. Le résultat est une scène affreuse. Mme de Staël fait appeler le précepteur Schlegel et ses enfants, leur montre Benjamin et s'écrie : « Voilà Thomme qui me met entre le désespoir et la nécessité de compromettre votre existence et votre fortune! » Sur ce. Benjamin jure qu'il n'époupousera pas; Mme de Staël se jette à terre et essaye de s'étrangler avec son mouchoir.
Benjamin la relève. Mais le lendemain, de bon matin, il saute sur son cheval, pique des deux et s'enfuit à Lausanne, où Rosalie l'enferme dans sa chambre. Mme de Staël vient le relancer, tombe à la ren-
verse sur Tescalier, « cheveux épars et gorge nue » : elle le ramène à Goppet, enchaîné et soumis. Constant joue Pyrrhus daiijs Andromaque. Mais il en a assez, et il est bien décidé à épouser une femme divorcée, qui a eu quelques aventures, mais qui a le mérite incomparable d'être plus douce que Mme de Staël : Charlotte de Hardenberg. L'année suivante, le 5 juin 1808, il profite de Tabsence de Mme de Staël, qui n'est pas encore revenue d'Allemagne, et il épouse secrètementCharlotte(l) . Mais il faut déclarer le mariage à Mme de Staël : c'est là le pas difficile. Constant hésite; et, comme Mme de Staël revient d'Allemagne, il va docilement à Coppet reprendre sa chaîne. D'ailleurs les officieux l'y poussent, et le bon
(i) A Brévans, où il est près de son père. Cette date du 5 juin 1808 est certaine. M. Eugène Ritter (Notes sur Mme de Staèi) place le mariage en décembre ; mais Je cayn ^^ d ^ Qongtant est décisif sur ce point, et nous nous rangeons à Tavis de M. Herriot, qui la suit (t. I, p. 210).
Mathieu tout le premier : a Et Benjamin, s*en est-il ébranlé de son D61e? » écrit-il d'Âix-les-Bains à Mme Necker (1).
A Goppet, Benjamin dissimule. Mathieu, qui est près de son amie et qui craignait le « retour des tristes scènes de Tannée passée • , est très satisfait : Benjamin est beaucoup plus doux, plus aimable, il fait imprimer Wallstein^ il travaille. Gomme il récrit à sa tante, il marche au port, mais il y a encore a un banc à traverser « . Ce banc, c'est la publication du mariage avec Charlotte. Il fout bien en arriver là; mais il attend Tannée suivante. En mai 1809 a lieu la fameuse entrevue de Sécheron, près de Genève, racontée par Sainte-Beuve (2).
Constant envoie chercher Mme de Staël et, à brûle-pourpoint, lui présente sa femme :
surprise, douleur, colère de Mme de Staël.
(1) D'Aiz, le samedi 25 juin 1808.
(2) Causeries du Lundi, t. XI , p. 439. -^ Lettres de Benjamin Constant à sa famille, p. 307.
Elle exige que Benjamin tienne son mariage secret jusqu'à son départ projeté pour TAmérique et qu'il Taccompagne à Lyon, où elle va voir jouer Talma. Auguste de Staël, qu'on n'attendait pas en cette affaire, menace Constant de le provoquer en duel, s'il abandonne sa mère. Benjamin se résigne et va à Lyon, où Charlotte tente de s'empoisonner. Il la fait partir pour Paris et retourne à Coppet, où il reste trois mois. Il devait traîner sa chaîne misérablement encore jusqu'en février 1811 où, à Lausanne, il prit congé, cette fois définitivement, de Mme de Staël.
Telle est, dans ses grandes lignes, l'histoire de cette rupture célèbre, où le vaudeville le dispute à la tragédie. Pendant toute la durée de la crise, le pauvre Mathieu avait été comme une àme en peine, n'ayant à offrir à son amie que des consolations religieuses, dont elle paraissait fort peu se soucier. Et cependant, soupirait-il, o il
n'y en a pas d'autres! » — « Elle n'est pas assez préparée, disait-il à Mme Necker de Saussure, et moi trop convaincu. Elle aimerait mieux qu'on doutât avec elle de la nature des remèdes à lui proposer. Et quel mal que celui qu'il faut guérir 1 On craindrait presque d'arrêter sa pensée sur ce qui le rendrait moins complètement intéressant, et lui donnerait un faux air de bizarrerie.
Mais la douleur est bien vive, bien profonde, bien naturelle même avec un tel caractère et dans une vie ainsi arrangée (1). » Il en était presque arrivé à souhaiter le départ de Mme de Staêl pour l'Amérique ; ou, du moins, il était partagé entre la douleur de perdre son amie et l'ardent désir de mettre fin à une situation vraiment intolérable. Mme de Staël semblait décidée à partir en janvier 1810; elle avait obtenu pour son fils Auguste un passe-port de Genève
(i) A Mme Necker de SaoMure (Aiz, 24 juillet 1809).
aux États-Unis par Morlaix ; elle-même parlait à Mme Récamier de son prochain « embarquement » (1). Mais, auparavant, Ben»
jamin avait promis de revenir à Coppet a SOUS peine de manquer à Thonneur ! » Il y vint en février 1810. Les adieux se prolongeaient. Le désolé Mathieu écrivait à Mme Necker :
« Paris, ce 5 fëvrier 1810.
<i Je viens à cet intérêt commun de notre amitié, à ce nouveau lien par lequel nos sentiments se resserrent. J'ai senti, de même que vous, ce voyage comme un grand et terrible sacrifice pour elle et pour nous, mais comme une opération nécessaire pour rompre de misérables et affligeants rapports, qui ne peuvent plus feire que son malheur. Elle seule, et vous qui Tobserverez
(1) Lettre du 14 janvier 1810 (HsiutiOT, 1. 1, p. 230).
bien dans ce dernier voyage de Benjamin, que je sais arrivé, vous pourrez dire si elle renonce à cette lutte si pénible contre des torts si graves, et contre la nature même des choses qu'ils entraînent. Il est sûr qu'elle a reçu beaucoup de calme et de distraction par les dernières consolations que lui a apportées un autre ami. J'imagine que voua l'avez remarqué dans sa conversation encore mieux que nous dans ses lettres. Toute la question est de savoir si c'est un effet instantané ou passager, ou si elle concevra et pourra réaliser un autre avenir tout à fait indépendant de celui qui a tant gâté le passé de sa vie. Si elle retrouve de la force et de la tranquillité, son sentiment si naturellement impérieux pour ne pas nous quitter, et ne pas rompre tant d'autres habitudes, lui rendra toutes ses craintes sur le voyage d'outremer. Je n'entrevois pas sans effroi le moment où j'assisterais à cette dernière délibération si décisive pour sa vie entière.
ET MADAME DE STAËL 23a
si elle doit avoir lieu dans la ville de France où je la rejoindrai. Jusque-là, calmez-la, soutenez-la, conseillez-la ; faites quelques moments de diversion à vos intéressantes occupations ordinaires pour une amie qui n'aura jamais eu plus grand besoin du secours de Tamitié. Les lettres ne peuvent pas dire assez dans de telles délibérations ; mais j'y joindrai mes vœux, mes prières. «
Quel était donc ce mystérieux ami, qui avait apporté à Mme de Staël des consolations si précieuses et qui faisait entrevoir pour elle à M. de Montmorency la possibilité d'un avenir plus assuré? C'était Prosper de Barante. Fils du préfet du Léman, qui fut destitué en décembre 1810, en partie à cause de ses relations trop suivies avec Mme de Staël, il avait commencé sa carrière comme auditeur au Conseil d'État. En cette qualité, il avait été envoyé en 1806 avec plusieurs de ses collègues pour organiser
les provinces polonaises nouvellement con* quises, et il avait été frappé des tristes spectacles de la guerre et des maux qu'elle laisse après elle. De retour en France, puis à Genève, la répugnance sincère que ce jeune homme manifestait pour les triomphes de la force brutale, son libéralisme éclairé, Taménité de son caractère, le charme d'un esprit cultivé lui avaient conquis le cœur de Mme de Staël; elle s'était éprise pour lui d'une passion très vive. Elle avait voulu patronner ses débuts littéraires, et elle avait écrit, en 1808, pour son tableau De la littérature française pendant le dix^huitième siècle^ un « extrait » élogieux, plein d'allusions politiques, que la censure s'était empressée de supprimer (1). Peut-être aussi Mme de Staël n'était^elle pas fâchée de compromettre un fonctionnaire impérial, — Prosper avait été nommé sous-préfet de
(i) Note de l'édition de 1822 de l'ouvrage, où l'oa trouvera l'extrait en question.
Bressuire, puis, en février 1809, préfet de la Vendée, — et de montrer à Napoléon qu'il fallait toujours compter avec elle.
M. de Barante s'était laissé aimer par Mme de Staël; mais il était beaucoup plus épris des charmes de Mme Récamier, et celle-ci ne mettait pas, au gré de Mme de Staël, un empressement suffisant à rejeter ses hommages. Il en était résulté un froid passager entre les deux amies (1). Barante, inquiet, priait Juliette de ne pas montrer ses lettres à Mme de Staël : « Elles lui feraient peut-être de la peine, écrivait-il; elle y verrait que j'ai désiré ce que je n'ai pu obtenir! » Les amis de Mme de Staël, comme Mathieu, auraient vu sans peine un mariage entre celle-ci et Barante, malgré la différence d'âges. Il semble que Mme de Staël eût accueilli cette pensée. Mais c'était plus que Prosper ne demandait : ah ! s'il se
(1) Voir H£RiuoT, 1. 1, p. 157.
fût agi de Mme Récamier ! Il jugea bon de couper court à ces espérances et, en décembre 1810, il écrivait à Juliette : « Je ne peux, ni ne dois donner ma vie à une personne que je ne rendrais pas heureuse et qui mérite tant de Tétre. » D'ailleurs, à la fin de cette même année, les sentiments de Mme de Staël devaient prendre un autre cours. Mais cette passion pour M. de Barante nous aidera peut-être à comprendre la mauvaise humeur de Benjamin, auquel on ne tenait plus que par amour-propre et qu'on forçait A jouer, quoique marié, un rôle peu digne, dont il s'étonnait lui-même.
M. de Montmorency n'était pas au bout de ses peines. Il régnait autour de Mme de Staël une atmosphère d'orage : Auguste, son fils atné, le filleul de Mathieu, ne s'était-il pas avisé de tomber amoureux fou de Mme Récamier? Cette nouvelle passion avait jeté le pauvre Mathieu dans de vives
alarmes. Mme de Staël était partie de Coppet en avril 1810 et elle s'était rendue au château de Chaumont-sur-Loire, où elle tenait ses grandes assises. Du voyage pour T Amérique, il n'était pas question; mais elle avait réuni à Ghaumont toute une cour, où brillaient au premier rang Prosper de Barante, Elzéar de Sabran, le comte de Balk^ le prince Tuffiakine, Ghamisso, Schlegel, Benjamin Gonstant qui avait laissé à Paris sa femme, M. de Montmorency et enfin Mme Récamier. Là, dans la promiscuité de cette vie de château, il était facile à Auguste de faire sa cour et l'objet de sa passion ne paraissait pas insensible. Mathieu se désolait, tremblait pour la vertu de Juliette. Il lui recommandait de ne pas oublier, chaque matin, « sous les beaux ombrages du parc»
son heure de méditation religieuse (1) :
« Prions! Prions! » G'était là son refrain
(1) Lettres du 5 juin (Herriot, t. I, p. S36), et du 2 octobre 1810.
habituel. Mais Tair qu'on respirait à Ghaumont était peu propice à la prière, et Ton serait tenté de sourire de cette candeur admirable, si elle n'arait sa source dans une amitié sincère et dans une profonde piété.
Peut-être aussi M. de Montmorency sentait-il un mouvement très humain d' a arrièrejalousie » à regard de son filleul : c'était un reste du vieil homme, qu'il n'avait pu tuer complètement en lui.