CHAPITRE XV
M. de Montmorency allait bientôt trouver une autre occasion de dévouement : Mme de Staël se préparait à publier le livre De VAllemagne j et Ton sait quel sort lui était réservé, à elle et à son ouvrage.
Mathieu fut admirable; il ne paraissait jamais tant à son avantage que dans les heures de détresse. De Ghaumont où il était allé voir Mme de Staël, il était retourné à Paris, appelé par d'autres devoirs ; mais il n'oubliait pas son amie. Il avait été fort inquiet du remplacement de Fouché au ministère de la Police parleducdeRovigo (1); il prévoyait de plus grandes rigueurs. Il conseillait à Mme de
(1) A Mme Rëcatnier^ 5 juin 1810 : « On ne saurait se défendre de quelque inquiétude. »
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Staël de se hâter, de terminer son ouvrage :
on ne savait ce qui pouvait arriver. Mme de Staël avait quitté Ghaumont pour le château de Fossé, qui appartenait au comte de Salaberry, et elle cherchait une autre résidence. Mathieu mettait â sa disposition le château de La Forest, à cinq lieues de Blois. Mais le site était solitaire et sauvage : s'ensevelir dans un désert n'était pas le fait de Mme de Staël. Mathieu la reprenait avec douceur :
« J'en veux toujours un peu, lui écrivait-il, à ce qui est la vraie cause de ces pensées, beaucoup plus que tous les lieux, je veux dire le manque de deux heures de conversation exaltée ou romanesque, sans un but, ni un sentiment positif, au moins de votre part. Ah! pauvre amie! » On sent tout ce que M. de Montmorency mettait dans cette exclamation de pitié, de tendresse, de regret douloureux.
Il était allé la rejoindre à Fossé vers le milieu de septembre. Il l'avait trouvée heu-
reuse, confiante; son livre allait paraître; la Censure avait donné son visa aux deux premiers volumes ; nul doute qu'elle ne l'accordât pour le troisième. Le 25 septembre, avec Mathieu, M. de Salaberry et quelques amis, elle part pour la Gaudinière, terre appartenant à M. de Montmorency. Le 26, au retour, elle s'égare et reçoit avec ses amis l'hospitalité au château de Gonan. En pleine nuit, un jeune homme arrive à cheval : c'est Auguste de Staël. Il fait réreiller M. de Montmorency, l'informe que, le 25, sur l'ordre du duc de Rovigo, M. de Corbigny, préfet de Blois, a envoyé un exprès à Mme de Staël, et l'invite à partir « dans les quarante-huit heures » pour Goppet ou pour le port d'embarquement qu'elle a choisi. Auguste fait tenir à sa mère un billet insignifiant ; il est convenu que c'est Mathieu qui se chargera de lui apprendre la fatale nouvelle.
Il la lui apprit le lendemain, au moment où elle montait en voiture. Elle eut une crise
de larmes, tomba dans les bras de cet ami fidèle. Ce n*étaient plus des maux imaginaires, mais de réels malheurs : Texil sans espoir, et bientôt la suppression brutale, la mise au pilon de l'ouvrage. Mathieu, du moins, adoucit les premiers instants de cette vive douleur : « Mathieu est là, écrivait le 30 septembre Mme de Staël à Mme Récamier, Tami de vingt années, Tétre le plus parfaitqueje connaisse ; et il fautle quitter ! » Elle ne pouvait s*en séparer ; elle le garda jusqu'au 5 octobre. Le calme religieux, la douceur de cet ami incomparable, rassérénaient son àme. Depuis la mort de son père»
elle n'avait eu personne qui Taimàt aussi complètement. Mme Necker Taimait sans doute; mais, dans ce cruel moment, elle était à Genève, loin d'elle. Puis elle menait entre son mari et ses enfants une vie tranquille et s'étonnait toujours un peu de ces grands désespoirs. L'àme religieuse de Mathieu le prédisposait mieux à compatir à
toutes les douleurs ; il avait connu les passions ; et enfin il avait un besoin ardent de se dévouer, une indulgence sans limites. Aucune des étrangetés, des faiblesses de son amie ne le rebutait ; et elle en avait de bien singulières! Ainsi, ce qui pour Tinstant F occupait le plus, ce n'était pas, comme on pourrait le croire, le sort de son livre; c'était la pensée de quitter M. de Barante et de s'en éloigner pour jamais. Mathieu à peine parti, le 5 octobre, en grand secret, elle courait à Saumurpour revoir Prosper : « Je vais vous dire, lui écrivait-elle, des adieux déchirants 1 9
On connaît la suite des événements, le triste retour en Suisse, la surveillance active du préfet Gapelle, dont le duc de Rovigo stimulait le zèle, la mise en interdit de Goppet. On éloignait de Mme de Staël tous ses amis ; en mai 1811 Schlegel était frappé, obligé de quitter Goppet; M. de Balk, invité s'excusait, alléguait une maladie de poitrine.
Mme de Staël jeta les hauts cris; elle n'entendait pas être abandonnée. Mathieu, Mme Rëcamier étaient d'avis de laisser passer Torag^e; ils lui écrivirent une lettre qu'ils confièrent par prudence à M. de Ghàteauvieux. Elle le prit très mal, fit une réponse pleine d'amertume : a Jusqu'à présent, disait-elle, je ne connais que les roses de l'exil ; il était réservé aux personnes que j'aime le plus de m'en faire apercevoir les épines, ou plutôt de me plong^er un poignard dans le cœur, en me prouvant que je ne leur suis plus qu'un objet d'effiroi et de repoussement » (1) .
Mathieu n'hésita plus. Il partit, et Mme de Staël avoue elle-même qu'elle « ne lutta pas fortement n contre cette généreuse résolution (â). C'était au mois d'août 18 H.
Mme de Staël alla à sa rencontre, à Orbe,
(i) Mme DB BoiONB, MémaireSt t. I, p. S62.
(2) Dix années tTexil, chap. lu, p. 192 de notre édition (Pion et C*).
remmena avec elle dans une course de quelques jours en Suisse, à Fribourg, puis à Vevey et à Bex. Elle revint à Coppet.
Mathieu, par prudence, s'installa à Sécheron, à Tauberge. Mais sa présence dans le pays était signalée à Paris. Le 17 août, le ministre de la police générale rédigeait la note suivante : « Donner ordre au sieur Mathieu Montmorency [sic) de rester à Genève et de ne point rentrer à Paris. Il sera maître d'aller à Coppet ou dans tout autre endroit, pourvu qu'il soit éloigné de quarante lieues de Paris (1) . » Le 25, le préfet du Léman 9 Gapelle, envoya un exprès à Sécheron; mais Mathieu était déjà parti pour Coppet. Il apprit la nouvelle avec ce calme religieux qui ne l'abandonnait jamais dans les circonstances les plus pénibles.
Mme de Staël, au contraire, poussa des
(1) Archives nationales, F^ 0569^ n* 2668.
oris de douleur; elle s'accusait, non sans raison, d'avoir causé la disgrâce de son ami. Mais déjà un autre malheur allait fondre sur elle. Mme Récamier était partie pour Goppet. En vain, M. de Montmorency lui avait écrit de ne pas venir, que « c'était à son amie qu'elle ferait du mal » ; en vain, Mme de Staël avait envoyé à sa rencontre son fils Auguste pour le prévenir du danger. Elle arrivait à Goppet, y passait vingt-quatre heures, et repartait immédiatement pour Richecour, dans la Haute- Saône, chez sa cousine, la baronne de Dalmassy. Mais déjà la décision du ministre était prise, et, le 3 septembre, le baron Pasquier, préfet de police, informait M. Récamier de cette décision : «Mme Récamier, née Juliette Bernard, se retirera à quarante lieues de Paris. »
Un point reste à éclaircir. La visite à Goppet était-elle, pour M. de Montmorency et Mme Récamier, Tunique cause de leur exil?
Mme de Staël Ta laissé croire. Celle qui se nommait elle-même VOreste de /'exi7 n'était pas fâchée, au fond, d'entraîner ses amis dans sa course fatale. Mais la vérité est toute autre ; la visite à Goppet fut un simple prétexte : Mme Récamier fut éloignée de Paris à cause des propos que Ton tenait dans son salon, et parce que ce salon était un centre d'opposition contre le gouvernement (1). Quanta M. de Montmorency, les motifs de son exil étaient plus graves encore. Depuis l'année 1808, Mathieu était entré, avec son cousin Adrien, dans une conspiration véritable : il s'agissait de délivrer les princes espagnols, victimes du guet-apens de Bayonne et de l'ambition de Napoléon.
Ces événements avaient accru au plus haut point l'indignation des royalistes. Mathieu en avait éprouvé une douleur d'autant plus
(1) Voir Correspondance de Napoléon, t. I, p. 90, et la lettre de la duchesse de Ragnse à Mme Récamier, très positiye (Herbiot, t. I, p. 208.)
vive que son propre père, le vicomte de Montmorency-Laval, commandant les gendarmes d'ordonnance à la Grande Armée, avait accepté le poste de gouverneur du château de Gompiègne, assigné comme résidence au vieux roi d'Espagne, Charles IV; et il était désireux d'effacer cette tache infligée à son nom (1). Le ressentiment de la famille s'accroissait encore de la disgrâce de la propre belle-sœur de Mathieu, la spirituelle duchesse de Ghevreuse, dame du palais de l'impératrice, qui avait refusé de faire le service d'honneur auprès de la reine d'Espagne, au château de Gompiègne : elle avait répondu qu'elle pouvait bien être prisonnière, mais qu'elle ne serait jamais geôlière, tt Elle voudrait recommencer la duchesse de Ghevreuse de la Fronde, avait dit Napoléon ; mais elle n'a pas affaire à un mineur !» Et il l'exila â quarante lieues de
(1) Journal de V Empire, 19 mai 1808.
Paris. Mais la santé de la jeune femme était fort ébranlée. A Gaen d'abord, puis à Lyon elle se mourait de la poitrine ; et la douleur de ses proches accusait Napoléon.
Donc, Adrien et Mathieu de Montmorency unissaient leurs efforts pour tirer vengeance d'un acte politique, qui blessait leurs convictions monarchiques et qui avait eu pour leur famille de funestes conséquences (I). Déjà Adrien avait favorisé la fuite du duc d'Ossuna, qui avait été chargé de communiquer à la Junt«, à Se ville, le projet du parti royaliste et les noms des principaux auteurs. de Tentreprise : on projetait de faire évader les princes du château de Yalençay. Adrien s'était mis en rapport avec les châtelains des environs, le duc de Duras, M. de Bartillac, la duchesse de Saint- Aignan. Mais des indiscrétions avaient été
(i) Voir la notice d'Adrien de Montmorency, qui donne tons les détails de cette conspiration (Herbiot, t. I, p. 259 et suit).
commises, la duchesse arrêtée, les princes plus étroitement surveillés. Sans se décou* rager, Adrien et Mathieu étaient entrés en relations, à Paris, avec le duc de San Carlos et le chanoine Escoïquiz. Une première réunion avait eu lieu, loin des regards indiscrets, à rhospice des Quinze-Vingts, dont Mathieu était administrateur. On fit choix d'un château situé sur la côte normande, dont le propriétaire était dévoué à la cause monarchiste, et on prépara rembarquement des fugitifs. Mais le projet échoua par suite de la pusillanimité des princes.
Cependant Adrien et Mathieu, tenaces dans leurs projets, avaient entrepris, dans Tété de 181 1 , la visite des dépôts et des priions d'État, où étaient renfermés les Espagnols prisonniers de guerre; ils se ménageaient avec eux des intelligences, dans le cas, toujours attendu, où il se produirait des troubles en France. En passante Besançon, ils avaient fait visite au vieux marquis
de Saint-Simon, fait prisonnier de guerre en Espagne, condamné à mort comme émigré français, gracié et enfermé dans la citadelle de cette ville. De là, ils s'étaient rendus en Suisse, pour voir Alexis de Noailles, qui se rendait à Hartwell, auprès du prétendant, et c'est au retour de cette visite que Tordre d'exil était venu frapper Mathieu à Goppet.
Si Ton joint à ces plans de conspiration, très certainement éventés par la police impériale, l'activité déployée par Mathieu dans les affaires ecclésiastiques (1), son voyage à Montmélian, en 1809, à la rencontre du Pape qu'on transportait à Grenoble, la part qu'il avait prise dans l'affaire des Cardinaux noirSf les conciliabules, les souscriptions organisées par lui, par Adrien et par l'abbé
(i) Voir Geoffroy db Graudmaisoh, Napoléon et tef Cardinaux noirs.
(2) Rapport du préfet Gapeile du 2 septembre 1811, publié par Nacrot dans le Curieux du 15 décembre 1883. — Lettre du 28 août à Mme Récamier (Hbrriot, p. 263).
Legris-Duval en leur faveur, les fréquentes visites dans le lieu de leur retraite, on restera convaincu que M. de Montmorency fut éloigné de Paris pour des motifs assez sérieux et que Mme de Staël s'est vantée en se donnant comme Tunique cause de son exil. Mais il lui paraissait beau de compromettre un Montmorency ; et la police n'était pas fâchée de laisser croire malicieusement que le religieux Mathieu était frappé pour cette visite. Celui-ci, dit-on, s'en attrista un peu : il eût préféré être exilé pour la cause delà religion et de TÉglise. Mais sa sérénité n'en fut pas longtemps altérée : il s'attendait à cette petite a persécution » et la subit sans se plaindre.