‹ Mathieu de Montmorency et Madame de StaëlChapitre 17 sur 38 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Pendant que Mme de Staël se livrait aux bruyants éclats de sa douleur, M. de Montmorency accusait fort poliment réception au préfet Gapelle de son message et t'assurait de sa parfaite soumission aux ordres du ministre. Désormais^ il était placé sous la surveillance de la police et ne devait pas faire un pas sans qu'elle fût informée.

Cependant, à Paris, sa famille faisait des démarches : on désirait qu'il se rapprochât de la capitale, qu'il obtint au moins « vingtcinq lieues » . Mme de Montesquieu le demandait à l'Empereur (1). Fort de cette

(1) Voir toat le dossier F^ 6569, n* 2668, des Archives nationales concernant Mathieu et ses périgrinations en province.

assurance, Mathieu, en partant de Goppet, avait donné rendez-vous à Orléans à sa femme et à sa mère, Mme de Laval : il était arrivé dans cette ville le 10 octobre 1811.

Mais aussitôt le ministre de la Police générale, le duc de Rovigo, avaitinformé le préfet du Loiret que Sa Majesté n'avait pas accordé la permission de vingt-cinq lieues pour que M. de Montmorency allât se promener o de châteaux en châteaux ou de villes en villes » , mais uniquement parce qu'il avait dans ce rayon une propriété où il pouvait se fixer. S'il désirait aller à Montmirail, chez le duc de La Rochefoucauld, beau-père de sa fille, on donnerait les instructions nécessaires. « Je ne dois entrer, ajoutait le ministre, dans aucun détail sur les motifs de la mesure qui lui est appliquée; elle est une conséquence de la position où il lui a plu de se placer ; mais il doit se persuader que Tordre qui lui a été signifié doit être exécuté, et que Tautorité serait obligée de sévir

s'il était enfreint. » Et Mathieu, docile, était allé à Montmirail.

Il y avait dans le voisinage, à Chàlonssur-Marne, une autre exilée, qui menait, rue du Cloître, une vie solitaire. C'était Mme Récamier. Mathieu ne se lassait pas de la sermonner sur un sujet, toujours le même : il voulait qu'elle prit parti n sur la g[rande affaire de la vie » . Juliette restait indécise; mais, du moins, elle était calme, très éloignée des transports de passion de Mme de Staël. De loin, Adrien lui faisait toujours un peu la cour, plaisantait doucement Mathieu avec elle : a Je pense, lui écrivait-il, que vous verrez Félicité (c'était un des prénoms de M. de Montmorency, et son nom de guerre pour dépister la police); c'est une bonne fille qui vous aime, en tout bien tout honneur. Si vous manquiez de force, elle vous en donnerait, car «lie a du luxe dans ce genre ! »

Cependant, en janvier 1812, Mathieu,

toujours surveillé par la police, avait quitté

Montmirail pour se rendre à Toulouse. Il

s'agissait, en apparence, de visiter des pa- i

rents qu'il avait dans cette ville; mais ce voyage couvrait des desseins moins innocents. L'Empire traversait une crise ; les suc- j ces de Wellington dans la péninsule, la pers- | pectîve d'une guerre inévitable avec la Russie ranimaient, une fois de plus, les espérances. M. de Montmorency conspirait. Il voyageait à petites journées, se rendait d'abord à Lyon, sous prétexte de voir Camille Jordan, et d'étudier les établissements de charité ; mais il se mettait en relations avec le groupe qui s'était formé dans cette ville pour faire parvenir les instructions de Pie VII, prisonnier à Savone, au cardinal di Pietro, qui était à Semur. De là, passant par Avignon et Béziers, Mathieu était arrivé à Toulouse. Il répandait à profusion la bulle d'excommunication lancée par le pape contre l'Empereur; il organisait une association secrète

dont les membres se vouaient à la pratique des bonnes œuvres et aussi à la diffusion des principes religieux et monarchiques (1).

Mais au gentilhomme conspirant pour le trône et Tau tel, nous préférerons toujours Thomme, Tami dévoué de Mme de Staël et de Mme Necker de Saussure.

D'ailleurs Mathieu n'oubliait pas ses amies. Il était fort inquiet de Mme de Staël, de son état moral et de son état physique.

Elle était dans un désarroi extraordinaire , se montrait nerveuse, agitée, avait une folle terreur de ce voyage d*outre-mer dont elle parlait toujours, mais qu'elle n'osait entreprendre, a Ces cruelles angoisses me pèsent extrêmement, écrivait Mathieu à Mme Récamier, et je voudrais pour tout au monde les savoir terminées (2). » S'embarqueraitelle à Cherbourg pour aller aux États-Unis?

Irait-elle en Italie? En Suède? Elle n'en

(1) ViLLÈiJt, Mémoires j t. I, p. 195.

(8) Du la décembre 1811.

t58 MATHIEU DE MONTMORENCY

savait rien elle-même : « Rien ne m'inté* resse plus, écrivait-elle à Mme Récamier; je ne trouve de plaisir à rien; la vie est pour moi comme un bal dont le violon a cessé; et tout, excepté ce qui m'est ravi, me parait sans couleur. Je vous assure que si vous lisiez dans mon âme, je vous ferais pitié! (1) » Mais, par-dessus tout, Mathieu s'alarmait de son état de santé. Des bruits sinistres couraient à Paris. On disait qu'elle était u hydropique » . Adrien l'avait entendu dire. Mathieu suppliait Mme Necker de lui donner des détails (2) . Il en avait demandé à Mme de Staël ; mais celle-ci répondait de façon évasive. « Elle fait de la poésie, ce qui m'impatiente, » disait Mathieu. Bien mieux, en avril 1812, elle s'était fait remplacer par sa fi}le Albertine; » mais ce n'est pas la même chose ! » Au fond, M. de Montmorency soupçonnait un mystère. Il y en

(i) Du 31 octobre 1811.

{%) Lettre de Toulouse « ce 8 may 1812 » .

avait un, en effet, et tel que Mme de Staël ne pouvait pas le lui révéler.

A la fin de Tannée 1810, après son retour à Goppet, elle avait fait la connaissance d'un jeune officier de hussards, a beau comme le jour » , qui avait reçu en Espagne de terribles blessures. John Rocca était un véritable héros de roman; pâle, aminci par la maladie et par la fièvre, il avait cette double auréole du courage et de la faiblesse, qui plaît tant aux femmes. Il fit pour Mme de Staël mille folies. Il avait dressé son cheval à s'agenouiller devant elle; il gravissait au galop les escaliers de la cité, à Genève, pour passer sous ses fenêtres.

Jamais elle n'avait été aimée de la sorte.

John avait peu d'esprit; mais Mme de Staël en avait pour deux. Un jour qu'il échappait à Rocca, devant Mme de Boigne, une bévue :

a Ne Técoutez pas, s'écria-t-elle. La parole n'est pas son langage! » Elle fut touchée, elle se laissa aimer. Le 17 avril 1812, elle

mettait au monde un enfant du sexe masculin. Tout s'était passé discrètement, mais non pas si discrètement cependant que la police n'en eût eu connaissance. A Genève, à Paris, on faisait des gorges chaudes. Il circulait dans les salons une épigramme, La femme hydropique^ qu'on disait de la façon du baron Gapelle, le préfet du Léman :

Qaî pourrait, en célébrité,

En talent, enr fécondité.

Surpasser^ égaler cet étonnant génie,

Quand, jusqu'à ton hydropieie, Rien n*ett perdu pour la postérité?

M. de Montmorency était à cent lieues de soupçonner la vérité, et il se lamentait de ne pouvoir aller a soigner » Mme de Staèl : « Il y a quelque chose de bien cruel, écrivait-il à Mme Necker de Saussure, à ne pouvoir pas aller soigner son amie malade ; et ces chaînes qui ont Tair de ne me retenir qu'à lûoitié et de me laisser un reste de liberté, ont quelque chose de bien pénible. Il y a des

moments où, sous ce rapport, j'aimerais mieux être franchement en prison. Je vois toute la famille, tous les autres amis se récrier, si j'allais là où mon cœur et un devoir sacré d'amitié m'entraîneraient, lorsque je la sais malade. Me le permettait-on? Ne dirait-on pas que c'est une bravade? (1) »> Mais la famille de M. de Montmorency le surveillait jalousement, et Mme de Staël avait ses raisons pour ne pas désirer le revoir.

Dans cette même lettre, Mathieu disait à Mme Necker qu'il allait bientôt quitter Toulouse pour se rapprocher de Paris. Sa mère, sa fille et sa femme l'attendaient, en juin, à Vendôme. La surveillance, dont il était l'objet, était assez libérale : pourvu qu'il n'allât pas à Paris et qu'il s'ea tint à la distance de quarante lieues, — exception faite pour Montmirail, — il pouvait aller où bon lui semblait (2^) . Donc, le 15 mai 1812, il

(1) « Toulouse, ce 8 mai 1812. »

S6» MATHIEV DE MONTMORENCY

partait pour VeDdôme. Huit jours après, le 23 mai, Mme de Staël quittait Goppet, entreprenait ce long voyage à travers TEurope, moins peut-être pour fuir la tyrannie de

' Napoléon que parce que le séjour de Goppet, depuis les derniers événements, lui était de-

- venu impossible. G* est à Vendôme que Mathieu apprit cette nouvelle. Il était tout plein de la pensée de son amie. Seul, ou en compagnie de sa mère, Mme de Laval, il faisait de longues promenades aux environs de Vendôme, à la Gaudinière, à La Forest, dans ces grands bois solitaires que, deux ans auparavant, il avait parcourus avec Mme de Staël. Gette journée avait été si douce! Elle faisait des projets d'avenir : le livre De V Allemagne^ allait paraître; Tempereur serait sensible à sa gloire; elle passerait Thivcr en France, près de ses amis... Et maintenant elle courait, fugitive, les grands chemins de l'Europe . Ghaquejourréloignait davantage de ce pays et de ceux qu'elle aimait tant.

Ainsi rêvait M. de Montmorency. J'ai fait, écrivait-il à Mme Necker de Saussure, le 7 juillet 1812, « l'apprentissage du sacrifice depuis la fin d'août »> de l'année précédente; mais, depuis, a cette distance, que je trouvais déjà bien grande, s'est tellement accrue! Ce triste mur s'est tant élevé!...

Ce sera un long et cruel supplice de n'apprendre que de loin en loin ce qui se passe dans son âme, quelles anciennes idées se réveilleraient plus fortement, quels nouveaux intérêts elle pourrait encore accueillir. lïe la croyez-vous pas bien en disposition de se fortifier dans les idées sérieuses et utiles? Nous devons le demander sans cesse pour elle à celui qui peut tout. J'ai quelques mots d'elle, à la première station, où je désire qu'elle ne prenne pas trop de goût et ne s'arrête pas trop longtemps (1). Ne pensez-

(i) Il s'agit ëvidemment du séjour à Vienne, oà Mme de Staël demeura jusqu'à la fin de juin 18iS (Mme de Staé'i et Napoléon, chap. kx.)

TOUS pa8 avec moi qu'il faut qu'elle aille à son but de prendre les eaux et de rétablir définitivement sa santé (1)? Personne ne m'a mieux écrit que vous sur le voyage •d'imagination, qui pourrait ensuite la tenter et qui serait très utile à ses travaux littéraires (2) . »

Hélas! Mme de Staël n'était pas encore dans les dispositions que souhaitait Mathieu. Elle ne prenait les idées religieuses qu'à l'essai et, pour ainsi dire, à condition; et ce qu'elle voyait dans le ciel, c'étaient les « beaux yeux » de Mme Récamier : « Priez ce ciel, écrivait-elle à son amie, où je crois quelquefois voir vos beaux yeux qui me répondent! 1» Ce n'était pas de cette étrange façon que Mathieu entendait la prière. Il

(1) En langage convenu, ceci veut dire qu'il faut que Mme de Staël aille en Suède, patrie de ses enfants, .oii elle doit trouver enfin le repos.

(2) Le voyage projeté en Sicile et en Orient pour préparer un poème sur Richard Cœur de Lion et les croi- •adea.

écrivait à Mme Necker ces paroles éloquentes, qu'un maître de la morale chrétienne, un Arnaud ou un Nicole, n'eût pas désavouées : « Vous m'expliquez parfaitement ce qui se passe en elle sous le rapport de la religion. Il y a une sorte de justice et de cause finale, pour ainsi dire, à ce qu'elle n'en recueille pas les fruits naturels, la force et la consolation, tant qu'elle la prend seulement à l'essai et comme un moyen de s'attirer des chances plus heureuses, dont elle voudrait presque commander l'époque. Ce qui est bon et grand par excellence veut être aimé pour soi-même et avec un entier abandon des petits intérêts secondaires (l). »

Il faut avouer que M. de Montmorency avait en Mme de Staël une singulière pénitente. N'avait-elle pas emmené avec elle, dans sa course à travers l'Europe, ce petit lieutenant, qui la suivait comme son ombre?

(i) « La Gaudinière, près Vendôme, ce 26 septembre i81«. .

Il est vrai qu'elle s'était unie â Rocca par un mariage secret; mais elle avait eu la faiblesse de cacher à ses amis ce mariage.

Cette nouvelle équipée consternait Mathieu; il craignait pour son amie le ridicule et le scandale, et en faisait doucement ses lamentations à Mme Necker. Il lui écrivait :

« La Gaudinière,:

ce 26 septembre 1812.

« Son fils me mande qu'elle est mieux de santé et de courage ; et nous avons, ce me semble, toutes raisons de la croire paisiblement fixée dans ce qu'on peut appeler au moins son second pays natal (I). Rien, certes^ comme vous le dites, n'est plus inattaquable comme raison et comme convenance. Il n'est qu'une seule chose que notre amitié intime ne doit pas se lasser de regretter, si

(1) La Suède. Mme de Staël arrive à Stockholm le X4 septembre 1812.

elle n'en a pas encore obtenu le sacrifice.

Je suis sûr que vous aurez mis beaucoup d'instances à le demander; et votre délica* tesse ensuite, votre indulgente générosité ont été parfaites de ne m'en rien dire du tout. Je me suis flatté quelque temps, mais je n'ai pas appris sans une peine véritable qu'elle avait eu la faiblesse de consentir à cet accompagnement, qui gâte tant de choses, et donne tant de puissance aux mé»

chancetés passées ou présentes. »

Ce malheureux Rocca troublait sa quiétude; il y pensait sans cesse. Il y revenait dans une autre lettre du 10 janvier 1813 ; et il faisait avec Mme Necker mille projets pour rompre une liaison, qu'ils ne pouvaient supposer aussi sérieuse.

On eût dit qu'un malicieux génie prenait plaisir à troubler les œuvres de conversion, tentées par M. de Montmorency; et que l'amour, auquel il avait renoncé, se vengeait

t68 MATHIEU DE MONTMORENCY

à sa manière. De nouveau, Mathieu était assailli des plus vives craintes au sujet de Mme Récamier; et celui qu'il redoutait, c'était toujours son filleul, Auguste de Staël. Après le départ de Mme de Staël, celui-ci était resté à Goppet pour surveiller la fortune et les biens de sa mère absente; mais il en avait profité pour foire à Mme Récamier une cour assidue. Juliette était arrivée à Lyon, en juin 1812, pour se rapprocher, semblet-il, d'Au^ste de Staël; et ce voyage avait redoublé les alarmes de M. de Montmorency.

Il s'épuisait en vains efforts pour séparer les amoureux, envoyer Auguste en Suède et Mme Récamier en Italie : il n'eût été content qu'à ce prix. Du fond de ses bois, près

Vendôme, il écrivait à Juliette des lettres émues, où il la conjurait de fuir les « mauvaises amitiés » . Il n'osait écrire à Auguste qui le trouvait trop sévère, « trop prononcé » et, peut-être, un peu jaloux; mais il chargeait Mme Necker de ce soin, et il s'appuyait

de rautorilé de Mme de Staël, qui était fort ennuyée de cette histoire et ne voulait pas du tout qu'Auguste épousât Juliette.

« Montmirail, ce 10 janvier 1813.

« Notre amie absente a tout à fait pour elle la raison, en outre de ses droits sacrés; mais je craindrais quelquefois qu'elle n'y mit une sorte d'exigence, plus de jalousie de sentiment que de sévérité, mais que Juliette prendrait dans le dernier sens et se croi^ rait fondée à lui reprocher. Il est bien sûr que la première a fait tout ce qu'il fallait pour se ménager cette inquiétude, qu'elle a même prévue. Je crois qu'on lui cédera, et que celle que vous jugez bien a déjà même écrit à une personne amie ce départ comme une chose tout à fait arrêtée (1). Mais, comme vous dites, il y aurait encore bien

(1) Le départ de Mme Rëcamier pour l'Italie.

47<> MATHieC DE MONTMORENCY

des moyens d'y mettre un genre d'obstacles, non exprimé, mais très réel, qui le rendrait infiniment pénible pour tous les deux. Je ne sais pas le fond intime de sa disposition actuelle, parce qu'elle écrit peu et avec une certaine réticence, qui tient plutôt à la paresse, mais qui a le même effet qu'une réserve projetée, parce qu'elle met peu d'abandon à faire connaître ses sentiments.

€'est tout le contraire dans la conversation. »

Enfin, en février 1813, Mme Récamier «e décidait à partir pour l'Italie. M. de Montmorency alla à Lyon, la mit lui-même en voiture avec sa nièce, sa femme de chambre €t une petite bibliothèque de voyag^e. Il l'accompagna jusqu'à Ghambéry, d'où Juliette fit route pour Turin. Là, M. de Montmorency «e fit remplacer par un savant botaniste, homme sûr, discret et a d'un âge respectable » , qui voyageait sur le siège de la voi-

ture, à côté du cocher (1). Auguste partit pour là Suède, et Mathieu, rassuré, revint dans ses bois, près de Vendôme, où il s'empressa d'écrire à Mme Necker Theureuse issue de cette aventure (2) .

(i) Il te nommait M. de Marachall.

(2) Lettre de La Forest, du 20 avril 1813.

Page 1