CHAPITRE III
Un autre sujet de tristesse pour l'ancien constitutionnel repenti, c'étaient les opinions politiques de Mme de Staël.
Elle scandalisait son aristocratique entou* rage par ses déclarations républicaines.
C'était le moment où elle écrivait ses Réflexions sur la paix adressées à M. Pitt et aux Français^ qu'elle devait publier au commencement de 1795 (1). Elle conseillait à l'Angleterre et à l'Europe, de reconnaître la République française et de faire la paix avec elle. Elle parlait avec légèreté des princes, des émigrés; elle jugeait leur cause désespérée. Elle vantait Tirrésistible progrès
(1) Cf. Revue des Deux-MondeSy da 15 juin 1906, notre article sur le Premier exil de Mme de Staé'L
des lumières et de la raison; elle invitait nettement ses amis, les constitutionnels, à ne pas s'y opposer davantag^e et à se rallier à la République. Benjamin faisait chorus avec elle. Qu'on s'imagine l'effet que produisaient de telles déclarations, tombant dans ce milieu d'émigrés, chassés de leur pays^ privés de leur fortune, menacés dans leur vie, dont la République avait guillotiné un frère, un parent, un ami, et à qui l'on demandait, pour le triomphe des lumières, de se rallier à la République ! On proposait à un Montmorency, au o premier baron chrétien », à un homme de vieille aristocratie française, de trahir la cause de la royauté, d'abandonner le triste enfant qui achevait de se consumer dans la prison du Temple! Mais c'étaient là des sentiments chevaleresques, qui n'avaient rien à voir avec la politique. Mme de Staël et Constant n'étaient pas gênés par les mêmes scrupules et les mêmes souvenirs; brûlant de
rentrer en France et d'y jouer un grand rôle, ils détournaient leurs regards du passé, dans Tespoir d'un brillant avenir.
Donc, le 15 mai 1795, en compagnie de Benjamin, Mme de Staël quittait Lausanne et s'élançait, joyeuse, sur la route de Paris. Mathieu de Montmorency était alors arec Narbonne, Jaucourt et Mme de La Châtre sur les bords du lac de Bienne, près de la Neuve ville, dans le petit village de Gléresse :
l'aimable Gléresse,
Beau lieu qui nourrissait ma poétique ivresse.
Ainsi chantait un autre émigré, l'abbé Delille (1). Ils avaient eu avecj^me de Staël une dernière et mystérieuse entrevue à Yverdun. Que s'étaient-ils dit? Sans doute, elle allait tàter la République française, préparer le retour de ses amis ; mais il fallait beaucoup de prudence. Mathieu n'était pas sans inquiétudes sur le voyage de son amie,
(i) Dans son poème de la Pitié,
sur Tétat où elle allait trouver la France.
Mme de Staël avait bien promis de s'arrêter en route, si elle apprenait de fâcheuses nouvelles ; mais son désir de revoir Paris était si grand ! Et voilà qu'un bruit sinistre se répandait : on disait que, le l*' prairial (20 mai), le peuple avait envahi la Convention, massacré un député. M. de Montmorency, alarmé, écrivait à Mme Necker de Saussure :
« Gléressey ce samedi 30 mai.
a II y a quelques jours, madame, je me félicitais d'avoir plus tôt que je ne Tespérais le droit et le bonheur de vous écrire, sans craindre de ne consulter que mon propre désir, et même avec la certitude de vous être agréable. J'avais à vous transmettre des nouvelles de notre amie, qui m'avait écrit de Besançon, où elle se portait bien, où elle paraissait contente du début et des
espérances de son voyage. Mme d'Ariens (1) me manda que vous partiez pour Genève; et craignant qu'une lettre de moi n'eût quelque inconvénient dans un pareil séjour, je priai votre voisine de vous faire passer ce qui nous intéressait tous si vivement. J'imagine aussi qu'en revenant de Genève vous aurez vu monsieur votre oncle (2) , qui avait reçu une lettre de Gray par le retour du conducteur.
Aujourd'hui je n'ai malheureusement à vous communiquer que des inquiétudes, ou du moins des conjectures bien vagues et bien pénibles. Mon imagination les épuise toutes sur l'endroit où Mme de Staël aura appris cette dernière et terrible émeute, sur le parti qu'elle aura pris de s'arrêter en province, ou de continuer imprudemment sa
(1) Constance de Cazenove d'Ariens, amie de Mme de Staël et de Mme Necker de Saussure, dont le Journal de voyage à Paris a été publié en 1903 (Picard et fils). Mathieu avait été son hôte à Montchoisy.
(2) Necker, l'ancien ministre, le père de Mme de Sta'él.
route. Elle aous avait promis formellement de s'arrêter A la première nouvelle d'un mouvement à Paris? Son active impatience aura-t-elle pu se décider à tenir parole pendant plus de quatre jours? Je suis très frappé des symptômes mortels d'anarchie que présente cette émeute, dont nous ne savons pas encore la conclusion. Peut-être ne faut-il pas trop se fier à ma politique, parce que mes inquiétudes et mes sentiments rinfluencent beaucoup; mais je me tourmente et je n'ai pas connu d'autre remède que d'en parler avec une autre elle-même, avec une amie comme vous, dont les touchants adieux resteront à jamais gravés dans mon cœur et dans ma mémoire. »
M. de Montmorency ne se trompait pas.
Malgré l'émeute, Mme de Staël avait continué sa route sur Paris, où elle était entrée, avec son compagnon, le 6 prairial (25 mai).
La Convention avait triomphé de ce mouve«
ment populaire, et déjà la petite société de Gléresse se rassurait, quand une désagréable surprise était venue troubler cette quiétude. Le là prairial (31 mai), les Nouvelles poli'' tiques nationales et étrangères de Paris, journal de Suard, publiaient un communiqué très précis, d'allure officieuse, d'où il résul*tait que Mme de Staël arait eu, avant son départ, un rendez-vous à Yverdun avec ses amis, les émigrés. Le 15 prairial (3 juin), sentant la gravité de Tattaque, Mme de Staël avait cru devoir écrire au journal une longue lettre. Elle ne pouvait nier le fait en luimême, mais elle niait le caractère politique de Tentrevue ; et, pour donner plus de poids à son désaveu, elle n'hésitait pas à faire profession du plus pur républicanisme.
« Je déclare, s'écriait-elle, que je ne partage pas le préjugé qui ferait tenir à telle forme de constitution par des considérations étrangères au bonheur et à la volonté de la nation qui l'adopte; que je souhaite
sincèrement rétablissement de la République française sur les bases sacrées de la justice et de l'humanité , parce qu'il m'est démontré que dans les circonstances actuelles, le gouvernement républicain peut seul donner du repos et de la liberté à la France (1). »
M. de Montmorency fut atterré. Certes, il connaissait révolution politique de Mme de Staël; il s'en étaitaffligé. Mais quoi? Il y avait loin des sentiments discrètement exprimés dans son cercle d'amis à cette impatience de s'affîcher en public, de se jeter à la tète du gouvernement ! La petite colonie de Gléresse, Narbonne, Jaucourt, Mme de La Châtre, Mathieu lui-même, avaient tenu conseil : on avait tourné et retourné la lettre, on en avait pesé les termes, et tout le monde semblait d'accord pour regretter que Mme de Staël l'eût écrite. Mais tandis que les autres
(i) Cf. Le Premier exil de Mme de Staé'l {Revue des Deux Mondes, 15 juin 1906.)
pensaient surtout à eux-mêmes et craignaient d*ètre compromis, Mathieu ne pensait qu'à Mme de Staël ; il s'effrayait, se désolait du jugement qu'on porterait sur elle. Ce n'était pas trop de toute la douceur et de tout l'esprit de Mme Necker de Saussure pour le rassurer. Il lui écrivait de Gléresse :
« Gléresse, ce samedi.
a J'aurais de la peine à vous rendre, madame, le bien et le mal que m'a fait tout à la fois la lettre douce et spirituelle que vous avez eu la bonté de m'écrire. J'avais eu connaissance de celle de notre amie, mardi dernier, comme par surprise, et d'une manière très désagréable, dans une réunion de je ne sais combien de baillis à l'ile Saint- Pierre (1). Mon premier mouvement, je
(1) Dans le lac de Bienne; célèbre par le séjour de J.-J. Rousseau (Rêveries d'un -promeneur sfflltaire, cinquième réyerie).
Ta voue, avait été de n'être pas content; et je suis toujours fier de remarquer ce qui m'est commun avec vous. Mais, dès la seconde minute, j'avais pris le maintien, les discours, et même l'opinion d'un ami qui, entouré d'intentions critiques, veut se mettre sur la défensive. Ce n'est pas que les anciens amis de Mme de Staël aient été mal dans cette occasion. M. de Narbonne n'a pas dit grand chose, et a même remarqué avec une approbation fort simple l'intention qu'elle avait, sans nous nommer^ de séparer lui, qui n'a jamais contesté son émigration, de nous autres, qui pouvons avoir quelques projets de rentrée. M. de Jaucourt et Mme de La Châtre portaient toute leur attention sur la première partie de la lettre et calculaient si le vague du désaveu ne leur serait pas plus nuisible qu'un silence absolu. Tous paraissaient regretter, au moins tacitement, qu'elle eût écrit; et moi, je me trouvais placé entre ce dernier regret, qu'au fond je
partageais, et Topinion que je voulais montrer.
« Enfin j'étais venu à me la persuader en partie; je commençais à croire que ma première impression avait eu tort et je me reprochais de n'avoir pas défendu notre amie d'assez haut, lorsque jeudi dernier j'ai reçu trois ou quatre lettres, qui m'ont cruellement éclairé, au moins sur le jugement que porteront les autres. M. Garnier, de Nyon, homme de beaucoup d'esprit et bien disposé par l'amitié, m'écrit sur le ton du regret le plus animé par les souvenirs constitutionnels et l'intérêt de la gloire politique de Mme de Staël. Je pourrais encore me défier de la disposition aristocratique de M. Garnier, qui n'est pas d'ailleurs un attachement du premier ordre; mais Mme d'Ariens (1), mais vous surtout, vous, la seule personne avec qui je puisse tou-
(i) Mme de Gazenove d'Ariens.
jourg penser tout haut sur notre amie, soit pour détailler ces qualités précieuses du cœur et de Tesprit que vous êtes si digne d'apprécier par sympathie, soit par hasard, lorsqu'un regret vient nous affliger en commun? Les nôtres sur cette lettre sont-ils aussi fondés que je le crains? Il n'y a que vous avec qui ce soupçon m'échappe ; après ce que vous m'écrivez, je ne sais plus chercher des raisons en notre faveur.
« Cependant plus d'une s'était présentée à mon esprit : elle aura été forcée par la position de son mari (1), par une crainte excessive de lui nuire que sa délicatesse explique, par un état des choses et des personnes que nous pouvons mal juger d'aussi loin ; un sentiment d'amitié lui aura fait vouloir le désaveu de l'article des journaux; le désaveu devait être vague pour ne pas articuler un mensonge trop aisé à prouver;
(i) M. de Staël, ambassadeur de Suède auprès de la République française.
mais elle aura voulu Tentourer d'une préyention favorable, en éloignant par les principes toute idée d'une coalition royaliste.
Peut-être a-t-elle cru se ménager plus de moyens de nous être utile ; et dans ce cas je suis trop complice malgré moi de son tort apparent, pour n'être pas porté à la justifier. Enfin enivrée, comme vous le dites si bien, par cet air contagieux de la France, entraînée par son mouvement d'humeur contre cet article, et par son besoin de prendre tout de suite la plume, elle n'aura pas soupçonné qu'il fût peu fier d'exprimer ce qu'elle pensait ; et tous ses amis en se rappelant ses conversations ne peuvent pas douter que ce ne soit là réellement ce qu'elle pense. Il me semble bien, comme à vous, que nous devons la défendre par là, et c'est dans ce sens que je réponds à Garnier, avec qui elle a souvent disputé en républicaine.
a Mais après avoir échangé ainsi nos premières impressions et nos excuses, que ne
nous reste-t*il pas à prévoir des opinions de Tésprit de parti, de l'envie et même de l'indifférence.? J'en suis d'avance profondément affecté. Vous êtes plus à même par Lausanne de savoir ce qui se dira : daignez me le transmettre en mettant quelquefois à côté les noms qui valent la peine d'être cités. Ne savez-vous pas l'opinion de son père, dont je suis très curieux, sans oser la lui demander, ni lui dire la mienne? Je lui dois une réponse, mais je la retarde à cause de cela même. »
Mme Necker de Saussure répondit à Mathieu, calma ses craintes exagérées, le plaisanta doucement. Depuis sa crise, Mathieu n'avait plus pour Mme de Staël que l'amitié la plus pure; mais il restait, comme il l'avouait lui-même, et peut-être plus qu'il ne le croyait, « quelques bonnes traces » du sentiment qui avait précédé, une étincelle cachée sous la cendre; et Mme Necker en
avait souri. Mathieu s'en excusait; mais toute sa vie, malgré la sincérité de sa conversion, il devait subsister en lui un peu de Tamoureux gentilhomme qu'il avait été aux environs de la vingtième année. On le sent dans sa correspondance avec Mme Necker, comme plus tard avec Mme Récamier; la direction des consciences féminines fut toujours pour lui pleine d'attraits. Mais, pour ce qui est de Mme Necker, s'il ose parfois prêcher un peu, il est bien plus souvent sous le charme ; il se soumet à son jugement, il la consulte. « Une belle femme ^ a dit un moraliste, qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux. On trouve en elle tout le mérite des deux sexes. » M. de Montmorency était pleinement convaincu de la vérité de cette maxime ; et, protégé par sa foi religieuse, il s'abandonnait sans remords à ce commerce délicieux.
« Glëresse, ce tamedi (juin 1705).
a Une lettre de vous, madame, est la plus douce occupation pour la pensée et pour le sentiment; vous êtes, avec Mme de Staël, les deux personnes au monde dont Tesprit sait le mieux entendre, et pour ainsi dire, détailler le cœur. Je ne pourrais pas être content du mien dans une occasion où vous ne m*approuveriez pas ; et si je fais quelque chose de bien, si j'éprouve un bon mouvement, c'est par vous que je voudrais le voir se développer. Il n'y aurait plus qu'à se défendre du trop d'amour-propre que donne votre suffrage. Cependant n'avez-vous pas cru voir autre chose que de l'amitié là où elle est seule, mais vive, inaltérable et comme inhérente à ma propre existence (1)?
Je ne récuse pas sa première origine, dont
(1) On pourrait croire qu'il s'agit de Mme Necker ellemême; mais la suite de la lettre montre que Mathieu parle de Mme de Staël.
il peut rester toujours quelques bonnes traces : mais soyez bien sûre que je ne me trompe pas sur mon état; j'ai eu des indices du changement opéré en moi par Tun de ces traits caractéristiques, que vous avez si finement observés sur vous-même. Il m'est arrivé aussi d'avoir de la peine à concilier quelques détails avec l'image complète que je m'étais formée de votre étonnante cousine ; et ce jour-là j'ai eu la certitude que je n'étais plus amoureux.
a Mais qu'importe, si mon amitié, si la vôtre pouvait suffire au bonheur de sa vie ?
Permettez-moi d'aimer tant à faire cause commune avec vous : je me dis que tous deux nous voudrons toujours la même chose pour elle, nous serons du même avis sur tout ce qui l'intéresse; nous nous coaliserons, présents ou absents, pour la défendre de ces premiers mouvements^ en coquetterie et en politique, qui ne peuvent plus avoir pour elle que du danger sans bonheur. Je
5f MATHIEU DE MONTMORENCY
8ui8 sûr que nous Faurions empêchée d'écrire cette lettre (1), comme je suis sûr aussi qu'après un quart d'heure de conversation ensemble, nous l'aurions jugée absolument de même. Votre tableau en raccourci me peint très bien l'effet qu'elle a produit à Lausanne et la manière dont elle a été défendue. Je n'aurais pas prévu tant de sévérité dans l'aréopage des jeunes gens, a Mais j'oublie bien vite cette lettre pour vous dire que j'en ai reçu une de notre amie du 13 (2), plus tournée à l'espérance que toutes les lettres précédentes. La perfection de son amitié peut faire prendre pour thermomètre ce qu'elle pense de mes propres affaires; et elle me mande qu'après en avoir été fort inquiète, elle espère les arranger en
(i) La lettre aux journaux, dont il est question précédemment.
(î) Du 13 juin, tans doute. Il s'agit, dans le passage qui suit, du retour de Mathieu en France et des lois relatives aux émigrés.
vertu d'un décret plus doux, rendu dans la séance du 10 ou du 11. Elle me laisse entendre que je pourrais songer à rentrer dans six semaines. Permettez-moi, madame, de vous demander un secret absolu, excepté pour vos voisins (1) et de remettre à nos conversations d*Ouchy à vous expliquer ce que j'éprouve en voyant se rapprocher cette perspective. C'est quelque chose de pénible et d'incomplet, qui me fait reg^retter qu'une nécessité positive et indispensable ne ramène pas Mme de Staël en Suisse. II me semble que ma disposition d'âme actuelle s'en trouverait mieux; et vous seriez trop injuste de ne pas deviner une partie de mes raisons, surtout si M. de Saussure doit se refuser aux propositions de Paris (2).
« Nous sommes tous ici très affectés de la mort de ce malheureux petit roi (3), qui
(i) Sans doute les d'Ariens.
(%) M. de Saussure, pore de Mme Necker.
(3) Louis XYII, mert au Temple, le 8 juin 1795.
était un centre commun d'intérêt pour les royalistes de toutes les couleurs. Notre amie ne m'en dit pas un mot; elle croit à une constitution supportable, et ne me parle plus de son séjour d'un mois à la campagne, qui me paraissait pour elle un mauvais signe. Il n'est guère question du beau Suédois que je trouve bien ainsi (1), dans son Danemark, n
On le voit par cette lettre, Mathieu annonçait son intention de rentrer bientôt en France et de revoir Mme de Staël ; mais il était tout attristé à la pensée de quitter la spirituelle et sensible cousine. Il était dans cette disposition d'esprit que partagaient beaucoup d'émigrés, qui avaient fini par s'acclimater dans le coin de terre qui leur
(1) M. de Ribbing, un des assasiins de Gustave III, roi de Suède. — - Quant au « séjour d'un mois à la campagne n , c'est une allusion aux craintes que Mme de Staël ayait inspirées au Comité de Salut public et au conseil qu'on lui avait fait donner officieusement de quitter Paris.
avait donné asile; Mézery, Ouchy, Nyon, Coppet, Lausanne, ces noms éveillaient un doux écho dans son cœur, et il hésitait à quitter ces rives hospitalières du Léman pour les bords de la Seine, qui lui rappelaient de si tristes souvenirs. De son côté, Mme de Staël faisait tous ses efforts pour attirer à Paris, le père de Mme Necker, Tillustre Bénédict de Saussure, que les troubles de Genève avaient forcé à s'expatrier. Elle lui écrivait lettres sur lettres, le 15 et le 31 août, (1) aux eaux de Bourbon-rÂrchambault, où il se trouvait alors, pour lui faire part des offres du gouvernement français, et elle ajoutait :
tt Je suis bien suspecte, il est vrai, dans mon empressement; votre société, celle de la femme qui m'est le plus chère au monde répandraient un bien grand charme sur ma vie. »
Si Mme de Staël eût réussi, nul doute que Mathieu eût quitté plus volontiers la Suisse.
(i) Lettre! appartenant à M. Perrot de Montmollin.
CHAPITBE IV
Mais qu'allait foire à Paris M. de Montmorency? Remplir un devoir. Ne s'était-il pas donné pour mission de protéger, de défendre Mme de Staël contre les entraînements de sa nature?
Il en était un, du moins, sur lequel il était rassuré. Ce a beau Suédois » qu'il trouvait si bien dans son Danemark, c'était le comte de Ribbing, le régicide, pour qui Mme de Staël avait eu une folle passion : était-ce à cause de sa belle figure, de sa célèbre chevelure blonde? Ou, comme elle l'écrivait à Meister, pour son courage à soutenir l'honneur de la noblesse de Suède, que le roi voulait avilir (1) ?
(1) Mme de Staël à Meister, 18 mai 1794.
Ou pour toutes ces raisons ensemble? Toujours est-il que la présence de Ribbing à Lausanne, Tannée précédente, avait jeté quelque trouble dans la petite société de Mme de Staël. On prétendait que M. de Narbonne s'était montré jaloux et que Mme de Staël s'était fort alarmée. N'était-on pas venu lui dire, un jour, que les deux rivaux étaient sortis de bon matin, en grand mystère-, de l'air de gens qui vont se couper la gorge?
Elle avait eu une crise de larmes. Heureusement, à l'heure du déjeuner, ils étaient rentrés, fort calmes ; ils venaient de pécher dans le lac (1). Mais enfin Mathieu, Mme Necker, le père de Mme de Staël, M. Necker de Saussure, commençaient à se rassurer; l'orage s'était éloigné; et bientôt, en novembre 1795, on annonçait que le « beau régicide»
partait pour l'Amérique : « Bon voyage!
s'écriait M. Necker, en apprenant la nouvelle
(1) OoLOVKiirEy la Cour et le règne de Paul P', p. 315 (Pion, édit.)
à sa nièce; bon voyage! c'est, je crois, ce que nous lui disons, vous et moi! »
Mais, hélas, Mme de Staël était retombée de Ribbingr en Constant, et c'était bien là, pour Mathieu, un autre sujet d'alarme.
Benjamin avait sur son amie une détestable influence! Depuis deux heures après midi jusqu'à trois heures du matin, il ne quittait pas le salon de la rue du Bac, s'agitait, pérorait, intriguait, poussait Mme de Staël à se compromettre. Mathieu en gémissait au fond de l'âme. Et, pour comble d'ennui, Mme Necker plaisantait, paraissait croire que M. de Montmorency, lui aussi, céderait à la contagion, reprendrait goût à la politique! Il lui écrivait, en juillet, quelques jours avant son départ de Suisse :
« Gléretse, lundi (juillet 1795).
a Je vous demande à genoux de m'expliquer cette lettre que je ne conçois pas.
Quelle triste influence que celle de Paris, et peut-être aussi celle de Benjamin! J'ai un devoir de plus à aller remplir là : c'est de combattre Tentrainement de mon amie vers des objets au moins si misérables. Mais vous paraissez ne pas douter que je ne cède à la contagion ! Il y a un autre mot dans votre lettre, qui est bien cruel, si vous le pensez tout à £ait. J'ai été assez confiant pour m'offenser de ces rêves qui achèvent de se dissiper. « Adieu, je ne puis pas non plus vous parler d'autre chose. J'attends à chaque minute ce qui m'est annoncé ( I ) , et compte partir immédiatement après, c'est-à-dire, j'espère, sous cinq ou six jours. Mais je ne puis attendre si longtemps un mot d'explication de vous.
De grâce, ne me le refusez pas. J'ai bien mal lu l'adresse de Benjamin et le nom de la rue (2). »
(1) Le pane-port qu'il avait demandé pour rentrer en France.
(S) « Benjamin habitait dans la rue du Colombier;
60 MATHIEU DE MONTMOBENCY
Enfin le passe-port, que Mathieu avait fait demander par Tintermédiaire de M. d'Ariens, était arrivé. Il avait repris son nom suédois de Sternheim et se préparait à partir pour Paris. De Nyon, le mercredi 5 août, veille de son départ, il écrivait à Mme Necker de Saussure un petit billet d*adieu, où perce une tendre émotion, tt Je vais parler de vous bien souvent, bien longtemps, disait-il; ce sera ma plus douce consolation. Je voudrais être demain dans le cabinet de Mme de Sta. {sic), puisque demain il ne sera plus question de repasser à Oucby, à Montchoisy (1) . » Et, après avoir vu une dernière fois à Goppet « le bon, Taimable M. Necker » , il était parti.
Quelques jours après, il arrivait à Paris.
Il tombait en pleine réaction politique. La
Camille de Rouuillon écrit à Mme de Charrière : « J*ai cru Yoir dans ce choix un touTenir tentimeiital » (il met- •idor). (Ph. GooBTy Mme de Charrière et te$ ami$, t. II, p.«W.)
(1) Mme Necker de Saussure habitait alors Ottchy, Montchoisy était la résidence des Gazenoye d'Ariens.
Convention était violemment attaquée ; les émigrés, plus ou moins déguisés, rentraient en foule. Les assemblées primaires allaient bientôt se réunir, et il était évident, pour tout observateur éclairé, qu'un mouvement royaliste se préparait. Que faisait Mme de Staël? Elle était partagée entre la joie de revoir ses amis de Tancienne société et ses convictions républicaines, très sincères. Elle était animée, comme toujours, du désir chimérique de tout concilier et elle s'était mis en tête de rapprocher les constitutionnels, comme M. de Montmorency, des « républicains, amis de Tordre » . Mais les uns étaient pleins de rancune et les autres de méfiance ; elle restait entre les deux partis, seule ou presque seule. Gomme ceux qui prêchent Tunion dans un temps de discordes civiles, elle était suspecte à tous et tous se croyaient trahis par elle. Elle eût voulu éviter aux royalistes l'inutile échauffourée du 13 vendémiaire, et ceux-ci l'accusaient de jacobi-
nisme. Elle donnait asile aux émigrés, et les républicains la dénonçaient à la tribune de la Convention, comme favorisant les intrigues monarchiques (1). Forcée de quitter Paris, au moment des assemblées primaires, elle s'était retirée à Saint-Gratien chez M. de Montmorency. Après les événements de vendémiaire, elle avait été exilée par un arrêté du Comité de salut public, puis, après intervention de M. de Staël, tolérée à Paris. Mais suspecte, surveillée par la police, à la fin du mois de décembre 1795, elle se décidait à reprendre, un peu désabusée, le chemin de la Suisse,
Pendant ce temps, qu'était devenu M. de Montmorency? Malgré les prédictions de Mme Necker de Saussure, il s'était tenu à l'écart de la politique. Certes, il ne partageait pas les illusions de Mme de Staël, et il n'eût
(1) Cf. le Premier exil de Mme de Staè'l^ la dénonciation de Legendre à la tribune de la Convention^ le l*' fructidor.
pas été fâché du triomphe des royalistes. Mais il se contentait d'observer les événements sans y prendre une part active. Sa présence à Paris était connue, signalée par les journaux (1) ; il se sentait surveillé, et, à défaut d'autre raison, la simple prudence lui conseillait de s'abstenir. D'ailleurs il n'aspirait qu'à la retraite et il s'était réjoui de l'incident qui lui avait permis de quitter Paris et de vivre à Saint-Gratien, près de son amie. Là, dans cet asile paisible, qu'ennoblissait un illustre souvenir (2) , il avait passé des jours heureux. Mme de Staël, plus tranquille, écrivait ses Réflexions sur la paix inté' rieure ; Benjamin travaillait lentement à son ouvrage sur les religions ; il avait acheté à bon compte des biens d'émigrés; il se démenait auprès des puissants ; son humeur était excellente.
(1) Courrier français du 6 fnictidor (23 août). (S) Celai de Catinat. — Cf. Lettres de Benjamin Constant h sa famille, datées d'Ormeason, 30 fructidor.
Mais ce bonheur ne devait pas être de longue durée. Après le coup manqué de vendémiaire, les émigrés avaient dû se cacher de nouveau. Rentrée à Paris, Mme de Staël avait donné asile à Mathieu à Tambassade de Suède. La police le savait; on exerçait autour de Thôtel de Suède une surveillance extraordinaire. Gomme M. de Staël était au mieux avec le Directoire, on n'avait pas osé arrêter chez lui M. de Montmorency. Mais le 30 frimaire (21 décembre 1795), Mme de Staël était enfin partie pour la Suède avec son Benjamin; et quelques jours après, le 5 nivôse (25 décembre), M. de Montmorency était arrêté et conduit devant le juge de paix de la section de rOuest (1). Le Directoire avait voulu effrayer ses ennemis ; il avait renvoyé Garletti, l'ambassadeur de Toscane, pour ses menées royalistes, déféré Suard au jury
(1) AuLARi», Paris $ota la Réaction thermidorienne , l. II.
pour ses articles des Nouvelles politiques.
Mais Mathieu n'intriguait pas, n'écrivait pas : on le relâcha, il s'en fut à la campagne, à SaintrGratien ou à Dampierre, chez son beau-père, le duc de Luynes.
Cette retraite ne fut pas de longue durée, et bientôt, dans les premiers mois de Tannée 1796, M. de Montmorency rentrait à Paris.
Le Directoire s'affermissait et montrait, à regard de ceux des émigrés qu'il jugeait peu dangereux, une réelle tolérance. Mathieu, lui, ne pensait qu'à Mme de Staël. Elle était alors en Suisse, d'où elle écrivait à son ami, à tous ses amis des lettres désespérées. Elle se lamentait sur l'exil, sur le pays qu'elle habitait, « le théâtre de l'ennui et de la nullité » ; elle voulait revenir à tout prix en France. « La République française me reverra! » s'écriait-elle (1) . Mais la République faisait bonne garde et refusait obsti-
(i) A Meitter, iS man 1706.
nément de la laisser rentrer. Gomme on la savait femme à passer outre, le Directoire avait envoyé à Yersoix, sur la frontière, un émissaire chargé de l'arrêter et de saisir ses papiers, si elle faisait mine d'entrer en France (1). Bien malgré elle, Mme de Staël, avait dû se soumettre. Mais, dès le mois de floréal, elle dépêchait à Paris Benjamin, avec mission d'intriguer auprès du Directoire, et, en particulier, de Barras qu'elle connaissait, pour hâter l'heure du retour.
Constant, qui pensait à faire ses affaires en même temps que celles de Mme de Staël, accablait le Directoire de flatteries et de caresses, lui présentait sa brochure sur la Force du Gouvernement actuel de la France et la nécessité de s'y rallier; mais il n'avait rien obtenu pour son amie et ne réussissait pas davantage à se faire passer, comme il l'eût désiré, pour citoyen français.
(1) Cf. notre article sur Mme de Staèl et la police du Directoire {Revue bleue, 5 mart i89S).
Le bon Mathieu, de son côté, ne restait pas inactif; mais ses moyens d'action étaient limités. Il se disait attristé, découragé par cette séparation. D'une part, la situation politique Tinquiétait, et d'autre part aussi l'état moral de Mme de Staël : une nouvelle douleur venait de s'ajouter à tant d'autres, une brusque rupture avec un mystérieux inconnu, sans doute le comte de Bibbing, parti pour l'Amérique : « Voilà un homme de plus, gémissait Mathieu, qu'il faut ranger dans la classe commune de ceux qui ne savent pas aimer! n II ne savait trop s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce dénouement : le moraliste approuvait ce départ, mais l'ami s'attristait de la douleur inévitable. Il écrivait à Mme Necker :
« Ce 25 mai 1796.
« Dans les moments (et ce sont les trois quarts de ma vie) où cette même amie, qui
fut notre premier lien, absorbe les facultés de mon âme, soit par la connaissance de ce qu'elle souffre ou la recherche de ce qui pourrait la guérir, soit par le désir et les moyens de notre réunion durable, c'est encore en commun avec vous, que je sens et que je pense. Je me défierais d'une opinion sur la conduite à tenir, sur son bonheur à espérer, qui serait trop éloignée de la vôtre. Quelle terrible secousse son cœur trop sensible vient encore d'éprouver! Voilà un homme de plus qu'il faut ranger dans la classe commune de ceux qui ne savent pas aimer; un homme cependant, qui semblait annoncer quelque chose de plus distingué et de plus profond, par le contraste si souvent remarqué entre ses sentiments et l'action principale de sa vie. Ce n'est pas à vous que j'apprendrai tout ce que la froide raison pourrait trouver d'heureux pour la tranquillité de notre amie dans le dernier résultat de ce qui l'a fait souffrir. Mais cette souf-
france, cette peine profonde n'est-elle pas le premier effet à se réaliser? Il semble d'ailleurs qu'on se trouve embarrassé pour appliquer à cette personne supérieure les calculs de la raison ordinaire. Son cœur et son imagination exercent une si active influence l*un sur Tautre, son caractère éminent de bonté lui rend si inconcevable ce qui n'est qu'un jeu pour les trois quarts des hommes prétendus bons, sa position comme famille, comme société et même sous des rapports plus généraux est si bizarre et si compliquée, enfin le moment présent est si triste, si tourmentant pour elle, et l'avenir si incertain, que bien souvent je m'y perds. Je ne me figure pas quand elle se reposera dans une disposition d'âme, dans un système de vie qui lui est cependant nécessaire et que vous, plus que personne, pouvez contribuer à lui faire adopter.
tt Mais je suis tout attristé et découragé depuis quelques jours par les obstacles in-
dépendants de nos volontés qu'elle rencontre dans les arrangements les plus simples de sa vie, et qui peuvent si tristement influer sur la mienne, en nous tenant longtemps séparés! A chaque instant l'injustice 'qui Tenchaine peut devenir pour moi une nouvelle raison de n'être pas libre.
Quelle cruelle perspective! Je me vois aussi éloigné de vous et de cette bonne patrie, de cette société d'amis^ qui me conviendraient si parfaitement. Je me défierai jusqu'au succès de l'espérance qui nous est donnée de vous attirer ici, et mon principal regret est d'avoir si peu de moyens personnels dans cette affaire, et de ne pouvoir que surveiller ou stimuler ceux des autres. Il y a ici deux ou trois personnes très dévouées à ce qui intéresse monsieur votre père, et Benjamin ne s'épargnera pas.
Je le trouverai toujours meilleur en obligeance qu'en politique, quel que soit son style et son talent. »
M. de Montmorency, on le voit, était un peu réconcilié avec Benjamin et rendait justice à ses qualités obligeantes, tout en ayant une profonde aversion pour sa politique.
Chose curieuse ! Il en était arrivé à lui savoir gré, comme on en jugera par la lettre suivante, d'occuper, dans les sentiments de Mme de Staël, une place à laquelle un autre a plus dangereux » eût pu prétendre.
Mme Necker avait habilement manœuvré pour évincer ce personnage, que Mathieu ne nomme pas et qu'il est bien difficile de deviner : l'embarras est grand, quand il s'agit de choisir entre tant de liaisons de Mme de Staël. Mais enfin, ce qu'il faut retenir, c'est la conspiration touchante de ces deux parfaits amis pour éloigner de leur commune amie tout nouvel orage. M. de Montmorency n'en avait pas fini avec les tribulations de cette sorte; il se résignait tristement à faire la part du feu, pour sauver le reste.
Ce parangon de l'amitié fidèle était alors
aux eaux de Bourbonne, où il s'était cru obligé d'accompagner Mme de Montolieu et sa famille, pour leur témoigner sa reconnaissance de rhospitalité qu'il en avait reçue en Suisse. C'est de Bourbonne qu'il écrivait à Mme Necker cette longue lettre, qui en accompagnait une autre adressée à Mme de Staël :
« Bourbonne, ce 14 juillet (1796).
« Oui, sûrement, je veux que notre correspondance continue ; et pourrait-elle cesser? Pourrais-je ne pas vouloir ce qui vous oblige de penser quelquefois à moi, ce qui est si nécessaire à mon bonheur, et comme un doux correctif de mes solitudes et de mes privations? Vos lettres sont toujours sensibles et spirituelles. Un mot de vous dit plus long que les phrases de mille autres.
Mon cœur retient avec bonheur chacun des mots qui échappent à votre amitié. Mats je
BT MADAMB DE STAËL 1S
n'ai pas, comme vous, le véritable tort de me dire qu'elle peut n'être rien dans ma vie. Je suis sûr pour moi qu'elle y sera beaucoup. Vous vous justifiez trop bien d'être exigeante, quoique vous n'en ayez jamais été soupçonnée; vous me donnez des raisons trop fiéres ou trop péremptoires de mon exigeance, pour que j'ose être confiant.
Mais enfin n'y a-t-il pas une certaine manière de s'entendre et de se convenir, qui doit rapprocher un jour ou l'autre en dépit de tous les événements? Plus d'un instant, plus d'une impression différente me fait sentir que ma véritable patrie est aux lieux que vous habitez avec votre cousine. Aucun autre pays n'entrerait même plus en comparaison, si elle devait rester là-bas, et que les arrangements de monsieur votre père ne dussent jamais vous amener ici. Votre cousine se croit exilée : je m'aperçois souvent que c'est moi qui le suis; et croyez que vous entrez pour beaucoup dans cette idée d'exill
Ce que je souffre me conduit à entendre ce qu'elle doit souffrir; et puis je sais, comme TOUS, faire entrer en ligne de compte sa position de femille, la nature de son caractère, son horreur pour le grand calme, son besoin d'être un centre actif de bonheur pour tout ce qui Tentoure, et d'étendre le plus possible cette sphère d'activité. Oui, TOUS avez raison : il n'y a que nous deux qui sachions bien la comprendre et l'apprécier. Aussi, je vous l'ai dit souvent : vous êtes la seule avec qui je puisse parler d'elle tout à fait.
a Si vous saviez quelle lettre touchante et désespérée elle m'a écrite dernièrement!
L'ardeur à combattre les obstacles qui lui est naturelle, l'indignation contre l'injustice qui pourrait aussi se placer naturellement dans son âme, l'incertitude, l'agitation, tous ses sentiments semblent disparaître et se fondre pour ainsi dire dans un seul, dans un profond accablement de tristesse, qui me
pénètre et m'inquiète. Elle aurait pu concevoir Tune de ces idées d'amertume, que le malheur rend trop femîlières, et soupçonner que mon voyage de Bourbonne m'avait fait négliger ses intérêts : point du tout; la plainte et le reproche n'approchent point de son amitié. Elle ne sait que s'affliger, et me donner une part si touchante dans le motif de ses regrets! Vous sentez combien les miens s'augmentent de la chose même qui m'a donné la liberté de venir ici, c'est-â-dire du peu de moyens de lui être utile que ma position me fournit.
« Il fallait un tel sujet et un fel but pour me faire envier Benjamin, quoiqu'il me semble aujourd'hui n'avoir rien obtenu.
Vous me demandez s'il a conservé de la dignité : j'ai de mauvais yeux pour en juger; j'avais tant d'envie qu'il réussit!
Je crois que tout m'eût semblé bon avec un pareil résultat. Ce que vous appelez d'une manière si aimable notre sévérité doit
excepter de cette grande latitude les moyens immoraux. Mais enfin je n'ai guère vu que le but. C'est le service qu'il pouvait rendre à notre amie qui m'a surtout raccommodé avec ce que je n'aime pas en lui. Et puis, je lui sais aussi bon gré de tenir la place d'un autre plus dangereux. Mon Dieu ! quel service vous nous avez rendu d'empêcher cette place d'être prise par un homme que je crois ne pas connaître, et que je devine seulement !
a Je voudrais que vous fussiez encore auprès de notre amie, pour relever son àme de l'accablement dans cette triste situation. Elle ne peut, je crois, avoir de terme plus prochain que la décision diplomatique d'un pays lointain (1). Mais je n'ose plus rien conseiller ni rien prévoir jusqu'à mon retour à Paris, qui est fixé à huit ou dix jours.
(i) Il s'agit de§ rapports très tendus alors entre la France et la Suède et du rappel imminent de M. de Staël par son gouTemement.
a Adieu. Aurais-je bonne grâce à vous parler de moi, quand tous me parlez si peu de vous, quand vous m'osez dire que vous êtes un sujet aride? Vous auriez dû me donner au moins des détails sur monsieur votre père. J'ai su que vous étiez inquiète de sa santé. Gomme je me suis associée à ce cruel tourment! Je voudrais qu'il fut assez bien portant et nous assez expéditife dans l'affaire la plus simple, pour que l'air de France et la continuité de vos soins lui convinssent également. Je suis ici depuis trois semaines dans une solitude douce, que les attentions de l'amitié me rendent comme une solitude de famille. Si je savais votre cousine heureuse je le serais beaucoup des soins que je rends à une amie aimable, à notre bon apoplectique qui se trouve bien des eaux, enfin à toute une famille qui avait avec moi la priorité des soins obligeants.
« Adieu. J'embrasse vos enfants, quoique vous leur donniez une part si exclu-
sive dans ce qui m'intéresse bien vivement! «
a Ma véritable patrie est aux lieux que vous habitez avec votre cousine! » M. de Montmorency ne se lassait pas de le redire.
La Suisse était bien sa vraie patrie; il y avait laissé son cœur. De Mme de Montmorency, de la fille qui lui était née de ce mariag^e, il n'était pas question pour Tinstant. Mais faut-il s'en étonner? M. de Chateaubriand s'inquiéta-t-il beaucoup de Mme de Chateaubriand, quand il rentra en France? Les liens du mariage étaient bien peu solides dans l'ancienne société française, à la fin du dix-huitième siècle, et l'émigration avait achevé de les détruire. Il est vrai que cela surprend davantage de la part du pieux et doux Mathieu, mais il était homme de son temps, et Mme de Montmorency, comme nous le verrons bientôt, ne lui rendait pas la vie facile.