CHAPITRE V
Cependant Mme de Staël publiait à Lau«- i sanne, en octobre 1796, son ouvrage intitulé : De [influence des passions sur le bonheur des individus et des nations (1). Elle avait espéré quelque temps que le succès de ce livre lui rouvrirait le chemin de la France.
Et, de fait, à Lausanne, à Genève comme à Paris, on le lisait avidement, on était attiré d'abord par la curiosité, par le nom de Fauteur, puis retenu, charmé par la nouveauté des idées, Tanalyse pénétrante de toutes les passions révolutionnaires : Tambition, l'esprit de parti, Tamour de la gloire, la fureur du crime. C'était l'image fidèle d'une grande
(1) Chez Jean Moarer, Hignou et C^, U>r«irai, iii*8*.
et terrible époque, qui revivait dans ce livre éloquent; et c'était aussi Timag^e de la femme qui Tavait écrit, son âme mélancolique, passionnée, éprise de bonheur. Elle avait voulu, disait-elle, « donner quelque idée vraie des habitudes de sa vie, de la nature de son caractère » (1), provoquer la sympathie et fléchir la rig^ueur. Elle comptait sur ses amis de Paris, Constant, Rœderer pour faire valoir Touvrage, préparer Topinion publique , imposer le retour de l'auteur.
Mais une première et cruelle déconvenue avait frappé Mme de Staël : les rapports diplomatiques étaient des plus tendus entre la Suède et la France ; M. de Staël avait reçu de sa cour l'ordre de prendre un congé, et il était arrivé en Suisse. Il annonçait l'intention de se retirer en Suède, dans ses terres, d'emmener avec lui sa femme. C'était
(1) Avont-propof.
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pour Mme de Staël une véritable catastrophe. Elle était de plus en plus éprise de Benjamin; un duel qu'il avait eu à Paris avec un journaliste, Bertin de Vaux, Tavait mise au désespoir. « C'est, disait-elle, rhomme du monde que j'aime le mieux, rhomme auquel je tiens par tout ce qui me reste de vie! » Elle pensait sérieusement à divorcer pour unir son existence à la sienne. Une première fois, en août, Benjamin était accouru à Goppet pour tenir conseil ; puis il était reparti pour Paris, et il avait tellement intrigué auprès de Barras que, à la fin de décembre 1796, il avait obtenu que Mme de Staël fut tolérée en France, dans une campagne, aux environs de Paris. Sans perdre un instant, il volait à Goppet, enlevait son amie, l'emmenait avec lui, éperdue de joie, dans la retraite champêtre qu'il possédait à quinze lieues de Paris, à Hérivaux.
Pendant ce temps, M. de Staël, définitivement rappelé par son gouvernement, fai-
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sait en Suisse un petit voyage d*agrément pour se distraire.
Le bon Mathieu était consterné. Celui que Charles de Constant, dans ses lettres à sa cousine Rosalie, appelait le a haï d'amour» , voyait, une fois de plus, Famour troubler ses projets et ses espérances. Ah, certes, il n*en était plus à se féliciter que Mme de Staël eût choisi Benjamin! Il avait cru d'abord que la coquetterie, Tennui, le goût de Tesprit avait décidé de ce choix, et son amie avait tout fait pour Tentretenir dans cette illusion et pour endormir ses inquiétudes. Mais il voyait son erreur : le doute était impossible. Ce n'était pas un caprice passager : c'était la passion avec tous ses orages; et le pis était que Mme de Staël parlait de divorcer, de lier son existence à celle de Benjamin! M. de Montmorency en était accablé jusqu'au fond de l'àme; et, sans cesse , repassait devant ses yeux l'étrange figure de cet aventurier, qui
n'était célèbre encore que par une ambition effrénée et un égal charlatanisme. Il revoyait ses cheveux roux, hérissés, qu'il avait fait couper à la Titus, sa trépidation nerveuse, ses bizarres manies; et il était confondu que cet homme pût tenir, dans l'existence de Mme de Staël, une place telle que ni M. de Narbonne, ni M. de Talleyrand, ni lui-même n'en avaient occupé de pareille. En désespoir de cause, cet homme pieux se réfugiait vers la Providence, lui adressait un pressant appel pour qu'elle sauvât un de « ses plus parfaits ouvrages » . Il écrivait à Mme Necker de Saussure, qui était alors à Ouchy, près de Lausanne :
« Paris, c& 14 d^embre (1796).
a J'éprouve un double sentiment de peine en m'avouant celle que je trouve à vous répondre. Vous avecquije mettais du bonheur
et de la gloire à m'accorder toujours, vous avec qui les intérêts communs de Tamitié m'en ont fait contracter la douce habitude, vous m'affligez aujourd'hui en me réduisant à ne pas vous combattre. Non, je ne saurais expliquer autrement mon pénible embarras.
C'estque vous avez trop raison ; c'est qu'en me dépeignant vos impressions, vous me rendez trop fidèlement compte des miennes. Elles sont absolument semblables, sauf quelques nuances qui tiennent à la différence de nos positions, et surtout à cette aimable perfection, qui est native chez vous, qui ne s'est jamais démentie, et dont votre modestie délicate est presque embarrassée, comme on pourrait l'être d'un tort. Moi, j'avais pris depuis longtemps l'habitude de vivre avec ces illusions d'une coquetterie exaltée, qui, trompant les bons mouvements de notre amie, fait tout à la fois son tort et son supplice. Mon cœur avait déjà pardonné ces erreurs, avant que des opinions plus réflé-
chies, des principes plus positifs les condamnent. Mais je ne vois rien dans le passé, qui, parla réunion des circonstances, pût approcher de l'avenir que vous me dévoilez tout à coup, ce que je n'aperçois pas sans effroi. « Ce n'est pas sur Benj . {sic) que nous aurons vous et moi, deux manières de sentir.
Je vous dirai même que, pendant ce dernier voyage à Paris, il s'est présenté à moi dans certains moments de ses dérèglements de tète, de ses fureurs politiques, qui ne semblent avoir aucune racine dans son cœur, ni dans sa conviction ; tout cela joint à quelques circonstances minutieuses, mais qui ne sont pas sans effet, telles que sa figure, son costume et ses espèces de manies, tout cela me laissait comme stupéfait dans la pensée du sentiment qu'il pouvait inspirer; et je me suis surpris avec ce jeune Adrien (1), qui n'est pas mauvais observa-
(1) Adrien de Montmorency-Layal, cousin germain de Mathieu.
leur, nous regardant I*uii Tautre et semblant nous demander comment tant d'esprit pouvait avoir un résultat si peu aimable. Ma franchise a transmis ces différentes impressions à votre cousine ; et je suis revenu plus d'une fois à la charge pour l'interroger, pour la précautionner, pour la supplier de ne pas se vouer à un malheur plus certain que tous ceux qu'elle a déjà pu connaître par rexpérience. Je n'avais pas été mécontent de sa réponse ; parce que je n'y trouvais nul enthousiasme. Elle me définissait assez bien le culte qu'elle avait accordé à l'esprit, l'empire que les circonstances avaient pu donner à des soins habituels, la faiblesse qui lui était restée à elle-même d'une si longue souffrance. Surtout elle me promettait de ne pas faire un pas un avant, et de me montrer son cœur encore plus à découvert dans de longues conversations.
J'avais la certitude de le sonder, et il ne m'était pas interdit de songer à le guérir,
ET MADAME DE STAËL %t
si bien qu'il m'en était resté une g^rande et trop grande sécurité.
« Vous faites tomber le voile qui couvrait mes yeux, en me présentant dans le retour de Benj, un danger que vous avez pu juger de plus près. Si elle doit y succomber et lui vouer sa vie par une préférence chaque jour plus éclatante et plus absolue, il y a peu de malheurs qui puissent m'affécter aussi sensiblement. Je m*en sens accablé jusqu'au fond de Tâme; j*aimerais encore mieux qu'elle vint braver un autre genre de risques ; et peut-être que ses pensées absorbées par ce dernier intérêt, son cœur ému par le rapprochement de ses amis se laisseraient distraire d'un choix aussi inexplicable (I). Non, ne désespérons pas encore qu'une amie comme vous ne puisse sauver un cœur comme le sien de ce qui n'est pas
(1) II résulte de cette lettre que Mathieu n'était pas encore informé du prochain retour en France de Mme de Staël.
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même une passion, de ce qui n*est qu'une erreur de Timagination. Moi j'ose intéresser à nos vœux, à nos intentions la Providence, qui ne peut pas dédaigner de sauver de Tablme un de ses ouvrages les plus aimables et les plus prodigieux. Elle a fait encore beaucoup pour elle en vous donnant pour amie et j'espère tout de vos soins.
Je ne sais pas ce qui va se décider d'après l'arrivée du voyageur qu'elle attendait, la dernière nouvelle qui change la position de son mari. Vous sembliez croire par votre lettre à la vraisemblance d'un hiver passé loin de nous ; c'est sans contredit ce que l'amitié prudente conseillerait à une femme ordinaire; mais si elle souffre tant, si elle court un autre danger, ne vaudrait-il pas mieux que même une révolution vint changer sa position? Il faut éclairer, mais attendre sa volonté, parce qu'il est impossible de prendre sur soi une telle responsabilité. Ce qui me tourmente, ce qui m'in-
quiète plus que tout, c'est sa santé pour laquelle vous devriez obtenir quelques ménagements.
« Je vous remercie de m'a voir parlé de ce qui est aussi un si grand intérêt pour moi* Vous m'avez présenté un tableau digne de vous, celui du bonheur que vous répandez sur tout ce qui vous entoure. N'est-il pas juste qu'il vous en revienne un peu? Je crois que dans votre lettre il y avait une rature auprès du mot de quelques peines. Mon Dieu! Gomme je serais heureux de causer avec vous ! Vous me feriez aimer encore plus les principes que j'ai embrassés, en les présentant comme propres à vous inspirer plus de confiance.
tt Adieu, parlez de moi à vos voisins, à votre mari et même aux jeunes habitants d'Ouchy. Je suis distrait en ce moment du calme de la vie de femille et agité par une pensée qui, toute pénible qu'elle est, m'est du moins commune avec vous. »
Ce a calme de la vie de famille v , dont parlait M. de Montmorency , était loin d'être le calme du bonheur; mais, en vrai gentilhomme, il avait trop de noblesse et de véritable dignité pour s'étendre sur ses peines. En rentrant en France, il avait retrouvé sa femme, Hortense de Luynes, qu'il avait laissée auprès de sa mère, la duchesse de Luynes, pendant l'émigration.
Certes il avait eu, pendant sa jeunesse, des torts envers elle. Mais elle lui rendait maintenant avec usure ses dédains d'autrefois.
Sèche et maussade, sans beauté, sans grâce et sans douceur, froide avec son mari et même avec sa fille Élisa, elle vivait adonnée à de petites pratiques extérieures de piété et restait inexorablement fidèle à certain vœu que, dit-on, elle avait fait jadis dans les prisons de la Terreur (1) . On
(1) Cf. Mme DB BoiOHB, Mémûireg, t. III^ p. 105, qui parie du vœu^t fait ua piquant tableau des rebuffades que Mme de MoDtmorency ne ménageait pas à son mari. Voir
savait que Mathieu endurait de sa femme mille vexations et que c'était un ménafjfe mal assorti. Mais M. de Montmorency ne parlait jamais de ses souffrances : il portait sa croix en chrétien, sans se plaindre.
Un autre personnage, qu'on est trop accoutumé à passer sous silence, souffrait, lui aussi, de ce triste conflit des âmes : c'était M. de Staël. Dans sa jeunesse, le baron Éric^Magnus de Staël-Holstein avait eu des succès à la cour de France. Homme à la mode, de mine élégante et noble, le jeune secrétaire de l'ambassade de Suède avait su intéresser à sa fortune les femmes du plus haut rang : Mmes de La Marck, de Luxembourg, de Boufflers, la reine Marie-Antoi* nette en personne. Grâce à ces protections toute-puissantes, il avait obtenu le poste de chargé d'affaires, puis de ministre plénipo-
auMÎ Mme de Gacenove d'Ariens, qui est d'accord ayec Mme de Boigne sur la maussaderie de Mme de Montmortncy.
ientiaire et enfin d'ambassadeur de Suède en France. Mais s'il recherchait l'ambassade, il visait aussi un autre but. Généreux, prodigue, aimant la vie large et facile et, d'ailleurs, criblé de dettes, il n'avait trouvé d'autre moyen d'accommoder ses affaires que de prétendre, suivant l'jusage, à la main d'une riche héritière, et ses amis avaient jeté pour lui les yeux sur la fille du banquier Necker. Après des négociations aussi longues et aussi compliquées que s'il se fût agi d'un traité diplomatique, M. de Staël était parvenu au comble de ses vœux. Le samedi 14 janvier 1786, dans la chapelle de l'ambassade de Suède, avait été célébré, avec toute la pompe convenable, le mariage de Germaine Necker avec le baron de Staël ; et de ce jour avait commencé pour tous deux une vie d'infortune et de misère.
Il est délicat pour l'historien de prendre parti dans un semblable conflit. Sait-on jamais toutes les tristesses d'un mariage où
règne la discorde? Et qui peut dire avec certitude les torts de chacun des époux? Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il était difficile de trouver un mari qui convint à une personne aussi adulée que Germaine Necker, et que, en tout cas, ce n'était pas M. de Staël. Mlle Necker était, comme le dit Mme de Bouffie rs (1) , parfaitement gâtée sur l'opinion de son esprit, impérieuse à l'excès, enivrée de l'encens qu'on lui prodiguait. A de telles femmes, il faut ou bien un homme supérieur dont elles s'éprennent, qui les domine et flatte leur vanité ; ou bien un personnage insignifiant qu'elles traînent à leur suite^ qu'elles élèvent jusqu'à elles et tirent, pour ainsi dire, du néant (2) .
M. de Staël n'était, pour son malheur, ni l'un, ni l'autre. C'était un fort bon homme
(1) Dans ses lettres à Gustaye III, roi de Suède.
(2) Tel le jeune lieutenant de Rocca, qui fut l'amant soumis, puis le mari de Mme de Staël et qu'elle aima passionnément.
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et un fort honnête homme> d'esprit ordinaire, de caractère bienveillant et aimable, qui fit rimpossible pour concilier ses devoirs de mari et ses fonctions de diplomate, et qui déploya, dans cette rude besogne, une patience à toute épreuve. Dans un siècle où rinfidélité conjugale était de règle dans la haute société, il se donna le ridicule impardonnable d'aimer sa femme et de Taimer tt à la folie » (1) : il souffrit de ses infidélités. Gomme elle ne Taimait pas, elle se montra hautaine, méprisante, Taccabla de ses dédains, et il en fut profondément malheureux. Il connut le supplice d'être le mari d'une femme célèbre, de suivre, abattu, craintif, le cortège de ses admirateurs. Pour s'étourdir peut-être, il se jeta dans le jeu, la dépense, les largesses de toutes sortes, et il eut le tort de compter sur
(i) Gouyeraeur Morru, Journal (Pion, 1901), p. 127. — Cf. Rosalie de Gonstaitt, lettre du 27 Dovembre 1796. #
sa femme et sur ses beaux-parents pour payer ses dettes sans cesse renouvelées. Il enchaîna ainsi sa liberté et il acheva de s'aliéner Mme de Staël qui, en vraie fille de banquier, pratiquait Tordre et l'économie et reprochait à son mari de dilapider le bien de ses enfants. Mais avait-elle le droit de se montrer sévère pour un homme abandonné à lui-même, qui fit preuve à son égard de beaucoup de générosité et de longanimité, et qui ne manqua pas une occasion de la défendre contre les persécutions, trop justifiées, dont elle fut victime?