CHAPITRE VI
Au commencement de Tannée 1797, Mme de Staël était à Hérivaux avec Constant, et elle attendait tranquillement, dans cette campag^ne, que le Directoire lui permit de rentrer à Paris; elle y demeura jusqu'au mois de mai. Chose curieuse! Après le premier moment de désespoir, Mathieu semblait avoir pris son parti de la situation, et il était allé, lui aussi, à Hérivaux rejoindre Benjamin et son amie. M. de Montmorency avait pour lui-même des principes de religion et de moralité très fermes; mais, quand Tamitié était en jeu, il ne résistait guère.
Comme Tiberge, dans un roman célèbre, il prêchait, il sermonnait, mais il cédait toujours. Puis Mme de Staël aYait une façon à
elle d'embrouiller le devoir et la passion, qui finissait par aveugler les plus clairvoyants. Et enfin Mathieu savait bien qu'il était rhomme en qui elle avait le plus de confiance; il gémissait de ne pas suffire à son ardente imagination; mais il était le confident nécessaire de toutes ses tristesses; et il avait fait à la charité chrétienne, à l'amitié, le sacrifice de ses répugnances.
Il était donc installé à Hérivaux, entre Constant et Mme de Staël, quand il écrivait à Mme Necker de Saussure la lettre suivante :
« Hérivaux, ce 21 février 1797.
« Vous ne m'écrivez plus, depuis que je puis parler de vous plus souvent et plus à mon gré. C'est bien aussi ce que je fais :
mais est-ce un dédommagement suffisant?
En est-il un possible, puisque la présence de notre aimable amie elle-même n'empêche pas de vous regretter! Je ne fais
qu'associer mes regrets à ceux qu'elle est plus que personne digne de sentir. Nous, sommes depuis trois jours tête à tète dans le désert dont elle vous a peut-être fait la description, ce qui lui donne encore plus de peur des voleurs que de Fennui. Vous seriez si bien en tiers au milieu de nous deux! Vous doubleriez les facultés de chacun de nous; vous me rassureriez sur la crainte que j'ai quelquefois de ne pas suffire à son ardente imagination. Le trop grand calme qu'elle reproche à mon système actuel, et qui est au moins un beau défaut, me donne cependant une certaine méfiance sur mes moyens de lui être agréable, méfiance sans laquelle mon amitié et ma sauvagerie seraient parfaitement heureuses, et ne désireraient pas ici une autre personne que vous. Mais vous, qui savez toujours faire si bien le traité entre la raison et le sentiment, vous qui vous associez à tout ce que le cœur peut sentir, à tout ce qjue
Tesprit peut concevoir, pourquoi faut-il que vous soyiez si loin? Ne réaliserez- vous jamais mon roman de réunion auprès de Paris?
Vous ne parviendriez peut-être pas à rendre notre amie complètement heureuse. J'en perds chaque jour Tespérance qu'elle ne semble même plus entretenir; mais vous lui rendriez plus doux cet état intermédiaire, auquel elle se résigne, entre ses anciennes idées et le sacrifice total des plus agréables chimères. Celui qui a pris une si grande part dans sa vie actuelle me devient sacré sous ce rapport, sans que j'aie ni plus d'inclination pour son caractère, ni moins d'estime pour son esprit.
« Il va nous en donner une nouvelle preuve , de cette dernière et incontestable qualité, par un ouvrage où votre cousine trouve un prodigieux talent, mais le résultat ne sera pas moins d'ennemis que de succès (1).
(1) Il s'agit de la brochure de fienj. CoirsTiiiT, Det réactions politiques, qui allait paraître au mois d'avril 1797.
tt Je finis ici un autre grand ouvrage qui est écrit dans un sens diamétralement opposé (1). Mes regrets sur le passé me rendent suspect dans mon jugement. Mais je voudrais bien connaître le vôtre. Tout ce qui vient de vous a un si grand intérêt. Je voudrais connaître vos occupations habituelles. Je vous suis à Montchoisy (2) : je voudrais vous suivre partout puisque vous ne voulez pas venir dans notre France. Que de choses mal arrangées! Il ny a de bon que Fattente de ce qui sera plus parfait.
Vous voyez où je veux vous entraîner : vous n*en êtes pas bien loin. Pardonnez-moi de vous vanter ce dont je me trouve bien : et croyez à la profondeur du sentiment qui dirige si souvent ma pensée vers vous. »
Mme Necker de Saussure, comme on le
(1) L'ouvrage de Neg&er, De la Révolution françaiêe^ dont l'extrait te trouve dans le Journal de Parit du iS février 1797.
(î) La terre de« Gazenove d'Arien», prêt de Lausanne,
voit par ce& dernières lignes, n'était pas encore arrivée, à cette époque, au sentiment religieux, qui remplit les dernières années de sa vie. Mathieu, tout occupé qu'il était de Mme de Staël, ne négligeait pas la conversion de la cousine. Sans se lasser, comme plus tard avec Mme Récamier, il donnait à la fin de chaque lettre ce que Sainte-Beuve appelle le a coup de cloche » »
Au mois de mai 1797, Mme de Staël avait enfin quitté Hérivaux pour passer quelques jours chez Mathieu à Ormesson (1). Dès le mois de février, celui-ci pensait à Tenlever à Constant, cherchait pour elle une retraite près du château deDampierre, qui appartenait à son beau-père, le duc de Luynes.
Talleyrand, de retour à Paris où il végétait en attendant la fortune, écrivait plaisamment à Mme de Staël : « Mathieu est fort content de son projet de maison pour vous.
(1) Cf. le journal U Thé, da IS mai 1707.
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Être à deux lieues de Dampierre lui parait une faveur bien décidée, et cest la seule qu aujourd'hui il eût osé vous demander! (1) »» Enfin elle était venue à Ormesson, à la g^rande joie de Mathieu, puis de là, était rentrée à Paris.
La situation était, pour elle, bien difficile. On était en pleine réaction royaliste. Mme de Staël et Constant étaient attaqués par les journaux de la façon la plus grossière. Benjamin ne parvenait pas, malgré toutes ses intrigues, à se faire reconnaître citoyen français. Talleyrand, désespéré, à bout de ressources, se déclarait prêt à se tuer, s'il n'obtenait du Directoire une place. Mme de Staël, malgré ses opinions républicaines, était fort mal en cour; Barras, seul, la protégeait; les autres se méfiaient d'elle. Rewbell surtout l'avait en horreur, elle et Talleyrand, dont elle voulait faire un ministre.
(1) Du 18 férrier 179T.
Enfin elle était fort inquiète des dispositions de M. de Staël, qui, après avoir fait preuve d'une tolérance infinie, jugeait que Téclat du scandale devait amener une rupture et annonçait sa résolution comme prochaine. Il n'était plus, comme on sait, ambassadeur, et vivait à Paris, misérable* ment. Il avait renvoyé ses domestiques, empruntait de Targent à 3 pour 100 par mois, vendait le vin de sa cave (1). Mme de Staël lui avait coupé les vivres, et ce grief, joint à tant d'autres, exaspérait son ressentiment. Mathieu, s'employait de son mieux pour éviter le divorce ; mais ses préoccupations étaient grandes. Il écrit à Mme Necker de Saussure :
« Paris, ce 1*** juin 1797.
« ... Je l'ai examinée davantage pendant ces derniers jours que nous avons passés
(i) Revue bleue du 17 juin 1905 : Lettre$ à Niit von Rotenstein.
Iê4 MATHIEU DE MONTMORENCY
dans un ermitag^e (1) , parce que le bruit de la ville ne laissera pas de nous séparer un peu, parce qu'il rendra surtout moins sensible la disposition du fond de Tàme. Elle n'a point regretté la campagne. Elle se pique, comme vous savez, du triste avantage de ne pas Taimer; et il faut convenir que, par une injuste nécessité, on a fait tout ce qu'il fallait pour ne pas la raccommoder avec la solitude. Mais cette capitale tant désirée, où elle est depuis deux jours, ne s'est pas embellie à ses yeux en se rapprochant. Il entre là véritablement un peu de ces embarras, de ce mécontentement d'amour-propre, que vous avez deviné porter sur Benjamin. Mais il n'est pas exact qu'elle l'en aime moins. Elle trouve dans la générosité un motif de plus pour le défendre. Elle rattache au même sort avec quelque vraisemblance plusieurs de ses anciens amis,
(1) A OriuetsoD.
que ne favorise guère Topinion chaque jour croissante dans notre léger Paris. Son imagination, si active pour leurs intérêts, grossit les probabilités et les chances funestes d'un avenir tout à fait rétrograde : si bien que ce qui domine le plus en elle, ce qui a peutêtre fait le plus de progrès depuis que vous l'avez quittée, c'est une opinion politique fort exaltée et animée par la résistance, par l'intolérance du parti contraire, une opinion qu'elle dissimule quelquefois, mais qui n'en fait que plus de progrès intérieurs, et qui l'attache aux amis dont l'opinion est la même.
« Ainsi vous voyez que celui auquel l'absence n'est pas favorable dans votre opinion, n'a encore rien perdu dans la sienne. Je crois également qu'il ne peut plus rien y gagner, et que le moment dangereux est passé. Mes inquiétudes réelles à cet égard ^s'effacent tous les jours. Il ne reste que le mal déjà fait des apparences et du bruit
public. Ce qu'on appelle les salons sont prévenus contre Benjamin au delà même du portrait très piquant que vous en faites de loin, et ce n'est pas peu dire. Lui s'en console très facilement et n'est pas même fâché de trouver là un prétexte pour suivre ses goûts et y aller un peu moins.
tt Quant à notre amie, les salons lui déplaisent sans qu'elle ait la force d'y renoncer. Elle n'abandonne ni ses principes, ni ses amitiés; mais en dernier résultat, elle est plus inquiète, plus mal à son aise, souvent même plus malheureuse. Vous savez comme sa tête vive la conduit rapidement dans cette triste carrière. Tout se convertit en peine pour elle, comme, par exemple, cette annonce de séparation qu'elle avait désirée dans un autre temps, et qu'elle aurait défendue contre nos remontrances. Vous me faites une terrible responsabilité, en me chargeant d'empêcher un éclat toujours fâcheux.
Cependant ce n'est pas dans notre amie que
je trouve le moins de dispositions à Téviter. Mais je n'ai pas encore pu bien démêler quel est le motif du mari. Je causerai avec / lui, je l'observerai encore, et comme vous imaginez, je ne négligerai rien pour que .' cette époque du mois de septembre et d'octobre se passe simplement. 11 est question de retourner alors en Suisse : c'est peut-être plus raisonnable. Mais la raison m'impose de terribles sacrifices, si elle part, et que vous renonciez à venir. »
Quelques jours après, le 8 juin, Mme de Staël mettait au monde une fille, qui reçut le prénom d'Albertine (I). Mathieu, qui avait tous les dévouements, était accouru, fort inquiet, au chevet de l'accouchée. Mais tout s'était bien passé. M. de Staël avait été correct, « sans expression vive de sentiment » . Franchement, on ne pouvait lui demander davantage.
(1) La future duchefse de Broglie.
lOê MATHIEU DE MONTMOBBNGY
« Paris» ce 9 juin 1707.
a Je suis heureux d'être aujourd'hui le secrétaire de notre amie, et de vous écrire à côté de son lit qu'elle est accouchée hier matin à dix heures d'une petite fille, qu'elle est bien ce matin et que ma pensée comme la sienne se dirige d'abord vers vous. Je n'ai pas eu l'esprit de me trouver ici pour le moment même. Je suis revenu le soir de la campagne pour apprendre que ce cruel moment était passé. J'en suis doublement content, parce qu'elle ne laissait pas de le redouter. Elle me dit elle-même que son mari a été bien, sans expression vive de sentiment, mais avec de l'intérêt et du soin. Je me dépêche de finir ma lettre, parce que je veux qu'elle vous arrive par ce courrierci, en même temps que M. Neckerjrecevra celle du mari.
a Que n'avons-nous ici les soins de la plus
aimable cousine? Les miens y suppléeront bien mal. Je veux cependant être pédant ces deux jours-ci pour Tempêcher de recevoir autant de monde qu'elle en aurait envie.
Adieu; il n'y a pas de raison pour que ce ne soit moi qui ait le bonheur de vous donner des nouvelles de notre amie, jusqu'à ce qu'elle puisse écrire. C'est bien aujourd'hui que je ne vous ai parlé que d'elle. Mais c'est là parler de vous. »
Un nouvel orage allait séparer Mathieu de Mme de Staël. M. de Montmorency allait revoir plus tôt qu'il ne le pensaitcette Suisse, où jadis il avait trouvé asile.