‹ Mathieu de Montmorency et Madame de StaëlChapitre 8 sur 38 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

En France, le moment de la crise approchait : un conflit entre républicains et royalistes était inévitable. Mme de Staël avait pris depuis longtemps son parti ; ses sentiments politiques, son intérêt, celui de ses amis, de Benjamin Constant, deTalleyraûd, qu'elle avait fait nommer ministre des Relations extérieures, tout la portait à soutenir le coup d'État, qu'une partie du Directoire préparait contre les Conseils. Suivant un mot connu, elle n'avait pas voulu le 19 fructidor, mais elle avait fait le 1 8 ; et cette subtile distinction ne suffisait pas à consoler M. de Montmorency, qui voyait ses amis déportés ou proscrits et qui, lui-même, avait dû de nouveau franchir la frontière.

Avec sa mère, Mme de Laval, averti probablement par Mme de Staël, il avait quitté Paris quelques jours avant le 18 fructidor et s'était réfugié au hameau de Ghavannes, dans cette paisible retraite des bords du lac de Bienne, où, deux ans auparavant, avec Narbonne, Jaucourt, Mme de La Châtre, il avait coulé des jours tranquilles, en attendant le moment de rentrer en France. Mais il était alors dans un état d'esprit bien différent. Il était en proie à une profonde douleur en pensant à cette nouvelle et terrible secousse qui déchirait son pays, à Tesprit de la Terreur qui semblait renaître . Il souffrait surtout j usqu'au fond de Tàme de la situation où s'était mise Mme de Staël, que les royalistes, les amis de Mathieu, avaient en exécration pour la part qu'ils lui attribuaient dans les derniers événements. Elle faisait, il est vrai, les plus grands efforts pour sauver les victimes, pour repécher, comme disait Talleyrand, | ceux qu'elle avait noyés la veille. Mais on

lis MATHIEU DE MONTMORENCY

ne lui savait aucun gré de 8a générosité, qu'on taxait de fausseté et d'hypocrisie; et elle n'était pas mieux en cour auprès des républicains, qui s'irritaient de ses appels à la pitié. N'est-ce pas le sort ordinaire des modérés en temps de troubles civils? Et, dans ces terribles convulsions, y a-t-il place pour les sentiments les plus nobles du cœur humain?

Donc, M. de Montmorency s'effrayait de tant de haine, que Mme de Staël, imprudemment, accumulait sur sa tète, et il n'avait qu'une pensée : rentrer en France pour la protéger contre elle-même et contre ses ennemis. Elle lui avait écrit qu'il pourrait revenir, à condition d'être seul, sans compagnon; il se réjouissait de ce prochain retour. Avant d'avoir reçu cette lettre, il écrivait à Mme Necker de Saussure pour lui faire part de ses inquiétudes.

« Chavannes, ce dimanche soir.

(1797, après le 18 fructidor.)

«... Je veux seulement me hâter de confier à votre amitié les deux sentiments qui m'oppressent : Tun est une peine profonde sur le malheur de mon pays, sur celui qui menace tant d'innocents et parmi eux des parents et des amis à moi, sur la douleur de quitter ma mère inquiète et de partir sans vous avoir encore vue; Tautre peine, qui surtout ne peut être exprimée tout entière qu'à vous seule, est la position où je vais retrouver notre amie, la funeste victoire, dont son nom et son opinion auront tout l'odieux, tandis que son cœur la déteste sûrement aujourd'hui et que son infatigable obligeance cherche à l'expier, au moins visà-vis de quelques individus. Je n'ai point encore reçu ses lettres; mais je ne doute pas qu'elle n'ait eu le besoin de me donner tout de suite un conseil sur mon retour. Le

seul qui me convienne est de me rapprocher d'elle, et de lui offrir quelque occasion de plus de réparer par du bien individuel cet affreux mal général. Elle entre sûrement pour beaucoup dans les motifs qui pressent mon retour, quoiqu'il y en ait d'autres tirés de ma famille et de la position de mes affaires. Mais j'emporte la disposition d'un grand repoussement (?) contre ces tyrans si perfides sous le nom de république et de liberté, contre ces affreux rénovateurs du 31 mai, qu'ils ont tant pleuré. Il me semble qu'excepté mon amie, je ne voudrais plus voir aucun de ceux qui ont le moindre rapport avec les auteurs d'un tel désastre. Je la plains, je la pleure; enfin je craindrais vaguement que ce dernier coup ne portât quelque atteinte à notre inaltérable amitié. Jugez si je dois souffrir. Je n'ai de ressource que dans le principe, qui du moins ne change pas, de ce calme que vous pourriez trouver un peu changé aujour-

d'hui. J'espère que la Providence me guidera et sauvera notre amie. Si vous recevez une lettre d'elle, daignez m'en faire part tout de suite. Je n'ai pas encore pu fixer le jour de mon départ, parce qu'il dépend de quelques précautions de prudence. Ces derniers moments sont bien tristes. »

Quelques jours après, il annonce son prochain départ pour la France, et le lendemain il reçoit la lettre attendue avec tant d'impatience. Avant de partir, prévoyant le retour en Suisse de Mme de Staël, il la confiait à Mme Necker dans les termes de l'amitié la plus noble et la plus exaltée.

« Chavannes, ce jeudi.

(Probablement le 14 septembre 1797.)

tt Je pars après-demain samedi. Je suis dans la même attente pour les nouvelles de notre amie, dont je n'ai pas reçu encore un

mot depuis le mouvement. Sa position personnelle n'a rien aujourd'hui d'effrayant pour la sùretéy mais une inquiétude vague et la crainte des méchancetés me dominent. »

« Ce yendredi 15.

tt Cette ancienne habitude de me fier à l'esprit comme au cœur de notre amie, m'aurait montré de l'inconvénient dans une démarche entreprise même pour elle, mais contre son avis. Sa lettre du 9 que j'ai reçue hier lève tous ces doutes. Elle me mande d'arriver sans aucun compagnon de voyage et par une terre que nous avons sur le chemin. Mon homme d'affaires, que je dois y trouver, me mande la même chose. Notre amie prendrait la direction de cette terre, si elle était obligée de partir avant mon arrivée, qu'elle voudrait attendre, pour passer seulement trois ou quatre jours avec

moi. Elle présente son voyage prochain en Suisse comme une chose indubitable (1).

C'est bien encore là un sacrifice : mais il est commandé par les motifs les plus sacrés, par toutes les convenances de sa position, qui pourra échapper ainsi à toute idée d'association avec ces abominables gens.

u Du reste, dans cette lettre très courte qui ne songe qu'à moi, qui est déjà contournée par la prudence ou plutôt par la terreur, elle se peint tout de suite telle que vous savez si bien la deviner. Elle me dit que nous n aurons jamais été plus d'accord^ que tout ce qui nous séparait a disparu. Oui, il n'y a que nous qui sachions bien la connaître : et quel besoin, quel devoir, quel bonheur de la dérober aux inconvénients même de ses grandes qualités ! Elle m'était

(i) C'était, en effet, l'intention de Mme de Staël. Mais elle ne revint à Coppet que le 22 janvier 1798. (Lettres à MeUter, p. 148.)

déjà confiée par son sentiment, par le mien, par tous les liens que la Providence a formés entre nous. Elle m'est confiée par vous aujourd'hui ; c'est comme une nouvelle sanction de cette indissoluble amitié. Soyons toujours trois, sans cesse occupés du cœur le plus malade, ou de la position la plus pénible. Il est vraisemblable que ce sera toujours elle, d'après la confiance que nous inspire le parti que nous avons pris, vous et moi. Mais notre vocation en amitié n'en est que plus touchante et plus désintéressée. « Je vais bientôt la reconfier à vous. Ce sera un emploi moins agité, mais presque aussi difficile et aussi digne de vous, que de lui faire supporter la retraite. Quand elle vient la chercher, quand elle veut s'éloigner de moi, jugez donc si je puis douter que ce soit la raison la plus sévère qui me rappelle. Il faut le prononcer cet adieu que je sentirai chaque jour dans les cruelles privations auxquelles la prudence va nous

condamner pendant quelques mois. La restriction inquisitrice des correspondances avec les émigrés m'oblige de suspendre la nôtre, jusqu'à ce que je vous aie écrit, ou que notre amie vous ait indiqué un moyen.

« Je pars demain avec le regret de voyager beaucoup moins vite qu'autrefois. Je pars avec celui de vous avoir si peu vue, avec des vœux constants pour votre bonheur, avec la pensée- et le besoin de l'amitié que vous me promettez. Gomme les adieux, dont je voudrais adoucir l'affliction à ma mère, ne me laisseront sûrement pas le temps d'écrire encore aujourd'hui à M. Necker, voulez-vous bien lui confirmer tout de suite mon départ que je lui annonçais hier, et lui mander que la lettre de sa fille, du 9, ne contenait d'autre détail public que la nomination vraisemblable de Garât au Directoire? J'emporte une profonde reconnaissance de ce que M. TTecker a été pour moi

dans ces moments-ci. Il faut féliciter les Suard dans leur malheur (1) ; mais tant d'autres hommes intéressants, que j'ai laissés au faite du pouvoir politique et dans une téméraire confiance, condamnés au supplice prolongé de Madagascar, et leurs femmes, leurs enfants ! v

a Soyons toujours trois, sans cesse occupés du cœur le plus malade ou de la position la plus pénible. Il est probable que ce sera toujours elle. «Paroles vraiment admirables, qui expriment le besoin de sacrifice, Tardeur de charité et de dévouement qui animait le cœur de M. de Montmorency. L'amitié, a dit un ancien sage, est une vertu, ou du moins elle est toujours unie à la vertu. Qui donc,, mieux que

(i) M. et Mme Suard ayaient trouvé asîFe chez Necker, au château de Coppet, au moment du 18 fructidor. Ils séjournèrent quelque temps en Suisse» puis, quand la Suisse fut envahie par les troupes françaises en 1798, ils passèrent en Allemagne.

ET MADAME DE STAËL Itl

M. de Montmorency, pourrait prouver la vérité de cette maxime? Mais il est juste de placer, à côté de son austère figure, le doux et charmant visage de la femme, qui tempère de sa grâce et de son sourire ce que cette vertu a parfois chez lui d'un peu morose.

Rentré en France à la fin de septembre 1797, M. de Montmorency passa quelques jours avec Mme de Staël à Ormesson, puisque celle-ci écrit de cette retraite, le 19, à Rœderer. De là, il se réfugia à Éclimont, chez son beau-père, le duc de Luynes.

Une insurmontable mélancolie s'empara de lui (l). Tout Vj prédisposait : la situation politique de la France, celle de Mme de Staël, ses chagrins intimes. Il tomba malade. Sa maladie fut longue et cruelle, et le résultat le plus certain fut d'exalter encore chez lui l'ardeur de la foi religieuse. Il crut

(1) Discours de réception d'Alexandre Guiraud à l'Académie firançaiie (juillet 1826).

plus fermement encore que Dieu lui ordonnait d*expier ses erreurs passées et il sortit de cette crise, non pas plus sincère, — cela était impossible, — mais plus religieux encore et plus impatient de sacrifice.

Il faut avouer que le ciel lui offrait, en Mme de Staël, de quoi alimenter ce premier besoin de son âme. La vie de cette femme était une perpétuelle tragédie. Elle passait et repassait la frontière, sans cesse pourchassée par le Directoire, comme elle le fut plus tard par Bonaparte. Récemment, en janvier 1798, elle avait été exilée pour ses intrigues : ne s*était-elle pas mis en tête d'empêcher l'invasion du canton de Vaud et de la Suisse par les troupes françaises? (1) Elle avait essayé, mais en vain, de persuader le gouvernement et Bonaparte lui-même.

Depuis ce temps, elle vivait à Goppet, dans

(i) Cf. Mme de Staèl et Napoléon, p. 10.

un calme apparent, tout occupée de l'éducation de ses enfants. Mathieu s'en réjouissait. Mais il apercevait à l'horizon un nuage toujours menaçant : c'était M. de Staël. Il venait d'être accrédité de nouveau par son gouvernement auprès de la République française, en qualité d'ambassadeur extraordinaire (janvier 1798), et le pauvre homme n'avait qu'une crainte : c'était que safemmel ne vint troubler une situation qu'il avait eu | tant de peine à reconquérir. Il était bien décidé, cette fois, au divorce. Mme de Staël le savait et se tenait coite. M. Necker, déjà fort éprouvé par la mort de sa femme, était accablé de douleur et faisait l'impossible pour éviter un scandale. M. de Montmorency faisait allusion à cette situation dans une lettre à Mme Necker de Saussure, écrite, en termes convenus, avec prudence, pour ne pas éveiller les soupçons de la police du Directoire.

lU MATHIEU DE MONTMOREMCYv

« Le 10 juin 1798.

A Je ne vous ai pas encore parlé de

cette amie qui est souvent en tiers dans nos pensées. Elle n'a jamais été étrangère à tout ce qui est sentiment. Je sais qu'elle Test moins que jamais aux occupations de la solitude et à l'intérêt de l'éducation de ses enfants. Vous me donnez là-dessus de bonnes garanties, qui me font grand plaisir.

Elle a éprouvé un moment d'incertitude, qui a renouvelé les anciennes angoisses. Mais la visite de celui que vous jugez à merveille va les terminer (1) . Je ne concevais pas qu'il pût dans aucun temps suffire à son bonheur à elle ; je voudrais que du moins il n'y nuisit pas. Il faut lui rendre la justice qu'il a été fort bien dans cette dernière occasion de dévouement.

Les moments où cet homme bizarre n'a

(1) Benjamin Constant.

point de succès sont ceux où je Taime le plus, parce qu'alors je le plains davantage.

Il m'a tout Tair d'appeler souvent ce genre d'affection de ma part. Sa présence vous a fait quelquefois le même, effet, à ce qu'il me semble.

« J'ajoute un seul mot sur notre amie que je nomme toujours à part. La chose que je crains comme vous pour elle dépend uniquement de l'intérêt politique de son associé (1). Il n'a point dans ce genre d'autre sentiment que la résolution de ne pas compromettre son commerce, si on le met dans l'embarras. C'est un motif de plus pour le parti qu'elle a pris et dont le sacrifice pèse surtout sur moi (2) . Adieu, je ne sais jamais vous exprimer mes sentiments dans une phrase de fin de lettre. »

(i) L'associé, c'est le mari, M. de Staël. La maison de commerce, c'est l'ambassade de Suède.

(2) Le parti de se retirer à Goppet. Elle n'y resta pas longtemps; en juillet 1798, elle était de retour en Fnmre.

En juillet 1798, Mme de Staël quittait Goppet. Malgré ses belles résolutions et le désir bien évident de M. de Staël, elle revenait en France, s'installait, non pas à Paris, mais aux environs, à Saint-Ouen^ dans la campag^ne qui appartenait à son père et que la République lui avait rendue, Necker ayant été rayé de la liste des émigrés. M. de Staël était engagée dans de longues et difficiles négociations diplomatiques, qui, par le mauvais vouloir des deux gouvernements, devaientaboutiràunéchec. Constant, ambitieux désenchanté et morose, vivait dans la retraite ; le Directoire se méfiait, ne voulait pas de ses services. Mathieu, seul, était presque heureux. Il Feùt été tout à fait, si Mme de Staël ne lui eût fait la guerre : elle voulait Tarracher à son goût pour la solitude, le traîner dans le monde. C'était pour M. de Montmorency, un sujet d'étonnement perpétuel que Textraordinaire vitalité de son amie : ce besoin de mouvement le con-

fondait. Il n'aspirait, pour lui, qu'à vivre dans un désert entre les deux cousines, Mme de Staël et Mme Necker, a à réunir une bonne fois, comme il disait, nos peines, à partager nos consolations (1). » C'était le paradis rêvé sur terre, en attendant l'autre Mais cette félicité paraissait un peu fade à Mme de Staël.

Cependant ce sage directeur écrivait à Mme Necker :

« Sainft-Ouen, ce 4 septembre 1798.

« Le bulletin moral de notre amie est beaucoup plus satisfaisant que celui que vous me donniez dans les derniers temps de son séjour auprès de vous. Elle a la confiance dans ce voyage-ci, et depuis l'heureux succès de son affaire (2), elle prononce le mot de bonheur avec un positif qui me

(1) Lettre du 10 avril 1709.

(S) La radiation de Necker de la liite dei émigrés.

cause, dans sa bouche, une sorte d^éionnement mêlé de plaisir, quand je pense à la vivacité de son imagination et à son ancienne facilité à se tourmenter. Je crains d'être presque actuellement le côté le moins bon de sa vie d'amitié; elle ne vous aura pas épargné ses plaintes sur ma sauvagerie, sur mes goûts de retraite qui peut-être augmentent sans que je m*en aperçoive. Mais aussi pour me préserver d'être sauvage, il faudrait me présenter autre chose qu'une politique qui n'est plus à mon usage, et des restes décolorés d'un monde que depuis longtemps j'avais commencé à apprécier. »

Certes, sans partager les idées de M. de Montmorency, on ne peut que s'étonner du démon intérieur qui poussait Mme de Staël à revenir chaque année en France, d'où, chaque année, elle était régulièrement expulsée par le gouvernement de la République. Mais Paris l'hypnotisait; cette grande

ville lui paraissait le seul théâtre digne de sa renommée. Les sermons de M. de Montmorency venaient se briser contre cette opinion bien arrêtée : comme il le disait luimême, elle préférait « plus de chagrins et moins d'ennui. >•

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