X. GERBERGE DE DROSENDORF
Quelques-uns d'entre mes lecteurs (et c'est peut-être le plus grand nombre) s'étonneront sans doute de voir nos derniers chapitres remplies de diableries, de conjurations, d'apparitions, d'évocations et d'hallucinations fantastiques qui ne ressemblent pas mal à des récits de veillées ou à des contes de bonnes femmes. Hé! bon Dieu! qui donc aujourd'hui croit aux sorciers, aux nécromanciens, aux enchanteurs, aux charmes, aux philtres et au commerce avec le démon? Voulez-vous donc, me dira-t-on, nous ramener aux extravagances de Martin del Rio1, aux légendes populaires, aux histoires de nourrices? Voulez-vous empêcher de dormir les bonnes gens de la campagne, qui craignent le loup-garou, et les petits enfants qui tremblent aux récits de liarbe bleue. Allez, bonhomme, à d'autres... ce style-là n'est plus de saison.
A cela, je répondrai qu'avant de mépriser si fort les anciennes croyances, il faudrait que chacun mît bien la main sur la conscience et se demandât sérieusement, s'il ne serait pas, par hasard, au moins aussi crédule qu'on l'était autrefois. Dites-moi donc un peu ce que c'est que ce Mesmérisme, ce Spiritisme, ce Médium dont on nous étourdit de nos jours? Qu'est-ce que ces tables qui tournent, qui parlent, qui prédisent l'avenir? Qu'entendez-vous par ces somnambules qui voient au travers des murailles, qui lisent avec le coude, qui savent ce qui se passe à vingt, trente et quarante lieues de l'endroit où ils sont, qui lisent et écrivent sans savoir une lettre de l'alphabet; qui, sans connaître un mot de médecine, indiquent toutes les maladies du corps humain, rélèvent leurs causes, donnent des recettes rédigées en langue
(1) Jésuite fort savant, qui, vers la fin du xvie siècle, écrivit un ouvrag» sur La magie. (Disquisitionea Maglcœ.)
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médicale, avec les termes techniques, gréco-arabes de la science? Que veulent dire ces évocations des esprits, ces réponses faites par des gens morts et enterrés, ces prédictions touchant les événements futurs? Qui donc évoque ces ombres? Qui donc les fait parler? Qui donc leur révèle l'avenir? Qui donc les pousse à blasphémer comme ils font contre Dieu, les Saints du ciel et les sacrements de l'Eglise?
Allons, esprits forts, pourquoi cet embarras et ce silence affecté? Hé! me dites-vous enfin, ce sont mystères de la nature, lois inconnues, don de lucidité d'un sens caché dans l'organisme humain; agilité du fluide magnétique; subtilité nerveuse ; sensibilité de l'optique et de l'acoustique; effets secrets de l'électricité ou du magnétisme sur le cerveau, le sang ou les nerfs dans toutes les parties vitales; puissances et forces étranges de la volonté et de l'imagination.
Enfants, ce sont là des mots vides de sens, phrases ronflantes, ambages, rébus et logogriphes que vous ne comprenez pas vousmêmes. Voici toute la différence qui existe entre notre manière de voir et celle de nos pères : c'est que pour nier un mystère, nous en admettons cent plus obscurs encore, tandis qu'ils appelaient les choses par leurs noms et qu'ils disaient que le diable est le diable. Nous voulons absolument attribuer à la nature des forces qu'elle n'a pas et qu'elle ne peut avoir; tandis que nos aïeux, plus sages et plus sincères que nous, disaient tout simplement qu'il y avait des choses surnaturelles et ils les traitaient franchement de diableries.
Il faut reconnaître cependant que, moins versés que nous ne le sommes dans la connaissance des phénomènes physiques, nos aïeux ont pris quelquefois pour merveilles des faits qui ne sortent pas de l'ordre naturel. Mais, par contre, nos modernes ne prenaient-ils pas pour les effets mystérieux des lois secrètes de la nature, les artifices étranges de nos magnétiseurs, et leurs opérations vraiment diaboliques? Les hommes du vieux temps qui se disaient chrétiens, savaient très-bien qu'il existait de certains signes, de certaines conjurations, des partes enfin au moyeu desquels le démon pouvait être contraint d'apparaître, de répondre, de décevoir l'imagination en l'excitant de mille manières, et en faisant surtout le plus de mal possible aux imprudents qui
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s'adressaient à lui. Reconnaissons donc franchement que nous aussi nous avons de nos jours, et en plus grand nombre que jadis, des nécromanciens, des enchanteurs et des sorciers; avec cette différence, toutefois, que nos pauvres ancêtres avaient ces maléfices en horreur, qu'ils ne s'y livraient que dans le plus grand secret, au milieu des ténèbres, dans des grottes profondes, sous l'ombrage de sombres forêts; ajoutons qulls s'en repentaient souvent, s'en confessaient, en faisaient pénitence, tandis que de nos jours, ces choses-là se pratiquent dans nos salons dorés, sous les yeux de tous, en présence de jeunes filles, de jeunes enfants, de mères de famille, sans en faire scrupule et en déplorant sérieusement les superstitions du moyen âge
Soyez-en sûr, cher lecteur, de tout temps les hommes ont voulu avoir affaire au démon, et ce tentateur, pour peu qu'on l'accueille et qu'on lui prête une oreille complaisante, se transforme da mille manières. Dans les siècles de l'idolâtrie, il vivait en étroite société avec les Oracles, les Pythonisses, se montrant sous les figures de colombe , de pie, de coq, de serpent, et chantant des vers fatidiques. Au moyen âge, pour mieux se soumettre les peuples grossiers, il faisait le terrible et n'apparaissait que sous des formes effrayantes; ou s'il se faisait petit quelquefois au point de pouvoir se loger dans des cheveux, s'enfermer dans des flacons, dans des breuvages que les magiciens donnaient aux simples, c'était toujours en conservant sur eux l'empire de la terreur. De nos jours, au contraire, il se conforme au goût du siècle, il va dans le monde, fréquentant les assemblées de bon ton, tour à tour dormant avec les somnambules, dansant avec les tables, écrivant avec les guéridons. N'est-il pas aimable, répondez? II n'épouvante plus personne. Il s'habille à l'américaine, à l'anglaise, à la parisienne, à l'allemande : il porte barbe et moustaches, et fait tant de frais d'esprit qu'en vérité ce serait pécher que d'en dire du mal. Imaginez-vous qu'il est si charmant que telle dame, qui se pique encore de religion, n'hésite nullement à s'entretenir avec lui familièrement, et si vous dites à l'imprudente : « Prenez garde, il est certaines choses qui ne sont, qui ne peuvent pas être naturelles; les bons chrétiens ne s'occupent pas de tout cela! » elle vous rit au nez et vous répond d'un petit air piqué : « Bah l
bah! tout cela est très-naturel; je suis chrétienne aussi, moi, mais
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je n'ai pas l'esprit étroit. » En attendant, si l'occasion s'en présente, elle fera magnétiser sa jeune fille de vingt ans, pour lui faire lire, dans la lucidité magnétique, les faits éloignés ou les Secrets de l'avenir. Jugez maintenant si ce beau diable en habit noir doit rire sous sa moustache de cette bonne chrétienne!
Mais il est temps de revenir à Pandolfe, fuyant avec sa femme la persécution d'Ottocar. Muni des lettres de recommandation de l'abbé Daufer, il s'était secrètement dirigé, au milieu des ténèbres de la nuit, vers Znaïm en Bohème. Leur but apparent était le pèlerinage au tombeau de saint Boleslas, où Yolande devait les rejoindre, dès que les circonstances le lui permettraient. Les chevaux, vivement pressés, couraient au grand trot. Les deux époux étaient protégés, aux passages les plus dangereux, par les soldats de l'abbé Daufer, qui avaient pris les devants, en se divisant de manière à couvrir la fuite de Pandolfe et de son épouse. Un gros détachement formait l' arrière-garde, chargé de les escorter jusqu'à une rivière, dont le gué offrait quelques difficultés, mais au delà de laquelle Pandolfe pouvait se regarder comme à l'abri de tout danger. C'était là que l'escorte devait les quitter, en les laissaut sous la garde de Dieu et de leur bonne fortune.
ils atteignirent la rivière aux premières lueurs du jour, et la traversèrent, sous les yeux de leurs guides, sans aucun accident. Ils trouvèreut sur la rive opposée des montures fraîches et équipées pour un long voyage : c'était encore une précaution du digne abbé. Les valises qu'ils portaient étaient remplies de vêtements, et deux sacoches, suspendues de chaque côté, renfermaient des flacons de vin et des vivres pour trois jours. Ils se remirent donc en selle, laissant les chevaux fatigués aux deux palefreniers qui avaient amené les autres, s'éloignèrent, tristes et silencieux, en pressant leurs montures, pour se mettre au plus tôt à l'abri des embûches d'Ottocar. Pandolfe avait trop de jugement, pour ne pas présumer que le marquis entrerait dans une fureur épouvantable, en apprenant sa fuite par de nombreux espions qu'il entretenait à Znaïm, et qui ne le perdaient pas de vue un seul instant.
Après avoir gravi la pente douce et commode d'une colline couverte de chênes nains et de frênes, ils débouchèrent, vers l'heure de tierce, sur un large plateau où croissait une forêt de sapins, dont les rayons du soleil perçaient à peine l'épais feuil-
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lage. Un sentier, tracé en ligne droite et dont l'issue se perdait dans le lointain, la coupait en deux parties. A mesure que les voyageurs avançaient dans ce fourré, ils voyaient bondir, à travers la feuillée, des cerfs et des biches effrayés au bruit de la marche des chevaux. Des compagnies de perdrix se levaient devant eux en battant des ailes, et s'éloignaient des touffes de verdure où elles s'étaient abritées. Ces incidents ne laissaient pas que de faire éprouver une sensation agréable à Pandolfe et à son épouse : il leur semblait avoir des compagnons de route, dans cette sombre et immense solitude. Ils étaient alors au plus épais du bois. Tout à coup, Adeltrude s'arrête, et dit à Pandolfe :
— Mon ami, écoute : n'entends-tu pas, dans le lointain, le son d'un instrument? Ce n'est pas là le chant d'un oiseau.
— Qui donc viendrait faire de la musique dans cette foret déserte, et, autant que je puis en juger, éloignée de toute habitation?
Cependant, Pandolfe arrêta aussi sa monture et prêta l'oreille.
— Ma foi, reprit-il, tu as raison : j'entends le son d'un instrument. Eh ! c'est peut-être une bergère qui garde ses brebis, et qui joue du chalumeau pour tromper son ennui.
Et ce disant, il se remit à marcher. Mais à mesure qu'il avançait, l'harmonie devenait plus marquée, plus distincte. Ils ne tardèrent pas à apercevoir un clair ruisseau qui longeait le sentier, et, tout en suivant son cours, ils arrivèrent à une grande clairière unie comme un parterre, au milieu de laquelle le ruisseau formait un petit lac, dont l'onde cristalline réfléchissait comme un miroir l'herbe fine et les fleurs aux mille nuances qui tapissaient la rive. Ce lieu rappelait, par sa forme, les cirques de l'antiquité. D'immenses rochers, disposés en amphithéâtre, l'encaissaient en s'arrondissant, et, de leurs fentes abruptes, s'élevaient des hauts troncs de mélèzes et de pins qui, agités doucement par la brise, projetaient sur la partie occidentale leur grande ombre mobile. C'était un site vraiment féerique.
Les deux pèlerins aperçurent à l'ombre, à l'endroit où la prairie s'arrondissait derrière le petit lac, un joyeux groupe d'hommes et de femmes qui venaient, de cesser leurs danses; les uns allaient s'asseoir sur l'herbe, les autres entouraient un joueur de viole, en le priant de leur faire entendre encore une de ses belles sympho-
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nies. Le musicien, après s'être fait un peu supplier par les gentilles damoiselles, reprit enfin son instrument et s'assura d'un coup d'archet que les cordes étaient convenablement tendues. Il fit d'abord entendre quelques préludes, puis se mit en posture ; la tête légèrement penchée sur l'instrument, il attaqua un grand morceau. Manié d'une main légère, l'archet effleurait les cordes élevées, et en tirait des sons aigus et plus doux que les premiers chants de la linotte et de la fauvette : c'étaient des gerbes de trilles, de cadences, de fioritures, le tout d'une indicible et suave expression. Les notes graves, moyennes, aiguës se succédaient comme une pluie d'étincelles, bondissant d'octave en octave dans un chant délicieux qui, parfois, s'éteignait en mourant comme un lointain murmure, ou se perdait, vague et aérien, comme les vapeurs du matin dans l'azur des cieux. Puis soudain des traits vigoureux relevaient la mélodie, tantôt suspendue par une pose subite, tantôt s'envolant en fugues rapides, semées de cadences hardies, élevées, qui tombaient en cascades, passant des tons les plus aigus aux plus graves, et formant la mélodie la plus ravissante.
Pendant ce concert enchanteur, Pandolfe était resté comme un homme ravi hors de lui-même. Sans qu'il s'en aperçût, les rênes lui étaient tombées des mains, et il regardait, bouche béante, sans souffle et sans mouvement, cette scène merveilleuse. Les applaudissements qui accueillirent le ménétrier, lorsqu'il eut achevé, rappelèrent Pandolfe à la réalité. Près de lui, une belle jeune fille était occupée à cueillir des Heurs, pour en faire une couronne destinée au musicien. Il s'approcha d'elle, et lui demanda, en langue slave, à quelle occasion avaient lieu ces danses joyeuses
— Comment! répondit-elle, êtes-vous donc si étranger dans le pays que vous ignoriez que tous les fidèles chrétiens célèbrent avec transport le triomphe remporté sur l'antipape, par le vrai pape Grégoire? Vous êtes peut-être aussi l'un de ces schismaliques, qui soutiennent la cause de l'antechrist?
— Dieu m'en garde! répondit Pandolfe; je me réjouis plus que personne, de savoir le saint Pontife remonté sur le trône de Pierre, où il reçoit, comme vicaire de Jésus-Christ, les hommages du monde entier, qui lui sont dus à si juste titre. Oui, tous
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les honnêtes gens ne peuvent que détester cet impudent ennemi de Dieu, qui veut déchirer le sein de l'Eglise, légitimement confiée à Grégoire, son chef et son maître... Ah! si j'avais pu le servir sous les armes, j'aurais versé pour lui jusqu'à la dernière goutte de mon sang ! . . .
— Eh bien! reprit la jeune fille, si tels sont vos sentiments, pourquoi ne prenez-vous point part à nos réjouissances? Mettez pied à terre avec votre femme, et venez danser une ronde avec nous; le ménétrier va nous jouer encore un de ses plus beaux airs.
Pandolfe, cédant à tant de cordialité, s'apprêtait à descendre, quand, tout à coup, le galop précipité d'un cheval retentit dans la forêt. Un homme traversa la clairière à fond de train, en criant :
— Fuis, Pandolfe, fuis sans retard! Voilà les sicaires d'Ottocar... Ils sont sur tes pas, et tu te laisses séduire par des illusions diaboliques... Fais le signe de la croix, et fuis à bride abattue!
A ces mots, Pandolfe fut comme atterré; il se signe, et à peine la croix était-elle achevée, que danseurs, danseuses et ménestrel disparaissent 'soudain. La prairie redevint déserte , et les deux époux s'élancèrent, en donnant de l'éperon, par le sentier qui s'enfonçait dans la forêt. Leur sauveur inconnu lei accompagnait.
Instruit du départ de Pandolfe, Ottocar, tout en cherchant à se rendre maître d'Yolande au moyen d'artifices et de violences, ne manqua pas d'expédier secrètement, et dans plusieurs directions, des troupes de sicaires, pour surprendre les fugitifs. Il n'oublia pas de charger les nécromanciens d'opérer des enchantements pour ralentir leur marche, afin que ses émissaires eussent le temps de les rejoindre. Mais le personnage qui avait déjà sauvé Pandolfe des embuscades, le prévint cette fois encore, parun homme sûr, du nouveau danger qu'il courait.
Ils traversèrent, sans s'arrêter, la forêt dans toute son étendue. Arrivés dans une plaine découverte, leur compagnon mystérieux, leur montra une maison un peu écartée, en disant :
— Vous pourrez vous reposer un peu là-bas, et reprendre ensuite votre route en sûreté, car nous avons franchi les frontières de la Moravie, et touché le territoire de la Bohême. Les soldats du marquis n'oseraient vous y poursuivre. En tout cas, soyez pru-
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dents et circonspects : la vigilance n'est jamais de trop, quand la perfidie ne connaît pas de bornes.
— Bon cavalier, lui demanda Pandolfe, apprends-moi du moins à qui je dois la vie et la liberté? A qui dois-je offrir des actions de grâces? Dis-le-moi, afin que je ne sois pas exposé à paraître ingrat pour un si grand bienfait.
— Pandolfe, répliqua l'envoyé, tu as un puissant et secret protecteur, qui ne cesse de veiller sur toi et sur Yolande. Il épie tous les faits et gestes d'Ottocar, pour prévenir ses trames et déjouer ses pièges. Cette voix qui te cria dans un épais fourré de rebrousser chemin, alors que tu t'acheminais vers le monastère de Orunn, n'est pas encore éteinte. Celui qui la fait entendre, t'aime d'une grande et noble affection, parce qu'il voit en toi un défenseur de la vérité, un confesseur de Jésus-Christ souffrant pour la justice : Dieu se servira peut-être de ton bras et de tes conseils, pour défendre le saint Père Grégoire, et assurer le triomphe de son Eglise. Cet ami, ce protecteur est un intime ami de l'abbé Daufer et de l'abbesse Théotberge. Dieu lui a sans doute révélé dans l'oraison, que les nécromanciens d'Ottocar cherchaient à ralentir ta fuite par leurs enchantements, et c'est pourquoi il m'a envoyé vers toi. Adieu, que le Ciel te protège! Je dois retourner vers celui qui ne cessera jamais de veiller sur toi.
Pandolfe reprit courage à ces paroles; il recommanda avec instance au cavalier, de rendre en son nom mille actions de grâces à son généreux protecteur, et le pria de l'assurer que la vie qu'il reconnaissait lui devoir, serait mille fois exposée, s'il le fallait, pour défendre là cause du Vicaire de Jésus-Christ. Il se dirigea ensuite vers la maison, qui n'était pas bien éloignée, s'y arrêta, et y prit quelque nourriture avec Adeltrude. Fatiguée de cette course longue et rapide, elle pria son époux d'y passer la nuit.
Dès l'aurore, ils se remirent en route, tout occupés des dangers, que courait leur chère Yolande; ils craignaient que son violent persécuteur ne parvint à s'emparer d'elle. Tristes et désolés, mais pleins de confiance en Celui qui s'est constitué le protecteur de l'innocence, ils priaient avec ferveur, demandant au bon ange préposé à la garde de leur fille, d'être son conseil dans les angoisses douloureuses qu'elle éprouvait, de la couvrir de son bouclier et de la défendre de son glaive de feu. Pandolfe se rappelait les
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paroles mystérieuses du saint ermite, qui lui avait prédit tant de merveilles à propos d'Yolande, et il les répétait, chemin faisant, à la triste Adeltrude, qu'il exhortait à espérer en Dieu.
— Tu as raison, cher époux, répondit-elle; mais, tu t'en souviens, l'ermite a ajouté qu'Yolande essuierait mille traverses, qu'elle serait en butte à des souffrances plus nombreuses que les étincelles qu'il faisait jaillir du foyer. Or, savons-nous si la pauvre enfant saura résister à tant d'assauts? Savons-nous si, en ce moment même, où nous fuyons les fureurs d'Ottocar, le cruel ne l'a pas déjà jetée dans les oubliettes de son château, pour y mourir abandonnée, au sein des ténèbres, chargée de fers, en proie aux privations, à la terreur et aux tourments?
— Je t'en prie, chasse ces funestes pensées; l'ange de Dieu est avec elle, et Dieu n'éprouve jamais la faiblesse humaine au-delà de ses forces. Tu dois te rappeler que l'ermite, en parlant des épreuves qu'Yolande aurait à supporter, ajouta aussitôt : « Qu'elle ne perde pas courage, car Dieu la tirera saine et sauve de tous les périls. » Adeltrude, celui qui se confie dans le Seigneur ne. sera jamais déçu dans ses espérances. Dès que nous nous serons agenouillés devant l'autel de la Madone de Boleslau, nous lui offrirons tant de prières, tant de mortifications et de jeûnes pour notre chère enfant, que Marie ne pourra s'empêcher de nous la rendre au plus tôt, saine et sauve.
— Tu as raison! s'écria Adeltrude; oui, je ferai le vœu de jeûner tous les samedis, au pain et à l'eau, en l'honneur de Marie; je suspendrai à son image le riche collier que tu me donnas le jour de mes noces, et que j'ai eu soin d'emporter, caché dans les tresses de ma chevelure. Jusqu'au jour où Yolande me sera rendue, je ne quitterai pas mes habits de pèlerin, et je me couvrirai d'un sac, avant de me prosterner devant son saint autel.
— Je t'approuve, dit Pandolfe; mais comme nous ignorons les épreuves qui peuvent encore nous atteindre, je t'engage à ne faire qu'un vœu conditionnel. Promets de conserver tes vêtements de pèlerin aussi longtemps que tu resteras dans le sanctuaire; mais, si tu devais t'en éloigner, tu prendrais ta robe brune que portent les veuves du pays, tant que tu n'auras pas retrouvé ta chère Yolande.
Ils étaient arrivés dans un vallon encaissé eUsolitaire, bordé de
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rochers escarpés et de gouffres profonds. Au-dessus de ces précipices voltigeaient, en cherchant leur proie, des vautours et des aigles, dont les échos d'alentour répétaient les cris perçants. Le soleil , déjà incliné sur l'horizon , dorait encore les crêtes les plus élevées, et ses rayons rougeâtres répandaient, dans le vallon, un reste de clarté à laquelle le crépuscule ne devait pas tarder à succéder. Les deux voyageurs venaient de traverser avec peine un ravin, où grondait un torrent, et dont les eaux écumaient entre les rochers. Adeltrude remontait la berge opposée à la suite de son époux, quand un cri lamentable, sorti d'une caverne, vint frapper leurs oreilles. Pandolfe s'arrêta et entendit ces paroles :
— Hélas! ayez pitié de moi, ne vous souillez pas de mon sang ; Dieu récompensera votre clémence !
Pandolfe mit pied à terre, jeta la bride à sa compagne, et s'élança, à travers les rochers, dans la direction de la voix. Tout en courant, il tira son épée. 11 eut bientôt atteint un bandit, qui levait déjà le bras pour frapper au cœur une jeune femme, qui lui tendait les mains dans une attitude suppliante. D'un coup de son glaive redoutable, Pandolfe désarma le meurtrier :
— Brigand ! s'écria-t-il.
Le poignard s'est échappé des mains du sicaire, et, avant qu'il eût pu faire un mouvement, Pandolfe le saisit par les cheveux et le terrassa. Il appuya le genou sur la poitrine de l'assassin, et lui touchant la gorge de la pointe de son épée :
— Si tu fais le moindre mouvement, lui dit-il, tu es mort! Puis, se tournant vers la femme, toujours à genoux :
— Madame, reprit-il, relevez-vous, et ne craignez rien. Dieu vous a entendue dans votre détresse. Mon épouse est là -bas , derrière ce rocher; allez la rejoindre, et ramassez ce poignard qui devait vous frapper.
La jeune femme obéit et se dirigea vers Adeltrude.
— Qui es-tu, scélérat, dit alors Pandolfe, et pourquoi voulaistu ôter la vie à cette infortunée?
— J'en avais reçu l'ordre de mon maître, mais je ne saurais vous dire pourquoi il voulait la tuer. Je suis aux gages du sire ■de Drosendorf, et cette dame est sa femme. Il l'a conduite luimême, ce matin, jusqu'aux frontières de la Bohème, puis il m'a
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fait venir secrètement, et m'a commandé de l'emmener dans ce lieu solitaire, de l'y tuer, et de la précipiter dans ces abîmes, pour y être dévorée par les oiseaux de proie.
Pandolfe tourna le dos à ce misérable, remonta à cheval, et prit en croupe la jeune étrangère encore toute tremblante et pale comme une morte. Il l'engagea à se remettre et à remercier Dieu de l'avoir sauvée si miraculeusement. Lorsqu'il la vit plus tranquille et que ses joues reprirent leurs couleurs, il pria Adeltrude de causer avec elle. Elle s'efforça de calmer ses craintes et lui promit une affection d'amie et de sœur. Elle décida la jeune femme à les accompagner à Boleslau, où elle remercierait la sainte Vierge de sa délivrance, et ferait avec eux ses dévotions ; après cela, on s'occuperait de lui trouver un asile convenable. Ces consolations et ces offres de service achevèrent de rassurer la pauvre jeune femme. Alors Pandolfe, jugeant qu'il était temps de s'informer de son nom, de sa condition et de ses malheurs, prit la parole, et lui demanda, avec bonté, la cause du cruel traitement dont elle avait failli être victime. A ces questions, l'étrangère prit la parole en ces termes :
— Chevalier, je suis Gerberge, fille de Godeswald, comte de Naumbourg, en Saxe, prince humain, valeureux et regardé, dans la contrée, comme un des membres les plus sages de la Diète nationale. Vous savez comment l'empereur Henri porta la guerre en Saxe, au mépris des traités qu'il avait jurés à nos princes, à nos évoques et à nos barons, en s'alliant, pour notre malheur, avec Ivan III de Danemark. Par un vil stratagème, il dépouilla d'abord Herman du château fort de Lunebourg; ensuite, il s'empara de toutes les places fortifiées, et y plaça des garnisons de soldats souabes, qui ne sortaient de leurs repaires que pour ravager les champs, brûler les maisons, voler les troupeaux, écraser le peuple d'exactions, piller les églises, accabler les laboureurs de travail et de coups. Si quelque malheureux osait se plaindre de ces excès, il était aussitôt accusé du crime de lèse-majesté et puni comme tel des plus cruelles tortures. Les chevalets, les cordes, les tenailles fonctionnaient en permanence. Si le récalcitrant était riche, on commençait par le dépouiller de tous ses biens ; s'il était pauvre, il subissait l'esclavage le plus dur et le plus humiliant. Les grands du royaume étaient mal-
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menés par ce tyran, qui n'avait pas de honte de traiter d'esclave le noble comte Frédéric, et de s'arroger le droit d'affranchir l'illustre comte Guillaume Loteslaw. Un jour, tous les magnats du royaume furent convoqués à la Diète de Goslar, .pour la fête ■de saint Pierre. Ducs, comtes, archevêques, évêques, abbés se trouvaient réunis, au jour fixé, dans le palais impérial. Le tyran leur fit dire, par dérision, qu'il jouait aux échecs et qu'ils pouvaient bien attendre. Il les retint ainsi jusqu'au soir, et alors un sergent du palais entra dans la salle, et dit : « Vous pouvez vous retirer et vaquer à vos affaires ; notre maître est déjà à plusieurs milles de Goslar. » Je vous laisse à juger du dépit et de la colère que ces princes et ces grands seigneurs ressentirent pour un si cruel affront. Le margrave Dedi n'apaisa qu'à grand'peine, ce jour-là, tous les Saxons qui voulaient rompre leur serment et déclarer la guerre à l'insolent monarque.
« Le tyran n'était pas si borné, qu'il ne comprît fort bien que c'était là jeter le gant à nos magnats; mais comme il était extrêmement adroit et dissimulé, il feignit de prendre vivement à cœur les intérêts de la Saxe et la continuation de ses bonnes relations avec ce pays. Il fit sonner bien haut ses sentiments d'amitié, et de nombreux courtisans faisaient semblant ducroire. Il leva d®nc en hâte une armée nombreuse et aguerrie, et fit publier dans toute l'Allemagne qu'il voulait punir les Polonais d'avoir envahi et mis à feu et à sang les provinces de la Bohême. Les Saxons, de leur côté, ne restaient pas en arrière. Un édit fut lancé secrètement par tout le royaume, convoquant les nobles et les chefs de nombreuses familles bourgeoises en assemblée nationale, à Nockmenslau. Othon de Bavière fit un tableau saisissant, dans un discours chaleureux, des perfidies et des cruautés d'Henri contre un royaume si fidèle. Il convainquit tous les assistants de l'urgente nécessité de prévenir les malheurs qu'entraînerait cette nouvelle guerre, et l'occupation du pays par des troupes étrangères. Il ajouta que les projets d'Henri étaient non pas de châtier les Polonais, mais de consommer jusqu'au bout la ruine des Saxons. Henri fut surpris à Goslar par soixante mille Saxons, sous le commandement d'Othon de Nordlicim, et se replia tout épouvanté sur l'inexpugnable citadelle de Harzbourg, qui fut bientôt cernée de près. Le tyran
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ne pouvait fuir, tant les Saxons le tenaient étroitement bloqué. Pendant ce temps, ils prirent et détruisirent Heimbourg, avec la majeure partie des donjons et châteaux qui, dominant la plaine du haut des montagnes escarpées, tenaient tout le pays dans la servitude la plus honteuse.
» Cependant, les vivres diminuaient dans la forteresse. Henri comprit qu'il ne tarderait pas à tomber entre les mains de ses ennemis, et, une nuit, accompagné de Berthold de Carinthie, il se laissa glisser du haut des rochers et se cacha dans les forêts voisines. Il ne cessa point de marcher pendant quatre jours entiers, et arriva enfin, harassé, déchiré, abattu au village d'Esschenweg, d'où il put gagner le fort d'Hersfeld. Il se retrouvait en pays ami, et n'eut rien de plus pressé que de réunir l'armée qu'il feignait de lever contre les Polonais. Après une série interminable de ruses, de pourparlers, de traités, de promesses, d'excuses et de flatteries, trouvant enfin l'occasion propice, il fondit tout à coup sur la Saxe, l'occupa sur tous les points, et y établit son horrible domination, qui fit frémir l'Allemagne et souleva d'horreur tout le monde chrétien.
» Parmi ces trahisons, ces assauts, ces ruines, ces boucheries, Ariald, sire de Drosendorf, vint attaquer à l'improviste la place de Naumbourg, située loin du théâtre de la guerre et qu'il croyait, par cela même, incapable de résister. Mon père et "Walram, mon frère, lui opposèrent une résistance à laquelle il ne s'attendait pas. Les soldats de mon père et tous les citoyens étaient accourus sur les murailles, sur les créneaux, sur les tours, criblant de traits les assiégeants, et leur jetant tout ce qu'ils avaient sous la main. Les femmes dépavaient les rues, et apportaient dans leur robe, sur leur tête, sur leur dos, des pierres, du sable, des briques qu'on lançait à la tête des assaillants, qui tombaient en foule dans le fossé. Moi-même j'assistais, avec les autres femmes, à la défense du fort, et je portais aux remparts de grands vases d'eau bouillante et des pierres. J'aperçus mon frère tirant sur les chefs ennemis; il en avait déjà tué plusieurs, et je lui avançais des flèches. Malheureusement, la corde de son arc vint à se rompre. Je coupai aussitôt une mèche de mes longs cheveux, je les tordis, et nous fixâmes aux deux cornes de l'arc cette corde d'un nouveau genre. Walram y plaçait l'entaille
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des flèches, et s'en servait à merveille, quand soudain un trait l'atteignit au milieu du front. Il tomba à mes pieds, me serra la main, et dit : « Jésus ! » puis il expira dans mes bras. Le sire de Drosendorf s'aperçut qu'un de nos chefs venait de succomber. 11 redoubla d'efforts, et porta toute l'énergie de l'attaque sur le point où les citoyens étaient accourus en voyant tomber mon frère. L'un des assistants avait arraché de la blessure le trait fatal, et plusieurs enlevèrent le blessé, en pleurant, afin de le transporter au palais. La confusion qui régna un moment sur le rempart permit à quelques assaillants de se glisser dans la place; leur chef lui-même fut un des premiers à sauter sur l'épaulement et à planter sa bannière au milieu des créneaux. Une foule d'ennemis les suivirent, en mettant tout en déroute sur leur passage. En ce moment, Ariald s'élança à Timproviste derrière mon père, qui défendait vaillamment les murailles, et, par un acte de lâche et cruelle félonie, le frappa de sa hache, et lui fendit la tête.
» Après cet ignoble exploit, le sire de Drosendorf parcourut toute la ville, passant au fil de l'épée ceux qui se trouvèrent sur son passage. Je courus au palais, toute tremblante, pour enlever et sauver un jeune frère, que j'aimais tendrement. Hélas! au moment où je pénétrais dans un souterrain qui conduit hors de l'enceinte de la ville, je fus surprise par deux soldats qui pillaient notre demeure. Ils m'entraînèrent, avec l'enfant, dans la salle d'honneur, où se trouvait déjà le cruel vainqueur. Il m'arracha des bras le pauvre petit Végelin, le saisit par les cheveux, lui cracha au visage, et l'égorgea sous mes yeux. Puis, le portant sur une terrasse voisine, il le jeta avec rage à deux ours que mon père teuait enchaînés aux portes du jardin. Le croiriezvous? ces animaux, à qui le pauvre enfant portait tous les jours un peu de pain, le reconnurent tout sanglant. Ils poussèrent des hurlements épouvantables, et, au lieu de le dévorer, commencèrent à lécher, en gémissant, le sang qui coulait de ses blessures.
)> A ce spectacle, je tombai sans connaissance, et le sire de Drosendorf me fit transporter dans mes appartements. Le jour suivant, dès le matin, il vint me rendre visite, et, convoitant déjà le comté qui me revenait en héritage, puisque je restais l'unique enfant de Godeswal, il me força de lui donner nia
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main, malgré mes protestations, dans ce môme palais qu'il avait souillé du sang de mon frère. Ariald se hâta de régler l'administration de Naumbourg, et, s'emparant des trésors de mon père, il me conduisit à son château, après avoir pris le titre de sire de Drosendorf et de Naumbourg. Veuf depuis un an, il ne lui restait de sa première union qu'une jeune fille de quinze ans, nommée Luisgarde, douce et chère enfant que sa mère avait élevée dans la plus tendre piété. Luisgarde était ma seule consolation dans mes pénibles angoisses. J'avais trouvé en elle une sœur, une amie, plutôt qu'une fille, et j'épanchais souvent devant elle mon cœur déchiré par les chagrins. Sa mère, princesse remarquable par son esprit élevé et sa grande vertu, avait inspiré à sa fille une profonde et tendre vénération pour le saint pape Grégoire, successeur légitime du Prince des apôtres. Il n'en fallut pas davantage pour lui attirer la haine de son époux, protecteur acharné de l'antipape. Ne pouvant la faire plier à ses desseins pervers, il abreuvait la pauvre femme de toutes sortes d'amertumes, et sa mort dut suivre bientôt tant de mauvais traitements. Luisgarde ne me quittait jamais, et quand son père allait à la chasse, ce qui arrivait fréquemment, nous allions prier ensemble à la chapelle pour l'exaltation de la sainte Eglise, le triomphe du pape Grégoire, et l'humiliation de ses ennemis. Un jour que nous pensions y être seules, Ariald nous surprit, au moment même où nous récitions la prière pour le pape, en remplaçant le nom de l'antipape, par celui de Grégoire. 11 n'en fallut pas davantage pour le faire entrer dans la plus violente colère, et peu s'en fallut qu'il ne tirât son poignard pour m'égorger. Il saisit rudement par le bras la pauvre Luisgarde qui tremblait comme une feuille, et lui ordonna, si elle tenait à la vie, de ne plus remettre le pied dans mon appartement. Il la relégua dans une chambre solitaire du donjon, où il lui envoyait souvent, pour corrompre sa foi, un de ces prêtres schismatiques, comme il y en a malheureusement beaucoup en Allemagne. Vous pouvez vous figurer ma tristesse, quand je me vis séparée de ce cher ange, ma seule consolation sur la terre I Nous ne pouvions plus nous voir qu'au dîner, où son père la faisait asseoir à sa gauche, et moi à sa droite. Le repas terminé, il la renvoyait immédiatement dans sa solitude.
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b Sur ces entrefaites, le comte de Grubenhagen fit demander à Ariald la main de sa fille. Ce seigneur était jeune, brave, et jouissait d'une grande faveur à la cour. Mais, implacable ennemi du parti favorable au pape Grégoire, il soutenait l'usurpateur des biens de l'Eglise, le vendeur des bénéfices, le persécuteur des moines fidèles au légitime pasteur. Ariald accueillit cette demande avec une joie manifeste, tant à cause de la position et de la fortune du comte, que de la faveur dont il jouissait auprès de l'empereur Henri. 11 fit donc venir Luisgarde, lui annonça en ma présence la demande du comte, et fit ressortir tout l'honneur que cette alliance faisait à sa famille., La jeune fille, extrêmement troublée, me regarda à la dérobée, comme pour puiser du courage dans mes yeux, et répondit timidement à son père : a Cette demande me parait bien prématurée; je suis si jeune encore, sans expérience, et mon éducation n'est pas achevée. » Le père répliqua : « Pauvres excuses 1 ma volonté est que vous acceptiez la main du comte. Ce parti est avantageux, vous ne pouviez même pas vous y attendre, et le comte ne souffrirait pas d'être éconduit. Ses envoyés doivent repartir demain pour Grubenhagen. » La pauvre fille, au désespoir, se jeta dans mes bras, en s'écriant : s Ma mère, obtenez de mon père que je puisse rester avec lui ! »
» Ariald, au cœur dur et orgueilleux, ne put maîtriser un mouvement de rage; il saisit sa fille par les cheveux et l'arracha de mes bras, en lui disant d'un ton impératif : « Tu obéiras! »
» La lutte dura deux jours. Le père usa de tous les moyens pour amener Luisgarde à faire ses volontés; elle resta inflexible. Herman II, évêque de Bamberg, vint par hasard nous rendre visite. C'était un adversaire juré du pape Grégoire. Ariald le conduisit près de sa fille, afin que le prélat se servît de son autorité pour la rendre docile. Ce fut en vain ; tous les ressorts de son éloquence restèrent sans effet. La jeune fille lui répondit nettement : « Que le comte de Grubenhagen revienne à la cause du saint pape Grégoire, qu'il combatte le schisme qui déchire l'Eglise de Jésus-Christ, et je me ferai un honneur et une joie de le recevoir pour époux ; autrement, il ne doit jamais compter sur mon affection. » En entendant ces paroles, Ariald poussa un rugissement qu'on entendit dans tout le château, et, s'adrcs-
sant à l'évoque surpris de trouver tant de courage dans une enfant, il s'écria : « Cette rébellion est encouragée par sa bellemère! » Aussitôt, il fit venir deux archers, et leur ordonna de conduire la chère enfant dans le cachot le plus obscur et le plus humide de la forteresse. Le lendemain, il fit seller des chevaux, et, sans dire un mot, m'emmena dans une terre qu'il possède sur les frontières de la Bohême. Nous mîmes pied à terre, et, avant de franchir le seuil du manoir, il me regarda d'un œil furieux, et m'enjoignit de suivre un de ses hommes d'armes, à, qui il avait secrètement ordonné de m'égorger dans le vallon. 0 mon cher libérateur, si je vis encore, c'est grâce à votre généreux dévouement!... Mais, hélas! que deviendra ma chère Luisgarde? Qui la protégera? qui la soutiendra dans son délaissement? Qui lui donnera la force de résister à un si rude assaut? »
— Marie, répondit Pandolfe; vous suspendrez à son autel le poignard qui devait vous percer le cœur; nous prierons avec vous pour votre fille. Sachez que, nous aussi, nous pleurons sur notre unique et bien chère enfant, qui n'est pas moins exposée que votre Luisgarde bien-aimée.
Yolande, entraînée par cette main de fer qui l'avait saisie à Timproviste, pendant qu'elle suppliait la sainte Vierge de la sauver, vit se fermer sur elle la petite porte secrète du pilier, et se trouva dans de profondes ténèbres. Par un mouvement assez naturel en pareil cas, elle tendit les bras en avant, poussa un faible cri, étouffé par les étroites murailles qui l'environnaient, et fit un effort pour s'éohapper. Mais la main qui ld retenait ne lâcha pas prise, et l'entraîna à travers l'obscurité, sans lui laisser le temps de respirer.
Elle perdit bientôt la conscience de ce qui se passait autour d'elle. La marche précipitée de l'inconnu ; l'étourdissement, la douleur, l'anxiété qui oppressait sa poitrine, l'air froid et glacé
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qu'elle traversait, les ténèbres qui pesaient sur elle lui avaient ôté l'usage de ses sens. Son esprit égaré ne lui laissait pas la faculté de réfléchir, et mille fantômes, aussitôt évanouis, venaient en foule effrayer son imagination. Etait-ce encore une de ces illusions diaboliques, un de ces enchantements qui l'avaient tant alarmée depuis quelque temps? X'était-elle pas encore dans l'église, au milieu de ses sœurs, tandis qu'un songe affreux lui faisait croire qu'elle errait à travers la nuit? Elle ne voyait se dessiner aucun objet, elle n'entendait pas un souffle. Soudain, une pensée lui vint : elle saisit la petite Madone qu'elle portait toujours sur elle, la serra sur son cœur, et fit le signe de la croix. Ce signe, qui dissipait toujours ses visions fantastiques et les funestes apparitions, ne produisit aucun effet. L'ombre ne s'évanouit pas et la main qui l'entraînait continua de la tirer en avant. Elle entendait le sol résonner sous ses pieds et le bruit du frôlement de sa robe contre les parois du souterrain.
— Ah! mon Dieu! se dit-elle, je suis tombée dans les mains d'Ottocar; il m'entraîne dans les horribles souterrains du ch \teau de Brunn pour y mourir de faim ou être martyrisée sous les tenailles, les peignes de fer ou les flammes!
Elle tressaillit d'horreur. La main qui continuait à l'entraîner eût pu sentir la pauvre fille trembler sous son étreinte. Mais l'être mystérieux courait toujours, comme un homme agissant sous l'irrésistible impulsion d'une force supérieure. Par moments, Yolande se sentait frappée au visage par un liquide glacé, qui redoublait ses angoisses. C'étaient des gouttes d'eau qui suintaient à travers la voûte et tombaient sur son front ou sur ses joues; quelquefois, elle se heurtait à des objets suspendus en l'air, et de grosses toiles d'araignée effleuraient son visage.
En ce moment, l'allée formait uu coude : une lueur lointaine jeta un peu de jour sur les parois. Elle leva les yeux et aperçut une lumière qui semblait s'approcher. Lin gémissement sourd s'échappa de sa poitrine, elle voulut s'arrêter; mais l'implacable main l'entraînait toujours et la forçait à fuir. Guidé par cette lumière qui le précédait de loin, l'inconnu continua de courir encore l'espace d'un quart d'heure, et, pendant ce temps, Yolande chercha à voir les traits de celui qui l'entraînait. Ce
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n'était point Ottocar, mais l'étranger ne lui paraissait pas tout à fait inconnu ; toutefois le trouble où elle était ne lui permit pas de le reconnaître.
Enfin, la lumière s'arrêta. L'étranger hâta le pas, et se trouva bientôt dans une caverne presque circulaire, qui avait la forme d'un temple. Arrivé au milieu, il lâcha le bras de la jeune fille, et disparut par une allée obscure avec celui qui les avait éclairés. Au centre du souterrain brûlait un grand feu, dont la flamme élevée et claire illuminait l'enceinte jusqu'à la voûte. Près du feu, un vénérable vieillard était assis sur une espèce de fauteuil rustique. A côté de lui se trouvait un siège vide. Voyant Yolande saisie d'effroi et tremblant de tous ses membres, il lui dit d'une voix douce :
— Asseyez-vous, ma fille, et ne craignez rien, vous êtes ici en sûreté. La divine Providence vous a conduite en ces lieux pour vous arracher aux griffes de votre persécuteur. Je vous vois trembler et frissonner... Prenez courage... Je vous le répète, chère Yolande, vous êtes en sûreté, et les sicaires d'Ottocar n'auront garde de vous chercher dans cet asile, pour vous conduire au château de Brunn. Vous tenez en mains l'image de la sainte Vierge, et vous la pressez sur votre cœur, aussi, ma fille, grâce à sa protection, vous n'avez rien à craindre, car elle est la plus tendre des mères,Ja consolation des affligés, la défense des opprimés et la couronne aje ceux qui triomphent en combattant les combats du Se
Un peu rassurée par ces douce» et paternelles paroles, Yolande leva les yeux sur le vieillard ; son regard limpide, ses traits si vénérables, ses longs cheveux blancs, sa barbe qui descendait sur sa poitrine, lui donnaient un aspect vraiment céleste. Il portait une robe noire, serrée à la taille par une ceinture de cuir, et tenait à la main un bâton, sur lequel il appuyait le bras gauche.
— Que vous ressemblez à votre père! s'écria le vieillard; l'abbé Daufer me l'avait dit, et Théotberge m'avait confirmé cette ressemblance, mais je puis la constater aujourd'hui de mes propres yeux, et je m'en réjouis. Puisque vous avez ses traits, vous aurez aussi son âme élevée, son pieux et noble cœur. Chère Yolande, il y a bien des années que je reçus un jour, dans cette même grotte, le comte Pandolfe qui s'y mettait à l'abri de
l'orage. Je lai prédis alors votre destinée, et ce que Dieu, dans ses desseins, réservait à votre jeunesse... Hélas! vos douleurs et vos périls ne sont pas là de finir; vous aurez encore beaucoup à souffrir; mais Dieu, qui vous a sauvée jusqu'ici*, vous soutiendra dans l'avenir... Chère enfant, gardez toujours cette image sacrée, ne l'abandonnez pas un instant... Vous l'avez honorée dès votre enfance, et vous ignorez sans doute qu'elle m'ait appartenu... Je l'envoyai, par mon ami Daufer, au comte Pandolfe... Elle a été bénite parle pape Alexandre II... Gardezla précieusement, elle vous sera d'un grand secours. Xe cessez pas de porter aussi l'anneau d'Anselme ; la croix gravée sur le chaton vous préservera de tout mal. La sainteté d'Anselme, qui a un si grand pouvoir sur les démons, les éloignera de vous. Yolande, à ces mots, prit la parole avec une modeste assurance :
— Mon père, dit-elie, qui êtes-vous? je comprends que j'ai trouvé en vous un nouveau protecteur, à qui je dois d'avoir échappé à un grand péril, mais comment avez-vous appris l'assaut du couvent? Comment avez-vous pu me soustraire aux soldats d'Ottocar?
— Vous saurez en temps opportun qui je suis... Il serait trop long de vous expliquer comment j'ai eu connaissance de ce qui se passait au monastère... D'ailleurs, vous êtes fatiguée et avez besoin de repos... Quant à la manière dont je vous ai, grâce à Dieu, soustraite à la rage des assaillants, vous la connaissez... Nous sommes éloignés d'environ une demi-lieue du couvent, et personne ne connaît l'existence de ce refuge secret oublié depuis longtemps. Il a servi d'asile aux vierges du Seigneur et aux trésors de l'église, au temps où les Hongrois, pendant un demisiècle, désolèrent le pays par leurs incursions. L'abbesse Théotberge est la seule qui connaisse ce souterrain, mais si elle n'y a pas pensé dans la confusion de cette nuit, elle se trouvera dans une grande inquiétude à votre sujet. Aussi lui ferai-je savoir promptement que vous êtes en sûreté. Mais vous n'avez pas dormi encore de toute cette nuit, et vous avez éprouvé bien de l'effroi, sans parler de votre course dans le souterrain... Venez avec moi, ma chère fille; venez prendre quelque repos... La nuit est encore peu avancée...
A ces mots, le vieillard la précéda avec une lampe, et l'inlro-
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duisit dans un long corridor qui aboutissait à une sorte de petite chambre, garnie d'un lit de paille couvert d'une peau de mouton. Il dit à Yolande de se coucher, et se retira, en laissant la lampe posée sur une saillie du rocher. La jeune fille était si étonnée de tout ce qu'elle voyait de nouveau autour d'elle, et en même temps si affaiblie par les émotions et la fatigue, qu'elle ne tarda pas à tomber dans un profond sommeil. Il était près de six heures du matin quand elle s'éveilla. L'étonnement qu'elle éprouva de se trouver dans un lieu si étrange, sur ce pauvre lit, au-dessus duquel pendaient de la voûte des stalactites que la lumière faisait étinceler de mille feux, ne saurait se dépeindre. Elle se frotta les yeux, regarda autour d'elle comme si elle sortait d'un rêve, et chercha à recueillir ses souvenirs. Comment était-elle arrivée en ce lieu? Elle retrouva sur sa poitrine la petite statue de Marie, la baisa tendrement, la serra contre son cœur, et, apercevant une croix plantée dans une fente du rocher, elle se leva et courut s'agenouiller devant elle. Elle pria Dieu, en joignant les mains, de protéger, par la vertu du sang divin dont fut arros*ée cette croix sainte, une pauvre orpheline privée de tout secours humain.
Tandis qu'elle achevait sa prière, le saint vieillard entra doucement. A la vue de la ferveur et de la pieuse attitude d'Yolande, il s'arrêta, et une larme d'attendrissement vint mouiller sa paupière. Enfin, il s'approcha, et l'appela à demi-voix, en lui tendant une petite corbeille qu'il avait apportée :
— Mon enfant, dit-il, un peu de nourriture vous rendra vos forces.
Et posant la corbeille sur le sol, il ajouta :
— Avez-vous bien reposé? Etes-vous un peu remise des agitations de cette nuit? Voici du lait chaud...
11 tira de la corbeille un vase de terre et quelques tranches de pain noir, couvertes de miel.
— Tenez, dit-il, cela vous fera du bien. Je regrette de n'avoir que ces mets grossiers à vous offrir, mais il y a trente ans qu'il n'est pas entré de viande dans cette caverne, et je ne prends du lait que depuis que j'ai atteint l'âge de soixante-dix ans ; auparavant, je ne me nourrissais que d'herbes et de fruits.
Yolande était paie, et sentait courir dans son corps des fris-
sons de fièvre. Elle prit une tranche de pain, mais elle lui parut amère, et il lui fut impossible d'en avaler une seule bouchée. Cependant le bon vieillard, assis sur un escabeau devant elle, lui disait :
— Mangez, cela vous rendra des forces... Vous êtes si abattue ! Allons, un petit effort, mon enfant.
Et pour la distraire, il ajoutait :
— En ce moment môme, chère Yolande, le comte Pandolfe, votre père, avec votre bonne et digne mère, se dirige vers Boleslau, et c'est là que je vous enverrai les rejoindre... Dieu m'a accordé la grâce de sauver deux fois votre père. Une nuit, il chevauchait tout armé dans la direction de Brunn ; il voulait vous soustraire, en secret, aux pièges d'Ottocar. Mais celui-ci, qui prévit son dessein, avait posté sur la route des soldats qui devaient s'emparer de Pandolfe. J'eus connaissance de ses sinistres projets, et, la nuit venue, je me glissai entre les rochers qui bordaient la route, et, -élevant la voix : « Fuis, Pandolfe, lui dis-je, fuis ou tu es mort. » Il fit en effet volte-face, et alla trouver l'abbé Daufer, comme je le lui avais recommandé. Ce prélat lui donna une escorte pour protéger sa retraite. Une autre fois, il se rendait en Bohême; j'appris par mes espions qu'Ottocar le faisait poursuivre par ses affîdés, et qu'il cherchait à entraver sa marche par des enchantements. Je dépêchai un envoyé vers votre père, et il arriva à temps pour le prévenir et le tirer de ce nouveau péril. 0 ma fille, jugez de la fureur dont va être saisie le marquis de Brunn, en apprenant que vous n'êtes plus au couvent 1 Je crois que toutes les routes sont déjà occupées par ses soldats ; il n'y a point de défilé, de chemin, ni de gué qui ne soit gardé par ses émissaires. Nous avons besoin, en ces circonstances, de beaucoup de patience et d'adresse.
Tandis que le saint ermite parlait, la fièvre s'emparait de plus en plus de la jeune fille. Aiguë et violente, la maladie circulait dans ses veines, et la faisait tour à tour brûler comme le feu et pâlir comme la cire. Tout déconcerté du changement qui s'opérait en elle, le vieillard s'écria :
— Ma fille, qu'avez-vous?
Il n'avait pas achevé, que la pauvre enfant s'affaissa sur ellemême et tomba par terre.
LA CAVERNE DE L'ERMITE. 1o7
— Mon Dieu ! s'écria le solitaire.
Il s'empressa de la relever, et la déposa sur le lit, puis il alla chercher de quoi la couvrir. Yolande respirait à peine. Son regard était fixe, ses yeux immobiles et éteints. L'ermite lui frotta les tempes avec de l'eau fraîche. Elle ne reprenait point ses sens, l'eau tournait immédiatement en vapeur sur ses joues brûlantes. Effrayé par cette subite défaillance, le pauvre ermite ne sut plus que faire, et, voyant que ses soins étaient inutiles, il se jeta à genoux au" pied du lit, et supplia le Dieu de toute bonté d'abaisser un regard de compassion et de grâce sur l'innocente jeune fille.
— Voyez, s'écriait-il tout en pleurs, voyez, ô mon doux Sauveur, le triste état où se trouve réduite cette chère enfant pour l'amour de vous ! Elle veut conserver sa vertu sans tache, elle refuse de s'unir à un parjure qui n'écoute que ses instincts pervers et foule aux pieds les devoirs les plus sacrés, l'obéissance qu'il doit à son père, la foi qu'il a jurée au duc de Moravie. Il se moque des lois de l'Eglise, et se rit du scandale qui résulterait, pour les chrétiens, de la solennelle transgression de ses serments!... Cette pieuse enfant, docile à vos commandements, ô mon Dieu, préfère vous obéir, plutôt que de contracter une brillante alliance. Ah 1 daignez la secourir ! Accordez-lui la suavité de votre grâce divine... Rendez-lui la santé, sauvez cette àme pure, et éloignez d'elle les maux qui la menacent.
Le serviteur de Dieu leva les yeux pour regarder Yolande. Elle ouvrit les siens et poussa un grand soupir :
— Ma fille, lui dit-il, c'est moi, le vieil ermite qui vous veut tant de bien, qui veille à votre chevet, qui ne vous abandonnera jamais. Prenez courage, Yolande; ce ne sera rien, c'est une légère défaillance.
— O mon père, dit-elle d'une voix entrecoupée; mon père, je me sens bien mal! j'ai la tête en feu; mon cœur bat; toutes mes forces m'abandonnent! liélas! j'ai tant souffert depuis quelque temps! Je faisais des efforts, je dissimulais, je paraissais gaie avec les religieuses et avec mes compagnes, mais je combattais toujours avec moi-même!... Oui, j'ai trop souffert! Je n'ai plus la force de vous parler. Mon Dieu, où sont donc mes parents? Hélas! quelle douleur de les savoir fugitifs, persécutes,
menacés de la mort!... Mon père, assistez-moi, je me sens défaillir. . .
Et en disant ces mots, elle s'évanouit. L'ermite souleva sa tête brûlante, pour empêcher le sang d'affluer aur tempes, qui battaient avec force. 11 regardait, avec une sollicitude toute paternelle, ce visage pâle et défiguré, il pleurait, et se disait en lui-même :
■ — Ah! mon Dieu, si j'avais du moins ici l'abbé Daufer! Il m'aiderait de ses conseils. Rupert , qui doit m'apporter mes provisions, n'est pas encore arrivé, et me voici seul avec ce cher ange qui va mourir dans mes bras ! 0 sainte Vierge, venez à mon aide! Faites-moi la grâce de pouvoir prévenir labbesse Théotberge... Elle seule peut me tirer de cette cruelle position.
Puis il appelait la jeune fille :
— Yolande, Yolande, ouvrez les yeux; c'est moi, regardez votre pauvre père; regardez-moi, mon enfant!
Yolande était toujours plongée dans son évanouissement; enfin, elle ouvrit les yeux, regarda languissamment le vieillard, qui, rassuré déjà de l'avoir vue faiblement sourire, lui offrit un peu d'eau. En cet instant, il entendit un bruit de pas; il se retourna, en demandant :
— Est-ce vous, Rupert?
— Oui, père Manfrède, c'est moi.
L'ermite quitta la malade, pour aller à la rencontre du nouveau venu.
— Que vous venez tard aujourd'hui! lui dit-il. Mais quel air effaré? Qu'est-il donc arrivé?
— Mon père, répondit Rupert, la ville de Brunn est en révolte, on se bat dans les rues et sur les places...
— Que dites-vous? Quelle est la cause de cette révolte? L'état est en paix, et il n'y a point d'ennemis aux environs...
— D'après ce que j'ai pu apprendre, voici ce qui s'est passé. Vous devez savoir que le jeune marquis Ottocar a résolu d'épouser une damoiselle du couvent de Sainte-Marie. Pour arriver à son but, il s'est servi d'un bohémienne fort rusée et de deux sorciers qu'il a à son service comme astrologues. Mais les séductions et les enchantements ont été impuissants. La jeune damoiselle a refusé ses offres, disant qu'elle n'est qu'une pauvre bourgeoise
et que le marquis est déjà fiancé à Gisèle de Moravie. Ottocar a fini par envoyer, avant-hier, un détachement de ses troupes assiéger le couvent. Mais il paraît que l'hôte de la mi-côte, ayant eu vent de ces projets, a envoyé son fils aux fermes et aux hameaux des environs, pour donner l'alarme et faire connaître ce sacrilège attentat, et que tous les hommes ont pris les armes et sont accourus pour défendre les vierges du Seigneur. Vous savez comme tous les environs vénèrent le sanctuaire de Sainte-Marie, qui répand tant de bénédictions, sur nos campagnes. Ce couvent est cher à tout le pays, à cause des bienfaits qu'il répand sur tous les pauvres de la contrée. Or, les paysans, ayant appris les desseins d'Ottocar, se réunirent en bandes bien armées, et surprirent les sicaires au moment où ils s'apprêtaient à escalader les murs du couvent. La nuit était obscure, et les bois fort épais en Set endroit, de sorte que les paysans purent tirer avec avantage sur les sicaires du marquis. En voyant leurs camarades tomber dans le fossé, les Vandales voulurent fuir, mais ils étaient cernés de toutes parts, et tombèrent entre les mains des paysans, qui les exterminèrent jusqu'au dernier. 11 n'en resta pas un seul pour porter à Drunn la nouvelle de leur trépas.
« Le matin venu, quand les ponts furent baissés et les portes ouvertes, les paysans se rendirent en foule à Brunn, le coutelas au côté, et, se répandant sur la place du marché, dans les lieux publics, dans les boutiques, ils excitèrent le peuple à protester contre les cruautés du comte.
B — H méprise tout droit, disaient-ils, et ne respecte personne, pas même les choses sacrées. Il se moque de ses sujets, dont la plupart sont fidèles au vrai pape, et lui jurent, dans le cœur, obéissance et soumission. S'il veut se concilier l'estime de ses vassaux , qu'il chasse de sa cour les astrologues , les sorciers, et qu'il s'attache au vrai pape!...
» Bientôt on vit se former des groupes de gens inquiets et menaçants. Enfin, Goson, le boucher, ce géant qui demeure près du marché, réunit autour de lui des garçons bouchers, des corroyeurs, des drôles de toute espèce et se mit à crier :
» — A mort ! à mort les nécromanciens et les sorcières 1 Au gibet les Vandales, les ennemis de Dieu!...
» Et aussitôt, ils s'avancent en troupe vers le fort, frappant et tuant tous les soldats d'Ottocar qu'ils rencontrent dans les rues. Ils arrivèrent à la grosse tour, avantque les cardes eussent le temps de lever le pont. Le choc fut terrible. Pressés dans l'allée de la première enceinte, les soldats disputèrent le passage aux bourgeois, dont les rangs grossissaient de minute en minute. Ottocar s'arme à la hâte, monte à cheval avec tout ce qu'il peut réunir d'hommes, et sort par une porte dérobée, afin de surprendre les révoltés par derrière.
» Cependant, les deux astrologues, entendant les cris de la foule, et comprenant que leur vie était en danger, se glissèrent parmi les soldats d'Ottocar, afin de s'enfuir et de se cacher hors du palais. Mais ils n'avaient pas dépassé le seuil, que quatre palefreniers des écuries du marquis, qui les détestaient, les saisirent par le bras et les forcèrent à se blottir dans un tas de foin. L'un de ces braves gens sortit sur-le-champ, et s'élançant au plus épais de la foule, il prit avec lui quatre solides gaillards et leur dit: « Les nécromanciens sont à vous! » Ils entrèrent dans l'écurie, et se mirent à bouleverser le foin et la paille, sous lesquels ils découvrirent les deux magiciens. Aussitôt éclatèrent un vaearme et un tumulte étourdissants. On leur lia les mains sur le dos, et on les promena triomphalement dans toute la ville, aux acclamations d'un peuple qui grossissait à chaque pas. « Où faut-il les brûler? criait-on de toutes parts; sur la place du Podestat? — Non! criaient d'autres voix, leur puanteur nous suffoquerait; mieux vaut les brûler sur le bastion des Hongrois. — Oui ! oui ! bravo ! — c'est dommage que nous ne tenions pas Swatiza, pour faire le trio, dit une petite vieille édentéo et boiteuse; c'est une sorcière, je vous le dis! une voleuse d'enfants! — Ah! oui! sus à Swatiza! » Des centaines de gamins et de révoltés coururent à sa recherche. Pendant ce temps, d'autres avaient planté des pieux sur le rempart et rassemblé des fagots et des troncs d'arbres. Le sinistre cortège s'avançait. Les deux sorciers marchaient en tète. On les rouait de coups, on leur crachait au visage, on leur lançait de la boue, des ordures et des pierres: « Miséricorde! criait les malheureux, pitié! — Ni pitié, ni grâce pour des dénions comme vous! hurlait, la foule; au feu les suppôts de Satan! — Au feu!
au feu! répétaient mille voix. — Eh bien! et la Swatiza? l'a-t-on trouvée cette scélérate? — La voilà! — Non, ce n'est pas elle, elle s'est échappée. — Comment échappée? » Un gros meunier, trapu et tout essoufflé, accourait en criant : « Vous ne savez pas? La coquine s'est envolée ! Gondo l'avait attrapée, mais comme il voulait l'empoigner, elle a glissé comme de l'eau entre ses doigts et s'est changée en chouette. Elle s'est envolée sur les toits en claquant du bec, comme pour nous narguer. »
» Lorsqu'il apprit le soulèvement de la ville et le départ de son fils pour apaiser la sédition, le vieux marquis fut saisi de crainte. Il redoutait qu'Ottocar, n'écoutant que la colère, se laissât entraîner à quelque mesure excessive. Il ût donc venir un sergent et lui ordonna d'envoyer un exprès à Znaïm, pour prier en son nom l'abbé Daufer de se rendre de suite à Brunn, afin d'y calmer la fureur populaire. Les habitants de Brunn le respectent tellement, que sa présence seule apaisera leur courroux et le» décidera à se disperser paisiblement. »
— Et le messager est-il parti? demanda l'ermite.
— Oui, et comme l'éclair; mais je crains bien qu'il n'arrive trop tard, car le peuple est furieux et veut en finir avec les sicaires. La campagne elle-même est en fermentation.... En venant ici, j'ai rencontré des groupes armés se dirigeant sur la ville.
— Eh bien! reprit le vieillard, tu vas retournera Brunn, tu iras trouver l'abbé Daufer, et tu lui diras que je désire le voir pour une affaire de la plus haute urgence. Tu ajouteras, mais en secret, qu'il apporte sous son manteau une hostie consacrée. Cela fait, tu te rendras au couvent et tu demanderas l'abbesse. Dis-lui, de ma part, qu'elle se rende, deux heures avant minuit, seule, derrière l'autel de la Vierge. Qu'elle n'oublie pas de se munir d'une lanterne. Si elle paraissait surprise et te demandait des explications , ajoute que c'est là une recommandation expresse du père Manfrède. Il est nécessaire qu'elle s'y trouve sans faute.... Mais j'oubliais... As-tu vu Raymond, ce matin? Je ne voudrais pas qu'il prit part à la révolte : si tu le rencontres, dis-lui que je l'attendrai vers midi, avec Anolin.... Et maintenant, adieu, et prends garde qu'il ne t'arrive malheur en chemin.
Rupert ne fut pas plus tôt éloigné, que le digne vieillard revint
JUTH. 14
i 02 LA CAVERNE DE L'ERMITE.
auprès de la malade : il la trouva fort agitée et le visage en feu.
— Mon père, dit-elle en l'apercevant, j'ai entendu une partie
de ce que racontait cet homme Je commence à espérer que
les sicaires n'auront pu pénétrer dans le couvent,- et que les religieuses et mes amies n'auront été ni dépouillées ni battues par ces misérables ! Que Dieu en soit béni et la sainte Vierge ! Mais j'ai cru entendre aussi que la ville s'est soulevée. Mon Dieu ! quel malheur! tant de fléaux à cause de moi!... Ah ! mon père, mes péchés en sont la cause —
— Calmez-vous, chère Yolande! comme les martyrs, vous souffrez pour la justice; ils n'étaient pas plus que vous la cause des tumultes qui éclataient parfois à leur occasion; la perfidie humaine produit seule tous les maux ; il ne faut pas les attribuer aux innocents qui, fermes dans la vertu, bravent la colère des méchants. Le Seigneur permet ces violences pour éprouver les justes, qui en retirent toujours leur plus grand bien. Restez donc tranquille, et tâchez de vous guérir; je vais faire bouillir de l'eau avec un peu de miel, pour étancher votre soif.
L'ermite se rendit dans la grande caverne, attisa le feu qui était presque éteint et en approcha un grand vase plein d'eau. En attendant qu'elle bouillît , il s'agenouilla sur un escabeau, et se mit à prier pour la guérison de la chère malade. Au bout de quelques minutes, il crut entendre, dans le silence du souterrain, un bruit de pas à l'entrée de la caverne. Prêtant l'oreille, il entendit bientôt comme une masse de fer qui tombait sur le sol, puis un gémissement étouffé. L'ermite se leva et courut aussitôt dans la direction du bruit. Un guerrier, armé de toutes pièces et la visière baissée, était étendu par terre au milieu d'une mare de sang, qui s'échappait par les jointures de la cuirasse.
— Ah ! saint vieillard, dit le blessé, secourez-moi, et voyez si vous pouvez arrêter mon sang, car je vais mourir !
— Chevalier, répondit Manfrède en le soulevant un peu, appuyez-vous sur mon épaule — Ma caverne est à quelques pas d'ici.
Le guerrier, aidé par l'ermite, put gagner doucement la grotte et s'assit près du feu. Le solitaire alla prendre dans un coin une botte de paille et la plaça derrière le chevalier, qu'il appuya contre un fragment de rocher. Il put alors soulever la visière de son casque.
LA CAVERNE DE ^ERMITE. iC3
— Quoi! c'est le marquis Ottocar!... s'écria-t-il ; et vous êtes blessé?
Il s'empressa de dégrafer son haubert et de lui enlever sa cotte d'armes, pour examiner la blessure.
— Je ne crois pas qu'elle soit dangereuse, dit-il ; prenez courage, je vais chercher du linge.
Lorsque Pandolfe avait naguère décrit à Théotberge la grotte • de l'ermite, il lui avait dit qu'elle se composait de trois cavités, l'une au milieu et les deux autres de chaque côté. Le vieillard se rendit dans le compartiment opposé à celui qu'occupait Yolande, et qui lui servait de cellule. Il prit du baume, des bandes, un bassin, et revint en toute hâte auprès du blessé, dont il lava la plaie avec de l'eau tiède; il enduisit ensuite un linge de baume, l'étendit sur la blessure, et recouvrit le tout d'une compresse entourée de bandes.
— Marquis Ottocar, lui dit-il, ce baume arrêtera le sang en moins d'une seconde, je le sais par expérience. Souvent vos vassaux viennent me prier de les panser, quand ils ont reçu quelque coup de hache ou de faux ; il n'y a point de plaie si largo et si profonde que ce baume ne ferme en quelques heures. Vous devez déjà vous sentir soulagé?
— Oui, répondit le jeune homme; mais cette grande perto de sang m'a considérablement affaibli.
— Où avez-vous été blessé?
— Près de la rivière. Excités par quelques ennemis de la paix, mes paysans, grégoriens enragés, ont pris les armes et se sont jetés dans la place de Brunn pour soulever toute la ville. Je m'armai aussitôt et, les ayant surpris par derrière avec mes lanciers, je les repoussai dans la campagne. Mais nous rencontrâmes des groupes armés dans toutes les fermes, et, en leur donnant la chasse, je fus atteint par un javelot et tombai de cheval. J'étais seul et loin de Brunn.... Je me souvins de votre caverne, et j'en pris le chemin tout en perdant beaucoup de sang. Arrivé à l'entrée, je ne pus aller plus loin, je tombai, et j'y serais mort d'épuisement, si vous n'étiez venu à mon secours.
— Remercions la miséricorde divine, répondit le vieillard ; car si vous aviez eu le malheur de mourir subitement, quel jugement sévère n'auriez-vous pas eu à subir! Le souverain juge est
rigoureux pour tous, mais il est plus redoutable encore pour les grands de la terre. Tous les hommes sont pécheurs, mais ceux qui gouvernent les autres auront à répondre au Juge éternel pour leurs inférieurs qui souvent offensent Dieu par leur ordre, comme Jéroboam fit jadis prévariquer Israël. Vos vassaux ont mal fait de se révolter contre votre autorité Mais vous devrez vousmême rendre compte à Dieu d'avoir violenté leur foi.... Vos peuples croient à la légitimité du pape Grégoire; pourquoi tendre des pièges à leur fidélité et les entraîner dans le schisme? Ils peuvent patienter longtemps quand il s'agit d'impôts, de tailles et même d'exactions, mais ils ne souffrent pas que l'on touche à leur foi.... Vous le voyez, prince, tout l'occident est en feu, les guerres civiles déchirent les plus belles provinces de l'empire; et pourquoi? parce qu'on a voulu contraindre les peuples à renier leur foi et à briser les liens qui les attachent au pontife légitime. Et dites-le-moi, qui est la cause de ces tumultes, de. ces luttes, de ces cruautés, de ces pillages, de ces incendies? Les peuples sont coupables, sans doute; mais ceux qui les excitent et les provoquent à ces excès, ont-ils le droit de se laver les mains, et de dire : nous sommes innocents de tant de sang versé? S'il est vrai, comme on me l'a assuré, que vos sicaires ont tenté d'assiéger, la nuit dernière, le couvent de Sainte-Marie, je comprends que le peuple se soit soulevé pour venger ce crime!... Pesez donc les conséquences de ces faits déplorables; le sacrilège et la désolation des jeunes épouses du Seigneur, le scandale du peuple, les morts, les terreurs, les proscriptions, la prison, le gibet !... Or, sur qui retombera le jugement de Dieu? Sur celui-là même que son devoir obligeait à empêcher tant de maux. Prince, si je vous parle en toute liberté, c'est que je suis animé pour vous d'un dévouement à toute épreuve... Mais puis-je penser de sang-froid à la vengeance que, dans votre colère, vous tirerez peut-être de vos vassaux qui ne se sont soulevés que pour défendre leur foi et leurs autels? Je ne justifie pas leurs excès, mais enfin leur saint zèle devait repousser les sacrilèges violateurs des choses saintes. Marquis, Dieu vous accorde la vie dans sa miséricorde; voudriez-vous être inexorable envers les coupables?
A ce discours si plein de franchise et de juste sévérité, le jeune
Ottocar, dont le cœur* possédait encore un fond de grandeur et de générosité, leva les yeux vers l'ermite :
— Saint vieillard, s'écria-t-il, nul ne m'a jamais tenu un langage aussi loyal et aussi sincère que vous!... Les princes sont entourés de flatteurs qui les égarent... Je vous remercie de vos avis paternels, et je vous jure, sur ma foi, que je ne les perdrai pas de vue lorsqu'il s'agira de juger les chefs du complot.
Le moment parut favorable à Manfrède pour l'engager à cesser la guerre cruelle qu'il faisait à Yolande ; il soupçonnait d'ailleurs qu'instruit de la disparition de la jeune fille, Ottocar la ferait activement chercher partout. 11 allait entamer cette question délicate, quand Raymond entra. Apercevaut le marquis, il lui dit :
— Monseigneur, j'ai rencontré vos lanciers; ils vous cherchent et sont en grande inquiétude à votre sujet.
— Etaient-ils loin d'ici?
— Non, monseigneur, les uns longent la rivière; les autres battent ta plaine. Ils ont avec eux votre cheval, et le groupe qui le garde n'est pas à deux cents pas d'ici.
— Appelle-les, dit le marquis.
Puis, se tournant vers l'ermite :
— Maintenant que je me sens mieux, dit-il, veuillez me montrer les diverses grottes de ce souterrain. On m'a souvent dit qu'il y avait ici des cristallisations qui reflètent mille feux.
L'ermite, qui savait Yolande si près de là, fut un peu embarrassé de cette demande, mais il répondit d'un air affable :
— Monseigneur, je serais trop honoré de votre visite, mais en ce moment, croyez-moi, vous n'êtes pas encore assez remis de vos fatigues, et le fussiez-vous plus complètement, l'humidité de ces souterrains pourrait vous faire le plus grand tort.
Puis changeant de conversation :
— Ah! s'écria-t-il, les voilà; entendez-vous le piétinement des chevaux? holà ! je vais à leur rencontre.
Et il courut vers l'entrée de la grotte. Bientôt parurent deux lanciers, qui soulevèrent le prince, le mirent en selle, et s'éloignèrent en le soutenant de chaque côté. L'ermite respira. Il dit à Raymond de l'attendre, et courut tout inquiet au chevet d'Yolande.
Le jour commençait à tomber. L'ermite put constater que l'état d'Yolande ne faisait que s'aggraver. Une fièvre ardente lui causait un délire affreux, suivi de défaillances fréquentes, qui la faisaient souvent ressembler à un cadavre. Immobile au chevet de la pauvre enfant, Termite essuyait de temps en temps la sueur froide qui inondait son front. Il suppliait tout bas la sainte Mère de Dieu de l'assister dans ce triste moment. Enfin, la voix de Rupert se fit entendre. Manfrède s'avança vers l'entrée de la grotte, où il trouva l'abbé Daufer qui arrivait. Il se jeta daus ses bras, le serra affectueusement sur son cœur et fondit en larmes.
— Qu'as-tu donc? lui demanda l'illustre abbé; que signifient ces pleurs et cette tristesse, chez toi qui m'accueilles d'ordinaire avec tant de joie? Est-ce la révolte de Brunn qui t'afflige à ce point? Dieu merci, je suis arrivé à temps pour l'étouffer, et sauf deux sorciers brûlés à la pointe du jour, et un sicaire blessé dans la mêlée, on n'a pas eu d'autre accident à regretter.
— 0 mon ami, tel n'est pas le sujet de mes larmes ; je pleure sur la pauvre Yolande, que nous allons perdre, si Dieu ne prend pas notre affliction en pitié !
— Serait-elle tombée entre les mains d'Ottocar? Je suis passé près du couvent en venant ici, mais j'avais trop de hâte d'arriver chez toi pour y entrer. Un des fermiers m'a dit que, grâce à Dieu, toutes les religieuses étaient saines et sauves, mais fort troublées encore, tant à cause de la frayeur qu'elles ont éprouvée que de la disparition d'une de leurs élèves, qui s'est, parait-il, cachée dans quelque lieu secret du monastère au milieu du tumulte. Elles sont toutes à sa recherche, et elles ne peuvent manquer de la retrouver, attendu que les portes et les murailles sont restées parfaitement intactes. La pauvre enfant ne peut être ailleurs que dans l'enceinte du couvent.
— Il s'agit précisément d'Yolande que je fis disparaître furtivement avec l'aide de Raymond ; mais l'enfant a reçu une telle secousse que je dus l'emporter évanouie... Et aujourd'hui, ello
se meurt, consumée par la fièvre ! C'est Dieu lui-môme qui vous envoie pour la confesser... Àvez-vous apporté le très-saint Sacrement?
— Oui, et c'est pour cela que je suis venu la tête découverte... Que Rupert aille allumer les cierges dans la cellule 1
Rupert exécuta immédiatement cet ordre; l'abbé Daufer déposa le Saint-Sacrement entre les deux cierges, et l'adora, puis il se releva, et demanda à son ami où était la jeune fille. Manfrède le précéda et arriva près d'Yolande avec un visage joyeux :
— Ma fille, lui dit-il, prenez courage; Dieu vous accorde une faveur qui vous réjouira grandement : c'est la visite de l'abbé Daufer, l'ami de votre père et le protecteur de votre famille.
11 avait à peine prononcé ces mots, que l'abbé Daufer entra, et, tendant à Yolande sa main qu'elle baisa avec ferveur, il lui dit :
— Mon enfant, le Seigneur qui vous a délivrée de tant d'embûches, va rendre bientôt une nouvelle force à votre âme et à votre corps... Oui, vous pourrez, longtemps encore, célébrer ses louanges, et vivre pour sa gloire et la consolation de vos parents.
Yolande répondit avec un sourire angélique :
— Vénérable père, que la volonté de Dieu, toujours aimable et toujours juste, s'accomplisse en moi!... Je me sens bien malade, mais puisque vous voulez que j'espère, je ne repousserai pas l'espérance... Puissent Dieu et sa sainte Mère réaliser votre prédiction ! . . .
Manfrède s'approcha à son tour, et lui demanda :
— Yolande, voulez-vous vous confesser à l'abbé Daufer?
— Àh 1 répondit-elle, quelle grâce et quel bonheur !
• — Eh bienl après votre confession, vous aurez un plus grand bonheur encore... Heureuse enfant! le maître du ciel et de la terre a daigné venir à vous dans ce souterrain, que sa présence auguste transforme en un lieu de délices. Oui, ma fille, il vous aime d'un amour infini!... Ali! votre confiance en lui ne sera pas trompée ! ]1 est prompt à récompenser ceux qui souffrent pour lui au pied de la croix.
— Que dites-vous, mon père? Quoi! mon Seigneur et mon Dieu viendrait à moi dans cette grotte solitaire? Et je le recevrai bientôt?... Oh! si vous aviez un voile, veuillez en couvrir ma
tête, car il serait peu décent que je le reçusse tête nue, en présence de ses anges...
Le bon ermite, pleurant d'attendrissement, alla chercher un manteau de laine, le seul voile qu'il pût offrir. Après cela, il sortit et alla se prosterner devant le Saint-Sacrement, pendant que la jeune Qlle faisait sa confession. Et quelle confession!... Cette âme pure et candide s'humiliait profondément et s'anéantissait devant le ministre de Dieu, en s'accusant de mille petites fautes, qu'elle regardait comme de graves offenses, et qui n'étaient que les suites inévitables de la faiblesse humaine, scrupule d'une jeune âme que n'éclairaient point encore la lumière d'un jugement mûri et le consentement délibéré du cœur. Heureuse et innocente, la jeune fille n'avait jamais cessé de goûter le doux baiser de la justice et de la paix; en elle avait toujours reposé l'amour divin, comme dans un tabernacle d'élection, qu'il se plaisait à orner d'une beauté céleste.
Plus l'abbé Daufer pénétrait dans les replis de ce cœur vertueux, plus il admirait la sublime influence de la grâce prévenante qui, remplissant cette jeune âme, y avait déposé les germes des vertus les plus saintes. Il contemplait avec une sorte d'étonnement l'ardeur de sa charité, la vivacité de sa foi, l'immensité de ses désirs, la fidélité de ses espérances, la magnanimité de ses victoires sur elle-même, et il adorait les desseins de Dieu dans un ineffable attendrissement. La confession terminée, l'abbé Daufer se leva pour aller chercher la sainte hostie. Mais Yolande, tournant vers lui un visage où rayonnait une allégresse angélique :
— 0 mon père, dit-elle, vous savez maintenant que je suis une misérable pécheresse, indigne de la grâce que daigne me faire le doux Sauveur. Puisqu'il veut bien, dans son amour infini, me visiter comme il visita jadis le Publicain, aidez-moi, je vous prie, à descendre de ma couche, pour me mettre à genoux et aller au devant de lui !...
Emu d'une demande si pieuse, l'abbé Daufer pouvait parler à peine.
— Non, ma fille, lui répondit-il, vous ne pourriez vous soutenir, tant est grande votre faiblesse. L'ardeur de la fièvre vous dévore... Contentez-vous de vous soulever uu peu sur volro
couche, comme le paraly tique de l'Evangile... Rassurez-vous et espérez... Quand vous aurez reçu le doux Jésus dans le tabernacle de votre cœur, priez pour nous, priez pour vos parents qui souffrent persécution pour la justice, priez pour la paix de l'Eglise, afin qu'elle ne forme plus qu'un seul troupeau sous un seul pasteur.
Il s'éloigna, et la jeune fille se recueillit... Elle s'humiliait et soupirait avec amour.. . Une sainte impatience la faisait aspirer au moment où il lui serait donné de voir, d'adorer et de recevoir son Sauveur. Rupert et Raymond marchaient en avant, portant des torches allumées, et l'abbé Daufer, avec le Saint-Sacrement, les suivait en chantant avec l'ermite le Psaume : Laudate Dominum, omnes gentes;1 leur voix résonnait dans le souterrain, se prolongeant dans ses cavités profondes avec un accent solennel, qui paraissait proclamer, des entrailles de la terre, comme dans les célestes parvis, la gloire de la présence divine. Yolande les entendait, plongée dans un suave ravissement qui pénétrait son cœur, et elle attendait avec amour l'auguste Majesté, qui daignait s'abaisser jusqu'à elle. A la vue de l'hostie sainte, ses traits s'illuminèrent d'une joie céleste, et, dans l'élan de son amour et de sa foi, elle s'écria :
— Je ne suis pas digne, ô mon Seigneur, que vous entriez dans la maison de mon àme!
Et, se frappant la poitrine, elle s'inclina modestement. L'abbé Daufer lui présenta le corps de Nôtre-Seigneur, en disant :
— Recevez, Yolande, le viatique du corps de votre Seigneur. S'il ne dédaigne pas de descendre dans ces sombres cavernes, qu'il change par sa présence en un lieu de délices, peuplé d'anges, de chérubins et de séraphins formant son perpétuel cortège, en quel paradis ne changera-t-il pas votre àme, créée à sa divine ressemblance et comblée des dons précieux de la grâce? Il ne vient pas seul dans votre cœur... 11 vous apporte avec son adorable présence de nouveaux trésors d'un prix infini ; il vous comble de ses douceurs et vient accroître encore en vous l'ardeur de son amour... Il veut vous fortifier dans le combat, pour vous faire remporter la couronne immortelle !
(1) Nations, louez le Seigneur.
Profondément émue, Yolande se souleva dans un élan d'amour pour recevoir l'aimable Jésus ; puis, inclinant la tête, elle s'abîma tout entière dans l'adoration du Dieu qu'elle portait dans sa poitrine. Les deux vieillards la laissèrent seule, et se retirèrent dans la grotte, où ils s'entretinrent des événements de la journée. L'ermite apprit à l'abbé Daufer comment il avait donné l'hospitalité à Ottocar blessé, et de quelles agitations anxieuses son esprit avait été tourmenté à propos d'Yolande, si proche de son persécuteur. Il redit les terreurs de la jeune fille, son délire, ses défaillances, à la suite desquelles il l'avait trouvée privée de tout sentiment, et presque sans vie. Il n'oublia pas de lui faire part de la prière qu'il avait adressée à Ottocar, pour l'engager à épargner les rebelles, et de la promesse que le jeune marquis avait faite de ne pas prononcer légèrement sur leur sort.
— Il m'a même promis de prendre mes conseils, dit Manfrède en terminant; il me l'a juré sur sa foi.
— Sur sa foi 1 Mais il n'en a point, répondit l'abbé Daufer ; il a publiquement trahi sa promesse d'épouser Gisèle de Moravie; il a foulé aux pieds, avec sa parole, tout sentiment d'honneur! Non, il ne respectera pas ses serments envers qui que ce soit, lorsque ses passions l'engageront à devenir parjure. Ottocar est un prince valeureux et brave : il est généreux, magnifique, soit ; mais il est emporté, cruel, inconséquent !... Ses passions l'ont précipité d'excès en excès... 11 n'a même pas reculé devant les maléfices, il s'est livré à des violences sacrilèges, et il a osé assiéger un asile consacré à Dieu pour arracher des bras de la Reine du ciel un ange d'innocence et de candeur. Non, je ne puis croire qu'il reste fidèle à sa parole ! Je crains bien qu'en ce moment même, ses sicaires ne soient déjà à la poursuite des révoltés, et, s'ils peuvent les atteindre, ils en feront un horrible massacre. Je suis sûr aussi que s'il a eu vent de la fuite d'Yolande, il n'aura pas manqué de placer des gardes sur tous les chemins, pour la saisir morte ou vive. Prends garde, Manfrède, que l'air lui-même ne soupçonne ton larcin, car si Dieu n'appelle pas à lui la chère enfant, nous ne pouvons prendre trop de précautions pour la soustraire aux recherches de son ennemi... Ayons soin de ne point la perdre par quelque imprudence. L'abbesse saitelle qu'Yolande est dans cette caverne?
■ — Non, mon ami. Pourtant Théotberge n'ignore pas l'existence du couloir secret qui mène aux grottes, mais elle n'y aura pas pensé. Je l'ai fait prier de se rendre aujourd'hui, seule, derrière l'autel de la Vierge, à deux heures avant minuit. Alors, j'ouvrirai doucement la petite porte, je me présenterai devant elle, en la priant de venir voir Yolande... Peut-être la vue de l'excellente abbesse opère ra-t-elle, chez la pauvre fille, une réaction salutaire, qui nous permettra de la rendre à Pandolfe et à l'amour de Théotberge? Toi, mon cher abbé, tu pourrais nous attendre ici, puis, à nous trois, nous déciderons quelle serait la voie la plus sûre et la plus rapide pour la faire passer hors du pays. Raymond, ce brave et fidèle Mayençais que tu as mis au service de Pandolfe dès les premiers temps de son séjour à Znaïm, a toujours servi son maître avec beaucoup de loyauté et do dévouement. Plus d'une fois, il a exposé ses jours pour le sauver. Or, il a vu naître Yolande, elle a grandi sur ses genoux ; il l'aime comme un père, et fut spécialement chargé de veiller sur elle, jusqu'à son entrée au couvent : je ne crois pas qu'on puisse trouver un meilleur guide pour la conduire à Boleslau et la remettre à ses parents.
— Tu as raison, répondit l'abbé, mais si je dois demeurer si tard dans la grotte, il faudrait prévenir le prieur de Znaïm, afin qu'on ne soit pas inquiet, durant toute la nuit, de mon absence. Il faut aussi que je renvoie mon escorte, et pourtant je ne voudrais pas qu'elle entrât à Brunn.
— Soyez en paix sur ce point; je vais faire conduire vos cavaliers à l'auberge de la mi-côte, tenue par le père de notre Rutald. Les chevaux y trouveront bonne écurie et vos lanciers bon gîte et surtout bonne tabie.
Aussitôt l'abbé Daufer appela Anolin et le chargea de prévenir le chef de l'escorte d'envoyer immédiatement un de ses hommes au monastère avertir le prieur. Il ajouta que les lanciers iraient loger chez Rutald, pour se trouver, dès la pointe du jour, à l'entrée de la caverne. Anolin se rendit aussitôt près des soldats qu'il trouva çà et là dans les environs, les uns couchés sur l'herbe, les autres causant gaîment. Il transmit les ordres de l'abbé au commandant qui fit immédiatement monter à cheval le Terrible, en le chargeant d'aller annoncer
au couvent que l'abbé ne rentrerait que le lendemain. Le Terrible piqua des deux et partit à bride abattue.
— Allons, mes camarades! dit alors Anolin, je suis maintenant chargé de vous mettre à couvert des injures du temps; quelqu'un veut-il me prendre en croupe?
— Le temps importe peu à des soldats couverts de buffle des pieds à la tète, répondit l'Ourson ; mais, sans un bon morceau de bœuf au four, et une cruche de bière dans le corps, ou grelotterait même auprès du feu.
— A la bonne heure! dit Anolin. Eh bien! si tu veux me prendre en croupe, nous ajouterons au cruchon de bière un bon coup de cet hydromel, qui te fait si souvent battre la breloque !
L'Ourson, sans rien répondre, saisit Anolin par la ceinture et le mit en selle, comme une plume, tant le gaillard était solide et vigoureux.
— A l'auberge de la mi-côte ! cria Anolin.
— A la mi-côté, s'écrièrent tous les soldats en chœur, vive l'hOtel
— Vivent son lard et ses saucisses ! dit le Balafré !
— Vive sa bière double ! ajouta Poignet-d'acier.
Puis ils partirent d'un trot vif et rapide, comme s'il se fût agi d'enfoncer un bataillon. Ils arrivèrent bientôt à l'auberge, et leur premier soin fut de mettre les chevaux à l'écurie et de les panser. Pendant ce temps, toute la maison était en émoi. C'était un va et vient continuel de la cuisine à la salle à manger. L'hôtesse mettait la table, l'hôte s'occupait gravement à trousser les gigots, qu'il faisait mettre à la broche, autour de laquelle s'empressaient les marmitons, tandis que le sommeiller se hâtait de descendre à la cave, d'où il revenait bientôt avec de grandes cruches de bière. Le souper ne tarda pas à être servi, et les lanciers de l'abbé commencèrent à jouer largement des mâchoires. Rutald était le plus affairé. Quant au maître de la maison, avec son vaste bonnet fourré, il allait de l'un à l'autre, remplissant d'immenses gobelets qu'on eût pu comparer à des seaux, en criant :
— Allons, camarades ! à votre santé ! Ma foi ! après vos exploits de Brunn, vous pouvez bien un peu réparer vos forces....
— Bah! répondit Porc-Epic, nous sommes restés paisible?, sans prendre la peine d'agiter la lance. Nous servions tout sim-
plement d'escorte à notre révérend abbé qui pleurait de n'être pas arrivé à temps pour arrêter la broche, je veux dire pour arracher au bûcher les deux magiciens qu'on a fait rôtir comme
deux faisans Charité bien placée, vraiment! Mais notre cher
abbé aurait voulu tirer du feu deux corbeaux d'enfer Et
comme je lui disais : « Messire, ne gagne-t-on pas des indulgences à rôtir des sorciers? » il se tourna vers moi tout indigné et répondit : « Ce n'est pas aux particuliers d'exercer la justice; la fureur du peuple est toujours aveugle et insensée, il existe des tribunaux ; c'est à eux d'appliquer les lois et de prononcer la sentence. » Moi, je rentrai le menton dans mon gorgerin et me tus. Mais si le peuple avait pu saisir la Swatiza, je vous assure que, sans descendre de cheval, j'aurais battu le briquet et passé la mèche allumée à ceux qui portaient les fagots pour rôtir sa laide peau déjà brûlée par le soleil. Cette misérable a volé jadis une petite fille à Burgandophore, ma voisine. Ah ! si je la tenais, j'en ferais des lardons ! On m'a dit que cette méchante femme, pour échapper au peuple, s'est changée en chouette ou en chatte, selon d'autres. Eh bien ! croiriez- vous qu'à tous les chats que jo rencontrai ce matin, sur la route de Brunn, j'ai donné des coups de lance à les percer d'outre en outre, espérant ainsi débarrasser le monde de la Swatiza. Mais la diablesse ne perdra rien pour attendre, et si je la tiens un jour, sur ma parole, elle ne trompera plus le prochain, et l'abbé en sera pour ses frais d'éloquence.
Tandis que Porc-Epic, déjà un peu ému par maintes rasades, débitait la tirade qui précède, un jeune garçon du hameau entra dans la salle, en criant d'une voix étouflée par la peur :
— Sauve-toi, Rutald ! Quatre vandales accourent au galop pour te saisir et te conduire à la prison de Brunn.... Us prétendent que fu as blessé le marquis....
— Trop tard ! dirent avec ironie les lanciers de Znaïm : trop tard, chers et bons amis! Vous ne trouverez plus que les restes du souper : Sero venientibus ossa1, dit le Père cellérier, quand l'un de nous arrive trop tard à la soupe.... Cher hôte, n'avezvous pas besoin de quatre bons rôtis? Apprêtez les broches et
(ï) Ceux qui viennent trop tard n'auront que les os.
WATH. 15*
placez dessous vos plus grandes lèchefrites, car le gibier est gras et dodu....
A ces mots, ils se levèrent, saisirent leurs lances, et, le casque en tête, sortirent de l'hôtellerie pour recevoir les bandits de pied ferme. Ils tardèrent un peu à paraître; car, chemin faisant, ils avaient arrêté dans quelques cabanes voisines trois autres chefs du tumulte, qu'ils faisaient marcher, étroitement liés, à la tète de leurs chevaux. Le ciel était clair et limpide, et la lune, presque dans son plein, permit bientôt aux lanciers d'apercevoir les sicaires d'Ottocar sortant du bois, avec les prisonniers qui les précédaient. Les braves lanciers jugèrent avec raison que la lune, en se réfléchissant sur leurs casques et leurs armes polies, ne pouvait manquer de trahir leur présence. Aussi, les uns rentrèrent dans la maison, d'autres se glissèrent dans l'écurie ; d'autres enfin, derrière un puits entouré d'arbres touffus, se tenaient prêts à s'élancer sur les bandits. Ce plan réussit à merveille. Les bravi s'approchèrent sans défiance, et, en arrivant à la porte de l'hôtellerie, trois d'entre eux mirent pied à terre, tandis que le quatrième restait à la garde des prisonniers. Ils s'avancèrent en brandissant leurs piques, mais à peine eurent-ils pénétré dans la cour, qu'ils se trouvèrent en face de huit lances formidables, et huit voix de stentor leur crièrent à la fois :
— Armes bas! ou vous êtes morts!
En entendant ce cri, le quatrième, voyant le danger, tourna bride pour s'enfuir, mais les lanciers cachés près du puits s'élancèrent après lui, saisirent la bride de son cheval, et lui dirent :
— Arrête, poltron !
Ce n'était pas le cas de songer à la résistance, les forces étaient trop inégales. Les bandits jetèrent leurs armes et demandèrent quartier. Aussitôt Rutald courut vers les prisonniers, les débarrassa de leurs liens et les fit mettre à table, en disant aux sicaires :
— Nous autres Grégoriens, nous ne gardons pas rancune; nous sommes toujours prêts à rendre le bien pour le mal. Asseyez-vous là tous les quatre, et buvez un coup avec les lanciers de l'abbé Daufer.
La théologie de l'hôtesse n'était pas si accommodante. A la vue de ceux qui venaient pour arrêter son fils, elle entra dans une violente colère, et, les poings sur les hanches, elle se dirigea
vers les bandits pour les accabler d'injures. Mais son mari la retint par la robe :
— Femme, lui dit-il, ne faisons pas de bruit. Rutald sait comment il doit se comporter, et tu n'as pas à t'immiscer dans ses affaires.... Allons, bavarde, as-tu compris? Retourne à la cuisine.
Et l'hôte entra dans la salle avec un jambon et un grand broc de bière.
— Allons, dit-il, mettez-vous à l'œuvre, mes amis ! II y a place pour tout le monde, et l'hôte du Soleil n'a point d'ennemis.
Les lanciers remplirent , avec une politesse toute chevaleresque, les verres des soldats d'Ottocar, et, chacun trinquant avec son voisin, on se remit à boire à pleines rasades. Quand ils eurent largement fait honneur à leurs hôtes, les lanciers leur dirent :
— Maintenant, chers camarades, déposez là, près de ces piques, vos cimeterres, ce qui vous rendra plus légers, puis vous remonterez à cheval, après nous avoir juré, par vos barbes, qu'en retournant à Brunn vous n'inquiéterez plus homme qui vive.
Heureux d'en être quittes à si bon marché, les brigands jurèrent tout ce qu'on voulut, et s'en retournèrent à Brunn, l'oreille basse, fort étonnés d'avoir sauvé leur peau. De leur côté, Rutald et les autres lanciers reprirent secrètement, cette nuit même, la route du monastère de Znaïm.
L'abbesse Théotberge avait passé la nuit terrible de l'assaut, en proie à des angoisses qu'on peut se figurer. Comme supérieure, comme mère, elle ressentait le contre-coup des afflictions et des alarmes dés pauvres sœurs et des jeunes filles confiées à sa sollicitude. Mais en voyant que les assaillants sacrilèges avaient été frappés de la colère de Dieu, et qu'ils avaient dû se retirer sans pouvoir nuire aux vierges du Seigneur, en apercevant réunies, dans la salle du chapitre, toutes ses chères enfants, qui l'entouraient et l'embrassaient, en disant : « Ma mère, me voici! » elle éprouva, dans son âme, une joie si profonde, que nous ne saurions en donner une idée. Toutes ses filles lui étaient si chères! Elle les serra sur son cœur, avec une ineffable tendresse; et, tout en les embrassant l'une après l'autre, elle cherchait Yolande d'un œil tremblant. Tout à coup :
— Et Yolande! s'écria-t-clle, où est donc Yolande?
Pensionnaires et religieuses se regardèrent, et, frappées de stupeur, s'écrièrent en même temps :
— Elle était à la chapelle avec nous Elle est restée, sans
doute, à prier près de l'autel de la sainte Vierge...'.
Aussitôt les sœurs converses, qui chérissaient toutes la fille de Pandolfe, se mirent à sa recherche, parcourant, en tous sens, le monastère. Jusqu'au jour, on espéra qu'elle s'était retirée pour prier dans quelque réduit secret, comme il y en avait tant dans le vaste et antique édifice. Mais, dès le lever du soleil, l'établissement fut visité, de la cave au grenier, sans la découvrir. Ce fut un deuil général. Aucune douleur cependant n'était comparable à celle de la vénérable Théotberge. Une sœur converse fit alors une bien triste supposition.
— Après le choc des assiégeants, dit-elle, quand le silence eut succédé aux rumeurs, nous pensions toutes que les sicaires avaient pénétré dans le couvent.... Peut-être qu'Volande, dans la crainte de tomber aux mains de ces brigands, se sera sauvée dans les caves?... Mon Dieu ! si elle était tombée dans la grande citerne?...
Dans ce siècle, où l'art de diriger les eaux des sources éloignées était encore peu connu, on avait construit, au couvent de Sainte- Marie, dans une immense cave, un vaste réservoir où venaient se réunir les eaux pluviales des toits, et le trop plein des fossés des^prairies voisines. Les parois étaient enduites de mastic, pour empêcher la fuite des eaux, et, tout autour, se trouvaient des filtres de gravier et de charbon, destinés à les rendre potables, claires et limpides. Ce réservoir, aussi grand que les petits étangs qu'on voit dans les jardins, était profond d'au moins vingt pieds. Une bordure de dalles l'entourait, et l'on pouvait y descendre par quelques degrés, taillés dans le roc, soit pour puiser de l'eau, soit pour nettoyer, en été, le fond du bassin, quand les eaux étaient basses.
A ces paroles de la sœur converse, Théotberge fit appeler surle-champ le fermier du couvent, et quatre ouvriers du jardin. Toutes les sœurs converses, rangées sur le bord du réservoir, tenaient de petits cierges allumés, pendant que ces hommes faisaient glisser au fond de l'eau un grand filet garni de plomb, qu'ils soulevaient de temps en temps. Les lumières, que por-
taient les bonnes religieuses, se réfléchissaient dans les eaux agitées, d'où elles faisaient jaillir mille éclairs, qui allaient frapper les parois et les voûtes. On eût dit que ces vastes souterrains étaient le théâtre d'une illumination fantastique. Chaque fois qu'on soulevait le filet, le bruit de l'eau faisait battre les cœurs; tous les regards se concentraient avec anxiété sur le réservoir. Enfin, quand on se fut assuré que les recherches n'amenaient aucune découverte, Théotberge, soulagée, laissa échapper ces mots :
— Mon Dieu, je vous rends grâces! j'espère que ma chère Yolande est encore en vie.
A la sortie du souterrain, la sœur tourière vint annoncer â, l'abbesse la visite de Rupert. Théotberge, sachant que c'était l'homme de confiance de Manfrède, se hâta de se rendre au parloir. Rupert lui fit part du message de l'ermite, qui la priait de se trouver, à deux heures avant minuit, seule avec une lanterne, derrière l'autel de la sainte Vierge. L'abbesse eut beau interroger le messager, elle n'en put tirer aucune explication. L'espoir et la crainte luttèrent jusqu'au soir, dans son cœur, mais elle ne cessa pas de prier Dieu d'avoir pitié d'Yolande et d'elle-même.
Lorsque toutes les sœurs se furent retirées dans leurs cellules, pour y prendre leur repos, Théotberge, devançant l'heure du rendez-vous, descendit à l'église et alla se prosterner devant l'image de Marie. Elle la supplia d'avoir pitié de sa douleur et. de ne pas la laisser plus longtemps en proie à cette cruelle incertitude. Souvent, elle prêtait l'oreille, regardant la grande porte de l'église, où elle présumait que l'ermite viendrait frapper à l'heure convenue. Mais quel fut son effroi, au moment où elle était prosternée, le visage sur les degrés de l'autel, de sentir une main lui toucher légèrement l'épaule ! Une voix lui dit :
— Levez-vous, Théotberge.
Elle fut debout aussitôt, et, apercevant l'ermite, elle resta immobile.
— Marie, assistez-moi! furent les seuls mots qu'elle put prononcer.
— Ne vous troublez pas, reprit Manfrède ; ne croyez pas voir un fantôme.... C'est bien moi, en chair et en os.
— Mais comment êtes-vous entré? J'ai là, à ma ceinture, les clefs de la porte de l'église, et de plus, elle est fermée en dedans par deux verrous?
— Et moi, si je vous demandais, à mon tour, où- est Yolande? J'apprends qu'elle n'est plus au couvent.... Qui donc a ravi cet ange?... Où est-elle à présent?... Est-ce ainsi que vous prenez soin d'elle?...
— Ah ! mon père, de grâce, ne redoublez pas mes tortures ! . . . Nous l'avons appelée et cherchée partout; on a parcouru toute
Ja maison sans pouvoir la découvrir Et pourtant, il n'est pas
sorti une âme du couvent.... J'avais toutes les clefs, et l'on n'a même pas ouvert à Rutald, qui venait nous annoncer la déroute des sicaires du marquis de Brunn.
— Mais vous, révérende mère, où croyez-vous qu'elle soit? Enlevée peut-être... ou disparue par miracle?
— Enlevée ! et par qui? Personne n'a pu entrer, puisque les portes étaient fermées, et l'on n'a point escaladé les fenêtres.... D'ailleurs, j'ai vu Yolande, de mes propres yeux, et je lui ai parlé ici, devant cet autel même, où elle me supplia de prier pour elle, car elle soupçonnait qu'on ne nous assiégeait que pour l'enlever, et la livrer à ses ennemis. En ce moment, elle me quitta et je ne la revis plus.... 0 mon Père, je vous jure que je vous dis la vérité.... J'ai cru parfois, dans mon trouble, que la sainte Vierge l'avait miraculeusement transportée en lieu sûr....
— Vous avez raison, oui, votre chère Yolande est en lieu sûr, mais il faut prier Marie de mettre le comble à ses faveurs en nous la conservant Veuillez me suivre
A ces mots, l'abbesse ferma les yeux, leva ses mains jointes vers l'image miraculeuse, et, le cœur gros d'émotion, suivit l'ermite, qui la conduisit derrière l'autel. Arrivé aux deux piliers, il poussa le bouton de la porte secrète, et dit :
— Ma mère, ne vous souvient-il pas que lorsque vous fûtes nommée abbesse, vous trouvâtes, parmi toutes vos clefs, une petite clef secrète, qui portait à l'anneau uu pli cacheté, avec suscription : « A ouvrir par la future abbesse. » Sur ce parchemin était écrit que, du temps des invasions des Hongrois, on avait pratiqué, pour les vierges de Dieu, cette porte invisible, qui donne accès dans de vastes grottes.
— Oui, oui, dit Théotberge, en se frappant 1(3 front.... Le trouble où j'étais m'a enlevé la mémoire.
— Dès que j'appris ce qui se passait, j'envoyai Raymond en cet endroit; Yolande était agenouillée entre les deux piliers; Raymond ouvrit la porte, l'aperçut, l'enleva, en lui fermant la bouche, et l'emmena dans ma grotte, après avoir refermé soigneusement la porte secrète. Mais, hélas ! la pauvre enfant n'a pu résistera tant d'émotions, et, après un sommeil de quelques heures, elle s'éveilla, en proie à une fièvre ardente, qui la jette dans un continuel délire. J'ai fait appeler l'abbé Daufer, qui s'était rendu à Brunn pour calmer l'effervescence populaire. Sur rna demande, il est venu confesser la jeune fille et lui administrer le saint Viatique. Ce divin remède l'a comblée d'une joie si vive, que son état est déjà beaucoup amélioré; mais elle est encore si abattue et si faible ! Enfin, j'espère que votre présence achèvera de la guérir.
Ils étaient arrivés, en causaut ainsi, à l'extrémité du souterrain, dans la grotte de Manfrède. Il pria l'abbesse de s'y arrêter un peu, tandis qu'il irait préparer la jeune fille à la visite inattendue de Théotberge, car une telle surprise aurait pu lui être nuisible. Il trouva, près du lit de la malade, l'abbé Daufer, qui lui prodiguait d'affectueuses consolations. Un peu ranimée, Yolande luttait doucement avec l'abbé qui voulait la dissuader de rentrer au couvent, où elle serait exposée à de nouvelles embûches de la part du marquis.
— Laissez croire, ma chère, à votre mort ou à votre disparition Dans les premiers jours, Ottocar fera garder toutes
les issues pour s'emparer de vous ; mais plus tard, voyant que sa vigilance est inutile, il cessera sa recherche, et vous pourrez être rendue sans danger à votre père.
L'ermite entra en ce moment. Yolande, s'adressant à lui, lui demanda :
— Est-il possible, mon père, que je ne doive plus retourner au couvent, comme le voudrait l'abbé Daufer? Qui sait le? angoisses, les larmes, la désolation auxquelles est en proie ma lionne mère Théotberge 1 Quelle douleur vont éprouver sœur Eriberte et sœur Cunégondel Toutes mes amies pleurent sur moi, et vous voulez, si Dieu m'accorde la vie, que je parte en
secret, que j'abandonne l'asile chéri de mon enfance, mes chères sœurs, mes compagnes si affectueuses et si chères, sans même leur dire adieu. Elles vont croire que je suis tombée entre les mains des brigands, et ne cesseront jamais de pleurer sur mon sort ! Non ! non ! l'abbesse Théotberge mourrait de douleur, car je sais toute l'affection qu'elle a pour moi!...
— Et si l'on confiait tout cela à l'abbesse? dit l'ermite
Puis, si elle désirait vous voir, croyez-vous, Yolande, quelle n'aurait pas peur de ces ténèbres, et qu'elle viendrait à votre chevet comme la plus tendre des mères?
— 0 mes bons pères, pourquoi éveiller dans le cœur d'une pauvre orpheline ces désirs sans espoir? Il me semble que si je voyais près de moi cette bonne mère, je serais guérie à l'instant. . .
— S'il en est ainsi, votre fièvre va cesser bientôt, dit l'abbé Daufer, car le père Manfrède a tant de sollicitude pour vous, que je suis bien sûr qu'il vous amènera la révérende abbesse plus tôt que vous ne le croyez.
— Ah! sainte Vierge, donnez-moi cette consolation! s'écria Yolande.
L'abbé Daufer sortit et alla chercher l'abbesse pour l'introduire dans la petite grotte. Peu s'en fallut qu'en la voyant entrer, la jeune fille ne s'élançât hors de son petit lit, tant était grande la joie de son âme. Théotberge, plus maîtresse d'elle-même, s'avança doucement pour l'embrasser. Yolande lui jeta les bras autour du cou et la serra sur son cœur, sans proférer un seul mot. Après quelques instants, elle put lever les yeux sur Théotberge.
— 0 manière! lui dit-elle, comment êtes-vous venue dans ces lieux retirés, au milieu des ténèbres, et par un chemin si long? Je sais que vous m'aimez comme si j'étais votre fille, mais la charité de Dieu a pu seule vous donner le courage et la force de supporter toutes les horreurs que ma présence a attirées sur votre monastère. Que la bonté infinie de Jésus vous en récompense ! Vous me rendez la vie, je la sens courir dans mes veines ! 0 ma mère, je vous ai donc revue!... Je vous assure que si la mort devait m'atteindre, elle me serait douce dans vos bras!
— Calmez-vous, mon enfant, ne vous agitez pas inutilement; vous avez encore un peu de fièvre, et votre émotion pourrait
l'aggraver ; je vous raconterai plus tard tout ce qui s'est passé ; maintenant, reposez-vous en paix.
— Oui, ma mère Dites-moi, au moins, si mes maîtresses
et mes sœurs ont eu connaissance de ce qui m'est arrivé?
— Elles sont fort tristes, et vous appellent de tous côtés, espérant que vous n'êtes pas loin, et que vous pourrez les entendre.... Léonide, Iseult, Gille et Elise sont restées, de longues heures, prosternées devant Faute! de la sainte Vierge. Jeanne la blonde et Jeanne d'Auslerlitz jeûnent au pain et à l'eau ; Gertrude et Hildegarde ont promis, si l'on vous retrouve, de suspendre à l'image de Marie l'une un riche diadème, l'autre sa ceinture à perles d'or. Lidwine même et Paula, ces espiègles, ces étourdies... mais elles ont un bon cœur... Savez-vous ce qu'elles ont fait? Elles ont excité une émotion générale dans
la salle d'étude S'étant- levées tout à coup, elles coururent
vers sœur Cunégonde et se jetèrent à genoux devant elle en pleurant : « C'est nous, dirent-elles, qui sommes la cause de tant de malheurs; nos péchés ont attiré sur le couvent l'indignation de la sainte Vierge Nous lui avons si souvent promis
d'être dociles, soumises, ferventes, et nous n'avons pas tenu nos promisses! Elle nous punit aujourd'hui, en nous ravissant notre chère Yolande!... Mais, à l'avenir, nous serons bien sages, sœur Cunégonde ; nous dirons nos prières avec recueillement, nous ne ferons plus rire nos compagnes à l'église; nous serons bien pieuses à la sainte messe ; croyez- vous que la sainte Vierge nous rendra notre sœur? Nous vous demandons pardon de tout le chagrin que nous vous avons causé, et à toutes nos compagnes du mauvais exemple qu'elles ont reçu de nous.... »
« Et, en disant ces mots, elles baisèrent les pieds de la maîtresse, et voulaient en faire autant à leurs campagnes, qui ne voulurent pas le souffrir. Toutes versaient des larmes et disaient : « Levez-vous, c'est assez 1 » Au dîner, elles se privèrent du troisième plat, qui était une crème aux biscuits, et la portèrent aux pauvres à qui elles la distribuèrent à votre intention en l'honneur de la sainte Vierge, et y ajoutèrent quelque argent, les engageant tous à prier pour vous ! Ce soir, avant le souper, toutes vos compagnes se rendirent en procession, avec des flambeaux allumés, devant l'autel de Marie, où elles firent vœu de lui
offrir un cœur d'or renfermant leurs noms. Mais que dirai-je de notre pauvre aveugle, de sœur Colombe, que les souffrances ont paralysée et réduite à garder le lit depuis vingt ans ! Quand elle connut votre disparition, elle fondit en larmes, et, levant les mains au ciel : « 0 mon Seigneur Jésus ! dit-elle, abaissez les yeux sur votre pauvre servante, et ayez pitié d'elle! Rendezmoi ma chère Yolande, qui me tenait si souvent compagnie, et me donnait si affectueusement à manger ! Qu'en avez-vous fait, ô Seigneur? N'entendez-vous pas nos soupirs et nos gémissements? Jésus, rendez-la-nous, je vous en supplie de toute la ferveur de mon âme, et je m'offre, par reconnaissance, à souffrir, avec le secours de votre grâce, le double de mes maux déjà si cruels. »
A ces paroles, Yolande ne put se contenir, embr ssa de nouveau l'abbesse, et lui dit d'une voix émue :
— Oh ! quelle charité ! Bonne sœur Colombe, pourquoi voulez-vous tant souffrir pour moi? O Marie, notre avocate, maintenant que vous avez exaucé leurs prières et qu'elles vont me savoir en sûreté, au lieu de doubler leurs douleurs, guérissez-les tout à fait, en récompense de leur bon cœur et de leur chanté ! Ma mère, je vous en supplie, remerciez mes sœurs et mes compagnes de leur affection pour moi! Je prie Dieu qu'il les en récompense dans sa miséricorde infinie 1
L'abbé Daufer prit la parole.
— Yolande, dit-il, calmez-vous, et tâchez de dormir : l'abbesse viendra vous revoir demain, et restera plus longtemps auprès de vous. Mais cette nuit, puisque nous sommes réunis, nous avons à décider quel serait le moyen le plus sûr de vous soustraire aux recherches du marquis et à toute nouvelle insulte... Priez, mon enfant ; abandonnez-vous avec une confiance filiale à la prudence du vénérable ermite qui vous a sauvée si miraculeusement, avec le secours de la Providence divine.
11 bénit la jeune fille et se rendit, avec l'ermite et Théotberge, dans la première grotte, où ils délibérèrent longuement. Tous trois furent d'avis qu'après la guérison de la jeune fille, Raymond l'accompagnerait en Bohême, au sanctuaire de Boleslau, où il remettrait Yolande entre les bras de ses parents bien-aini. .
Par une riante matinée d'été, on eût vu cheminer, sur ia route qui conduit de Moravie en Bohême, deux pauvres voyageurs, qui pressaient leur monture. Une vieille selle toute usée et une bride toute noueuse ne contribuaient guère à relever la misérable apparence du coursier. Les inconnus étaient eux-mêmes en assez mince équipage. L'un semblait être un homme de la campagne et l'autre, qu'il tenait en croupe, un jeune garçon dont un vaste capuchon couvrait le visage. Il serrait étroitement son compagnon à bras le corps et se cachait souvent derrière ses épaules. Çà et là, autour des deux voyageurs, marchaient, dans la même direction, une vingtaine d'hommes en costume de chasse, divisés en petits groupes et conduisant en laisse des chiens terriers et des lévriers. Ils paraissaient chercher ,un endroit favorable pour les lancer à la poursuite du gibier. Le passant, qui eût rencontré les chasseurs, n'aurait pas remarqué sans doute les deux villageois, qui avaient l'air de se rendre au marché de quelque bourg voisin, ou peut-être les eût-ils pris pour des valets portant les vivres et les gibiers des chasseurs.
Le plus âgé des deux cavaliers était le fidèle Raymond, l'ancien serviteur de Pandolfe. Nos lecteurs l'auront sans doute déjà reconnu. Quant au jeune homme, qui chevauchait en croupe, c'était la belle et triste Yolande. A peine était-elle guérie, que l'abbé Daufer et Manfrède, pour mieux la soustraire aux pièges d'Ottocar, la firent partir, sous ce pauvre déguisement, pour Notre-Dame de Boleslau, où elle devait retrouver son père. Quant aux chasseurs, c'étaient les plus hardis soldats de l'abbé de Znaïm. Armés de piques, de dagues, et de javelots, ils devaient, tout en affectant de se livrer au plaisir de la chasse, escorter la noble damoiselle jusqu'au delà des frontières de la Bohême. Ils y arrivèrent sans aucun accident et prirent congé d'Yolande, revenant rendre compte à Znaïm du bon succès de leur mission.
Les fugitifs arrivèrent un soir dans un petit village dont l'hôtellerie était encombrée de voyageurs. Tous les apparte-
ments étant retenus, ils furent forcés de se reposer sous un hangar, presque à la belle étoile, où des bottes de paille leur servirent de lit. Raymond crut d'abord que ces nombreux étrangers se rendaient à la bénédiction de quelque église, car à cette époque, ces sortes de fêtes attiraient toujours un grand concours de peuple et donnaient lieu à des espèces de foires très-fréquentées. Mais s'étant levés de grand matin et mis en route avec ia foule, nos deux compagnons arrivèrent, au bout d'un certain temps, à une vaste prairie entourée d'arbres séculaires, au milieu de laquelle un vieux chêne étendait ses vastes rameaux. Au pied de ce géant s'élevait un tertre de gazon, où l'on apercevait un tronc couvert de drap écarlate et reposant sur une peau d'ours. Toute la prairie était déjà couverte d'une innombrable multitude, venue de toutes les parties du royaume.
C'était le duc Wratislas, récemment, nommé roi de Bohême par l'empereur Henri IV, qui venait, suivant l'usage du temps, rendre la justice à ses vassaux. Derrière lui, marchaient ses pages portant, sur des plats d'or, le sceptre et la couronne royale; venaient ensuite les écuyers avec son épée, sa lance, sa masse d'armes et son bouclier. Les hauts barons du royaume, richement armés et montés sur des coursiers admirables, étaient suivis chacun de leurs écuyers et hommes d'armes, portant les bannières des margraves, des comtes ou des barons, qui relevaient du roi. Le cortège était fermé par les vidâmes, les échevins et les prévôts, les juges et les magistrats de la couronne, et enfin par les justiciers, portant les instruments du supplice.
Le roi monta sur son trône. L'archevêque de Prague bénit la foule, et les hérauts parcoururent les rangs, sonnant la trompe, et criant à haute voix : « Quiconque a procès, contestations, réclamations, accusations, exceptions ou privilèges, qu'il se présente au jugement du roi! » Et tout le peuple de crier d'une voix unanime : <i Vive le roi ! » Après cela, il se fit un profond silence. Alors s'avancèrent au pied du trône les évêques et les abbés, les margraves, les comtes, les vicomtes, les châtelains et les petits vassaux qui prêtèrent au nouveau roi le serment de fidélité et abaissèrent leurs bannières devant lui en signe de vasselage. Puis le jugement commença. Deux magnats se disputaient à propos d'une forêt, le roi les admit à la preuve des
armes : ils entrèrent en lice. Leurs lances s'étant brisées au bout de quelques passes, ils en jetèrent les tronçons et luttèrent avec 1 épée. L'un des deux fut vaincu, et, par conséquent, il perdait son procès; les vidâmes en prirent acte, et les combattants se retirèrent après avoir salué le roi.
L'intendant d'une abbaye était accusé d'avoir traîtreusement mis à mort le fils d'un baron. Il nia le forfait en présence du roi, et en appela au jugement de Dieu, se déclarant prêt à subir l'épreuve de l'eau bouillante. Le roi lui dit : « Vous laisserez vos mains dans l'eau bouillante durant l'espace de deux Credo. » Une chaudière d'eau bouillante fut apportée. Le chapelain du roi entonna le Credo, que le peuple suivait à haute voix. L'accusé plongea les mains dans la chaudière, et, au temps fixé, il les en retira et les éleva vers le ciel. La peau était restée intacte, bien que la chaleur eût été plus que suffisante pour décharner jusqu'au os. Tout le peuple poussa un grand cri de joie : Jnslus es, Domine, et rectum judichim tuum.x
On amena ensuite le fauconnier d'un baron, qui avait, par vengeance, crevé l'œil de son ennemi. Les parents du blessé n'acceptant pas le rachat du délit, le roi prononça, selon le code la peine du talion. Le justicier fit donc rougir une pointe d'acier, et, l'enfonçant dans l'œil du fauconnier, il le lui creva.
Vint alors le tour d'un valet, accusé d'avoir fait un faux serment sur l'Evangile. Le roi appliqua la loi en vigueur. Aussitôt le bourreau saisit la main du coupable, la plaça sur un pieu et la lui trancha d'un coup de hache ; puis il cautérisa, avec un fer rouge, le poignet mutilé, pour arrêter le sang, l'enduisit de baume et l'entoura de bandelettes.
Chez les Lombards et même chez les Teutons, le créancier ne pouvait dépouiller son débiteur de la faux ni de l'épée. On fit comparaître devant le roi un juif qui avait méconnu cette loi à l'égard d'un pauvre chevalier. Le roi condamna l'usurier à une forte amende, malgré ses larmes et ses récriminations. Le juif dut s'exécuter, pour éviter d'être jeté au fond d'un cachot, à la discrétion de l'offensé. Le peuple criait : « C'est bien fait ! brûlez tout vif ce mécréant qui a crucifié le Fils de Dieu 1 »
(1) Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont droits.
Un valet, préposé à la garde des chiens d'un noble seigneur, accusait un vilain de lui avoir volé un chien braque, taché de blanc et de noir, et de l'avoir vendu à un garde forestier, qui fut sommé de comparaître en même temps. Ce dernier se présenta avec l'animal. Le roi dit aux archers : « Qu'on exécute la loi ! » Le vilain fut obligé de prendre le chien sur ses épaules et de faire trois fois le tour du pré, puis, arrivé au milieu, de lever la queue de l'animal, et de l'embrasser un peu plus bas. A cet instant, un immense éclat de rire parcourut toute l'assistance.
Un brigand, accusé et convaincu d'avoir volé au margrave un faucon de grand prix, n'avait pas de quoi payer l'amende. Le roi le condamna à se laisser manger deux onces de chair par le faucon lui-même. Le malheureux fut étendu sur un banc, le ventre contre terre. On attacha sur son dos un faucon, qui se mit à lui déchirer les cuisses jusqu'à ce que le justicier l'enlevât du patient.
Un truand fut convaincu d'avoir volé un voyageur. Comme il était borgne, on le condamna à perdre le nez : c'était la loi. Une première fois, le voleur avait un œil crevé, la seconde ou lui coupait le nez, et la troisième les oreilles. Le bourreau prit une espèce de rasoir, et trancha les deux narines jusqu'à la racine.
Deux sorciers furent brûlés, séance tenante, sur uu bûcher élevé au milieu du pré. Un blasphémateur eut la langue coupée ; un nécromancien, qui avait égorgé un enfant pour ses horribles maléfices, fut tourmenté par les tenailles et brûlé ensuite. Le roi rendit encore plusieurs sentences touchant des procès civils, des testaments, des délimitations de terrains, des validations de contrats. Sa sagesse et sa justice étaient si grandes que, le jugement terminé, toute la foule s'écria: « Vive la justice du roi ! »
Sans doute,*ces temps étaient cruels, le code pénal était barbare ; mais au moins pouvait-on se passer de cette nuée d'avocats, si habiles à traîner les procès en longueur et à les entourer d'incidents et de subtilités que Salomon lui-même n'aurait peutêtre pas su réfuter ; si adroits à fabriquer de longs mémoires, à se faire grassement payer leurs conférences, leurs avis, et ne manquant jamais d'ajouter quelques francs à leur note, si vous
avez le malheur de les accoster dans la rue, pour leur demander : où en est mon affaire?
Yolande et Raymond avaient eu soin de ne pas se mettre trop en évidence. Perdus dans la foule, ils écoutèrent les sentences du roi, et, quand la séance fut terminée, le grand maréchal vint mettre un genou en terre devant le monarque, pour lui annoncer l'arrivée d'une ambassade du marquis de Brunn. Le souverain fit aux quatre barons un accueil gracieux. Ils s'étaient avancés dans un pompeux appareil, et, s'inclinant devant le roi :
— Sire, lui dirent-ils, nous venons vous informer, au nom de notre maître, qu'une noble damoiselle vient d'être enlevée du couvent de Sainte-Marie. Il demande en grâce à Votre Majesté de vouloir bien poursuivre le ravisseur, et, s'il est découvert, de le faire conduire sous bonne escorte, avec la damoiselle, au château de Brunn.
Le roi répondit qu'il obligerait volontiers le marquis de Brunn et demanda le signalement des fugitifs. Les ambassadeurs ajoutèrent :
— Seigneur, la jeune fille est âgée de seize ans ; elle est d'une noble stature. Ses cheveux abondants sont blonds comme l'or. Elle a les yeux bleus, le front large, le teint blanc comme la neige, le visage ovale et les joues vermeilles.
La pauvre Yolande, qui était devenue toute pâle depuis sa maladie, se sentit rougir tout à coup. Son visage devint brûlant ; elle tremblait de tous ses membres. Il lui semblait que des milliers de regards se fixaient sur elle. Raymond, qui s'aperçut de son trouble, lui dit à l'oreille : « Courage ! » et comme la foule se dispersait, ils se glissèrent au milieu d'elle.
Au lieu de continuer leur route vers la Bohême, ils se détournèrent, et marchèrent au hasard dans la direction de l'Allemagne. Ils avaient déjà traversé un grand nombre de villages allemands, lorsqu'ils arrivèrent, un jour, aux portes d'une grande ville, où ils trouvèrent une immense foule rassemblée dans une vaste enceinte. Ils crurent qu'un tournoi allait avoir lieu, et descendirent à une hôtellerie voisine, en témoignant le désir d'assister à ce spectacle. Ayant rencontré un homme de haute taille et d'un abord ouvert, ils lui demandèrent à quelle heure commençait la fête.
— Une fête! répondit fièrement le Saxon, dites plutôt une boucherie qui va avoir lieu par ordre d'Henri le tyran. Après avoir massacré les Saxons, il s'amuse maintenant à égorger d'autres vassaux. Sachez donc qu'il avait convoqué à une Diète tous les barons de l'empire. Il en fit publier l'avis jusque dans l'Oldenbourg, où règne, à Rustadt, le comte Hunon, le Nestor des seigneurs d'Allemagne. Ce vieillard, déjà infirme et tout entier à la pratique des bonnes œuvres, s'excusa sur son grand âge de l'impossibilité où il était de se rendre à la Diète. Henri, furieux, l'accusa de félonie, et lui intima d'avoir à se présenter devant lui pour purger sa contumace, amenant un champion disposé à lutter en champ-clos contre le champion de l'empereur. Vous savez que tel est l'usage du pays. Le digne vieillard, se sentant la conscience exempte du crime dont on l'accusait, se mit en route accompagné d'une escorte d'élite et de son fils Frédéric, noble et vaillant jeune homme, qu'il aime d'une affection inexprimable.
« Hunon se présenta avant-hier au palais, et, s'inclinant devant Henri, il s'excusa loyalement d'être resté dans son château :
» — Croyez, Sire, dit-il, que je n'ai point agi par insubordination, mais à cause de mes infirmités... Ce voyage même m'a beaucoup affaibli et me met même en danger de mort... Cependant, je me suis rendu aux nouveaux ordres de Votre Majesté pour lui prouver que je suis toujours fidèle, comme je l'ai été à son aïeul Conrad et à l'empereur Henri, son père. J'ai amené avec moi, pour vous rendre hommage, mon fils unique, Frédéric, à peine âgé de vingt ans, mais dont la valeur et la prudence sont au-dessus de son âge.
» Le noble langage d'Hunon remplit d'admiration les archevêques, les ducs et les autres seigneurs. Ils le considéraient avec une sorte de respect religieux. Mais le cruel tyran, le regardant de travers, lui répondit :
> — Je vous tiens pour félon, et le jugement de l'épée pourra seul vous laver de l'infamie. Vous aurez pour champion votre fils Frédéric ; le mien sera un lion d'Afrique.
» A ces paroles, le tendre père frémit ; mais, plein de confiance en Dieu, il remit toutes choses entre ses mains, et répondit au prince :
9 — Roi Henri, que Jésus-Christ soit, entre vous et moi, juge de mon innocence 1
» C'est aujourd'hui , continua le Saxon , que Frédéric doit combattre contre le lion. Etrangers, priez pour le noble chevalier. »
A ces mots, il s'approcha de la palissade. Yolande se sentait émue de pitié; le tyran lui faisait horreur. Elle s'adressa, du fond du cœur, à son Ange gardien, le priant d'intéresser celui de Frédéric à la cause du jeune homme, afin qu'il obtînt la force de triompher du terrible animal. Elle entra, avec Raymond, dans l'enceinte de l'immense arène, qui avait un mille de tour. Aux extrémités de la lice s'élevaient deux dais richement tendus de soie et de velours, ornés de galons et de franges d'or, qui brillaient comme des pierres précieuses. Dans l'une de ces tentes se trouvait le tyran exécré, en compagnie des princes de l'empire; le vénérable Hunon et ses chevaliers occupaient le pavillon opposé. C'était un beau vieillard courbé par l'âge. Ses cheveux, blancs comme la neige, retombaient sur ses épaules. 11 avait le visage pâle et triste. Son front élevé se contractait sous le poids de son immense douleur, et l'on eût dit que son regard était éteint, tant l'anxiété du pauvre père lui ôtait toute énergie. Quand il parut dans la tribune, tout le peuple versa des larmes de pitié, en maudissant intérieurement la barbarie du tyran.
Les hérauts et les servants d'armes firent le tour de l'arène, puis s'arrêtèrent devant le trône, en attendant le signal du roi. Henri fit un signe de tête. Alors, ils sonnèrent de la trompe et firent entendre ces mots : « Frédéric de Rustadt va prouver par la preuve du lion, que le comte son père n'est pas coupable de félonie envers la couronne. »
En même temps parut le jeune Frédéric : il s'avança vers son père, et, mettant le genou en terre, il lui demanda sa bénédiction. Le comte, soutenu par deux écuyers, se souleva, et dit d'une voix ferme :
— Je jure à Dieu, au roi et à tous les princes de l'empire que je n'ai jamais failli à mes devoirs envers la couronne. Va, mon fils, combats hardiment pour l'innocence de ton père! Je te Mnis, au nom de Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et je promets à la puissante Vierge Marie, que si tu sors vainqueur de
ce combat, j'érigerai en son honneur un temple et un monastère, dans les Etats soumis à ma juridiction.
Le vieillard se tut, retomba sur son siège, et inclina la tùle sur sa poitrine. Descendu dans la lice avec ses écuyers, Frédéric se revêtit de ses armes. Il ceignit son épée, mit son casque, et ordonna à ses hommes d'armes de se retirer au-delà de la barrière. C'était un noble et beau jeune homme, d'une taille élancée et bien prise. Des acclamations et des cris saluèrent son entrée, et les damoiselles, placées dans les tribunes, lui jetèrent des roses effeuillées, en faisant flotter, suivant. l'usage du temps, des écharpes de couleurs éclatantes. A un nouveau signal des trompettes, huit chevaux, magnifiquement harnachés, entrèrent dans la lice, tirant la cage de fer, qui renfermait le terrible anima!. Puis, les chevaux étant dételés et emmenés, un gardien sauta sur la cage, dont il souleva la herse au moyen d'un treuil. Le lion sortit, fît quelques pas en avant, regarda autour de lui, étonné de ce concours de peuple. Puis, il poussa un rugissement, qui retentit dans l'arène et fît frémir tous les cœurs.
Frédéric avait fabriqué un mannequin vêtu d'écarlate. Il le prit dans ses bras, et, l'épée entre les dents, il s'avança, calme et plein de sang-froid, à la rencontre du féroce animal. A la vue du jeune guerrier, le lion s'arrêta court, secoua sa crinière ondoyante, se battit les flancs de sa queue, et, les yeux enflammés, la gueule entr'ouverte, fit encore quelques pas vers Frédéric, puis s'arrêta. Mais le jeune seigneur continua de marcher, vers le lion, d'un pas ferme et décidé. La bête, alors, lui lança un regard de feu, gratta le sol, et s'appuya sur ses pattes de derrière, se préparant à s'élancer A.. Frédéric jeta le mannequin au lion, il le saisit entre les dents et se mit à le mordre avec rage, en poussant un grognement sourd. Le chevalier profita du moment, et, d'un mouvement rapide, se précipita sur la bête fauve et lui plongea son épée dans le cœur.
Aussitôt, un immense cri d'allégresse éclata dans toute la multitude : Qui habitat in adjutorio Altissimi, in protectione Dei cœli commorabitur.* En ce moment, le vieil Hunon, qui avait
(1) Psaume xc : Celui qui habite dans l'asile du Très-Haut, demeurera bous la protection du ciel.
fermé les yeux, priait avec ferveur. Mais, en entendant le chant sacré, il se leva, et, à la vue de l'énorme bête, étendue aux pieds de son fils, il rendit grâce à Dieu en ces termes : Iste pauper clamavit et Dominus exaudivit eum et de omnibus tribulatiohibus ejus salvavit eum.1 Déjà les hérauts d'armes étaient descendus dans la licé. Ils escortèrent Frédéric, et le conduisirent devant le roi, aux applaudissements de la foule. Emu des transports du peuple, et craignant quelque sédition, Henri fît l'éloge du courage du jeune champion. Il l'embrassa, le ceignit des insignes de la chevalerie, et lui mit au doigt un anneau précieux. 11 lui fit don de vastes terres, et affranchit à perpétuité, de tout vasselage, le comté de son père.
Il n'est pas besoin de dire toute la part qu'Yolande prit intérieurement au triomphe de Frédéric. Elle en rendit grâce au Ciel. Hélas ! ne se trouvait-elle pas dans une situation analogue à celle du jeune chevalier? Son père, aussi, était mis au ban de l'empire; il fuyait, loin de toute consolation, pour se dérober à la tyrannie de l'empereur. Elle supplia le Ciel de faire éclater l'innocence de Pandolfe, comme il avait glorifié celle d'Hunon. Mais déjà la foule commençait à se disperser, et Raymond, rentrant à l'hôtellerie avec la jeune fille, lui dit :
— Noble damoiselle, nous ne pouvons plus nous diriger vers Boleslau, après la promesse que le roi Wratislas a faite au seigneur de Brunn. Je ne vois rien de mieux que de vous conduire à Rome et de vous y mettre sous la protection du Pape. Il est le père des fidèles, la joie des affligés, et le défenseur des faiblea qui l'implorent.
Yolande s'affligeait à l'idée d'entreprendre un si long voyage, à travers des pays sillonnés en tous sens par les ennemis de l'Eglise. Cependant, pleine de confiance en Dieu et en son Vicaire, elle se dirigea aussitôt vers la Bavière. Mais à peine la jeune fille et son protecteur avaient-ils longé pendant deux jours les rives du Danube, qu'ils rencontrèrent une nombreuse troupe de cavaliers. Ils jugèrent prudent de les éviter, et, remontant le cours du fleuve, ils avaient le dessein de le traverser à Passau.
(1) Psaume xxxni : Ce pauvre a crié vers le Seigneur, et il l'a exauce et délivré de toutes ses tribulations.
Ces guerriers formaient l'escorte des archevêques de Prague et d'Olrnutz, qui se rendaient à Rome, appelés par le pape Grégoire, pour se justifier auprès du Saint-Siège. Jaromir de Prague, frère du roi Wratislas, prétendait à la suprématie du siège d'OImutz, que l'évêque Jean lui contestait. Jaromir lui avait donc déclaré la guerre, mais Grégoire, en ayant été informé, lança l'interdit sur son diocèse et lui ordonna de venir à Rome, pour expliquer sa conduite.
Les deux prélats voyageaient avec une suite nombreuse de clercs et de soldats, et dans un équipage aussi somptueux que le comportaient leur noblesse, leur rang élevé et leurs richesses. Chez le prince de Bohême, tout annonçait une royale origine ; l'évêque Morave, bien qu'il ne fût pas d'un sang aussi illustre, ne lui cédait pas en magniOcence. Tous deux montaient de superbes palefrois, richement caparaçonnés. Leurs harnais étaient ornés d'or et de pierres précieuses. Enveloppés d'un ample manteau de pourpre relevée d'hermine, les deux prélats étaient accompagnés chacun de deux écuyers, qui se tenaient à droite et à gauche de leur monture, tandis qu'une mule blanche les précédait, portant la croix épiscopale. Derrière eux. venait un grand nombre de pages et de valets, vêtus d'une brillante livrée, puis les clercs dans l'ordre hiérarchique, montés sur des chevaux de race. Les prélats emportaient de nombreux bagages, les trésors de leurs chapelles, des calices, des encensoirs d'or pur, des mitres ornées de pierreries, des anneaux, des agrafes, des chapes, des ornements de brocard en velours. Un peloton de soldats bicn( armés fermait la marche.
Raymond reconnut immédiatement quelques-uns de ses amis dans le cortège du prélat Morave, et, craignant qu'il n'en résultât quelque inconvénient pour Yolande, il se hâta de rebrousser chemin, pour longer, comme nous l'avons dit, le. Danube et prendre la route d'Augsbourg. C'était un parti très-sage. Mais nul ne peut prévoir l'avenir, et cette résolution, qui devait vraisemblablement leur être utile, eut, pour l'un et pour l'autre, le résultat le plus fatal. Ayant traversé le Danube à Passau, ils voulurent continuer leur chemin vers Augsbourg. Pour cela, ils traversèrent les landes et les forêts désertes, où ils furent pieu d'une fois en danger d'être dévorés par les loups.
Un jour, qu'ils avaient ainsi fait une longue marche dans des contrées désolées par la guerre, ils arrivèrent, au coucher du soleil, au pied d'un grand bâtiment en ruine. Ce manoir féodal s'élevait dans un site charmant, sur une colline couronnée d'arbres touffus. Des filets d'eau vive, échappés du roc, fuyaient à travers les parcs d'un jardin inculte, où l'on distinguait encore, au milieu des touffes d'herbes sauvages, des urnes brisées et des fragments de sculptures, mis en pièces, sans doute, par une soldatesque en furie.
Raymond entra sous le portique désert, et parcourut toutes les pièces du rez-de-chaussée. Toutes se trouvaient dans le même état de délabrement. Il trouva enfin une petite salle qui avait une cheminée, et se proposa d'y passer la nuit avec Yolande. Il alla donc déharnacher leurs montures, et les conduisit dans un petit enclos tout entouré de murs, où croissait une herbe fine et serrée. Puis, il rentra dans l'intérieur, y alluma un petit feu, et étendit sur le parquet quelques poignées de paille qu'il avait découverte dans un réduit voisin. Tirant alors des vivres de sa besace, ils firent un frugal souper et allèrent se reposer.
Raymond ne tarda pas à s'endormir, mais Yolande ne pouvait fermer l'œil : la solitude, les ténèbres, cette habitation déserte, la remplissaient d'une vague terreur, qui la tenait éveillée et agitée malgré elle. Tant que le petit feu qu'ils avaient allumé brilla dans l'âtre, elle ne cessa point de le regarder. Il lui semblait que ce fût une sentinelle qui veillait sur son repos. Mais, peu à peu, le feu s'éteignit et la chambre fut plongée dans une profonde obscurité. La jeune fille, vaincue par la fatigue, s'assoupit légèrement, en pressant sur son cœur la petite statue de Marie, qu'elle invoquait dans son effroi.
La nuit était déjà fort avancée. Soudain Yolande s'éveilla en sursaut, et, ouvrant les yeux, il lui sembla avoir entrevu comme un rayon lumineux passer sur la muraille et disparaître. Tout son sang lui afflua vers le cœur ; elle se souleva sur le coude, et crut entendre un bruit sourd dans le lointain. Elle appela Raymond et lui dit :
— N'entendez-vous rien?
— Qu'y a-t-il? demanda l'autre.
— 11 me semble ouïr un bruit de pas, reprit Yolande, et j'ai vu passer une lumière sur la muraille du fond.
Elle n'avait pas achevé ces mots qu'une nouvelle clarté traversa l'obscurité et disparut de nouveau, pour reparaître un moment après. Cette fois, toute la chambre en était inondée. Nos voyageurs, stupéfaits et à demi-morts, virent entrer quatre hommes, à l'air farouche; l'un d'eux leur cria :
— Qui êtes-vous?
— De pauvres voyageurs, répondit Raymond, qui nous rendons à Augsbourg.
Yolande, qui avait ôté son capuchon pour se coucher, fut tout de suite reconnue pour une femme, malgré ses habits d'homme. Sa longue chevelure éparse sur ses épaules l'avait trahie, avant qu'elle eût le temps de s'en apercevoir. Un des nouveaux venus la prit par le bras, et la fit lever en lui disant :
— Ma chère enfant, vous allez nous suivre!
Yolande, tremblant de tous ses membres, se jeta aux genoux de cet homme, le suppliant d'avoir pitié d'elle.
— Soyez tranquille, dit celui-ci; personne ne vous touchera; mais nous avons besoin de vos soins pour une pauvre malade.
— Laissez au moins mon compagnon venir avec moi, ajouta la jeune fille.
— Non, non; il doit nous suivre, répondit un autre.
La malheureuse enfant se sentit prendre par la main, et on l'emmena loin de Raymond, qui voulut en vain s'élancer sur ses pas. La façade orientale du château s'élevait sur un rocher escarpé, dont un torrent baignait la base. De longs escaliers, qui semblaient mener à des souterrains, aboutissaient à de grandes chambres qui prenaient l'air et le jour du côté de l'abîme. Les inconnus entrèrent d'abord dans un long vestibule, au bout duquel s'ouvrait une salle voûtée, soutenue par des piliers massifs de pierre brute. On y voyait amoncelés ça et là des creusets, des chaudières, des cuillers de fer, des fourneaux, des moules, des enclumes, des marteaux de toute espèce, des tenailles, des ciseaux, des burins et une foule d'outils dont la destination s'expliquait évidemment par la présence, au milieu de la salle, de deux presses à battre monnaie. Des hommes d'un aspect hideux les mettaient en mouvement à l'aide de manivelles de fer,
qui servaient à imprimer une forte pression aux vis de l'appareil. Tous travaillaient dans un profond silence. Ils ne communiquaient entre eux que par des signes, et la besogne marchait avec une activité et une ardeur surprenantes. On voyait, dans un coin, un énorme tas de chandeliers, de vases, de couronnes, de croix, de reliquaires d'or et d'argent tordus et brisés, qu'on était occupé à jeter dans des creusets tout rouges. Yolande s'aperçut avec horreur qu'elle était tombée dans les mains de brigands, et que le lieu où elle se trouvait était un atelier de faux monnayeurs.
L'homme qui l'avait emmenée lui fit traverser plusieurs salles garnies de lits grossiers, sur lesquels on voyait des hommes endormis. 11 s'arrêta à la porte d'une petite chambre assez propre et éclairée par une lampe. Yolande y aperçut une couche, sur laquelle était étendue une femme qui paraissait jeune encore.
— Voici ma femme , dit le brigand, ayez-en bien soin. Elle est faible, et a besoin de votre charité ; soyez une sœur pour elle.
Et jetant un regard attendri sur la pauvre malade, deux grosses larmes coulèrent sur ses joues, et il sortit en silence. Yolande s'approcha de l'infortunée, la salua amicalement, et lui offrit ses services. La jeune femme sourit, et, lui prenant la main, elle s'écria :
— Je mourrai tranquille, maintenant que je me vois en si douces mains. Dites-moi, comment vous appelle-t-on?
— Je me nomme Yolande, et vous?
— Ida, répondit la malade.
Yolande la soigna avec beaucoup de charité, et, bien qu'elle dût souvent traverser les ateliers pour son service, tous ces hommes ne lui témoignaient que du respect, ce dont elle remerciait Dieu, en se recommandant sans cesse à lui. Chaque matin, Yolande s'agenouillait au pied du lit, et, tirant d'une petite bourse de cuir surpendue à sa ceinture l'image de Marie, elle récitait ses prières. Ida la regardait sans rien dire, mais la dévotion, l'amour, la sérénité avec lesquels priait la jeune fille répandaient dans lame d'Ida une sorte de préoccupation qu'elle n'avait jamais éprouvée. La piété qui rayonnait sur ce visage, si doux et si gracieux, la suavité de ses regards, l'humilité, le recueillement d'une âme qui s'exhalait, tout entière et pleine
de ferveur, dans un doux murmure des lèvres, tout cela faisait naître, dans l'esprit de la pauvre Ida, une foule de sensations nouvelles. Après avoir terminé sa prière, Yolande lui dit un jour:
— Ma chère Ida, embrassez l'image de la sainte Vierge, et confiez-vous en sa bonté.
Ida fit ce qu'elle lui demandait, et, s'adressant à la jeune fille :
— Quelle est cette belle clame que vous me faites embrasser? C'est peut-être votre reine? Elle a l'air si doux, tandis que son visage respire une suprême majesté; et ce petit enfant, est-ce le fils de votre roi?
A ces questions. Yolande ne put revenir de son étonnement.
— Quoi! lui dit-elle, vous n'êtes donc pas chrétienne, ma pauvre Ida? Vous ne connaissez pas la Mère de Dieu, et le Rédempteur de nos Ames, descendu du ciel, fait petit enfant, mort sur la croix, Dieu et homme tout ensemble?
— Je ne connais pas d'autre Dieu qu'Odin, fils du géant Boor et frère de Wili et de Wé, les plus puissants des dieux, créateurs du ciel, de la terre et de l'homme, à qui Odin a donné 1 ame et la vie.
A ces mots Yolande, de plus en plus stupéfaite, regarda la malade d'un air inquiet.
— Ida, n'êtes-vous pas allemande? lui demanda-t-elle.
— Je suis de Luitilz, repartit Ida, mais nous ne sommes pas chrétiens. Au contraire, mes compatriotes sont toujours en guerre avec les Danois, qui adorent le Christ. C'est même pour avoir sauvé un chrétien que je me trouve en ces lieux. Bannie des forêts de ma patrie et exilée avec Dunon, mon mari, j'ai dû passer à l'étranger.
« Notre dernière guerre avec les Saxons fut meurtrière de part et d'autre, et chaque peuple se retira sur son territoire, en emmenant ses blessés et ses prisonniers. Parmi les nôtres se trouvait un noble et vaillant chevalier, fils d'un grand prince saxon, et à peine âgé de dix-huit ans. Mais il était si vigoureux, que rien ne résistait à ses coups, et que, dans la bataille, il avait abattu au moins trois de nos chefs. Ayant eu son cheval tué sous lui, il continua de se battre à pied, comme uu lion. Enfin, enveloppé par un peloton de nos troupes, il dut se rendre et fut emmené prisonnier dans nos forets.
î Les tribus dont le brave guerrier avait tué les chefs demandèrent que le fier Saxon fût immolé sur l'autel d'Odin, pour apaiser les ombres de ses victimes. On décida qu'il en serait ainsi.
» Je suis fille du grand-prêtre d'Odin ; le jeune captif fut traîné dans la cabane de mon père, et lié à un pieu en attendant le jour de sa mort. Comme fille unique, j'habitais, avec mon mari, sous le toit paternel, et on me confia la garde du prisonnier, qui ne donnait, du reste, aucun signe de frayeur et ne semblait même pas s'attrister de son malheur. On fit publier par tout le pays que, dans trois jours, le grand-prêtre d'Odin immolerait sur son autel, auprès du chêne sacré, le redoutable guerrier saxon. Tous les hommes des tribus se rassemblèrent et campèrent sous les tentes, près de l'autel du sacrifice. La nuit qui précéda le jour fatal, tous étaient réunis dans le pré sacré, causant ensemble de la nouvelle campagne qu'ils projetaient contre les Saxons, et se livrant, à la lueur des torches de résine, aux danses funèbres, par lesquelles on prélude au sacrifice.
» J'étais seule auprès du foyer, et le prisonnier, à genoux près du poteau, priait comme tu viens de le faire : il levait les mains vers le ciel, et invoquait souvent une Vierge qu'il appelait aussi Mère de Dieu : c'est sans doute cette belle Dame que tu embrasses avec tant de respect et d'amour. J'étais émue et attendrie en pensant que ce jeune homme allait être égorgé à l'aurore suivante. Mais lorsque je l'entendis s'écrier : « Emma, ma bonne sœur, adieu ! quand tu apprendras ma triste fin, prie pour moi! » alors, moi qui versai des larmes si amères, quand on rapporta le cadavre de mon pauvre frère tué dans la bataille, je ne pus contenir mes sanglots et je lui dis : « Prisonnier, tu as une sœur? — Oui, répondit-il, et je l'aime de tout mon cœur. »
» A ces mots, saisie d'une immense compassion, je m'élançai vers lui, je coupai ses liens avec une hache, et je lui dis : « Va, fuis, noble jeune homme, et console ta sœur. » Je courus à l'écurie, je sellai un cheval, et j'ajoutai : « Gravis la montagne, traverse le gué du Reknitz, et marche toujours vers la droite. » Le jeune homme sauta en selle et s'évada.
» Quatre heures plus tard, l'aurore commençait à poindre ; j'entendis les guerriers s'approcher, je fis semblant de dormir près du feu à demi-éteint. Mon père entre avec Dunon. Il ré-
garde, et, ne voyant plus le prisonnier, s'élance sur moi et tue dit avec un cri terrible : « Où est le Saxon? » Je fis l'ignorante : « Quoil que dites-vous? Ouest le prisonnier? » Voyant la hache qui était restée près du poteau, il ajouta : « Vois, te dis-je, pourquoi as-tu laissé cette hache si près de lui? » Je répondis que j'avais coupé un peu de bois pour faire du feu, mais que, plongée encore dans un demi-sommeil, je l'avais sans doute oubliée.
» La consternation fut grande parmi les guerriers. Ils sautèrent à cheval et s'élancèrent dans la direction de l'Elbe ; mais arrivés au bord du Reknitz, ils le trouvèrent tellement grossi par les pluies, qu'ils se virent forcés de rebrousser chemin. Leur fureur ne saurait se décrire, et ils voulaient m'immoler moimême sur l'autel d'Odin. Alors mon père prit la parole : t Nous sacrifierons un autre Saxon, dit-il, ma fille sera mise au ban de la terre et du feu. » Dunon, mon mari, prit l'or et l'argent qui lui revenaient de la part du butin, et nous partîmes avec trois chevaux. Chemin faisant, nous rencontrâmes ces faux mounayeurs ; Dunon s'associa avec eux, et nous vînmes habiter ce manoir abandonné, où ils exercent leur industrie, tout en donnant un coup de main aux voleurs de la contrée. »
Yolande avait prêté une affectueuse attention au récit de la malade. Elle lui dit avec une douce gravité :
— Ida, croyez-moi, renoncez à votre religion de sang. Votre faux dieu Odin veut qu'on égorge des victimes humaines ; notre Dieu, au contraire, pour nous donner une vie éternelle, a daigné nous envoyer son propre Fils Jésus-Christ, Dieu comme son Père. Il descendit sur la terre, prit une chair humaine, souffrit et mourut sur la croix pour racheter nos âmes. Ses sacrifices sont tout amour, et, si nous l'aimons véritablement, il nous ressuscitera de la mort, et nous fera jouir éternellement dans le ciel de sa Divinité.
Ida, plongée daus le plus profond étonuement, regardait Yolande.
— Et avec votre Dieu, demanda-t-elle, verrons-nous aussi la belle Dame dans le ciel?
— Sans aucun doute , reprit Yolande. Elle fut toujours Vierge ; le Fils de Dieu s'incarna dans son sein très-pur. Lorsque Jésus ressuscita des morts et monta au ciel, il voulut que
sa Mère vînt l'y rejoindre. Il la fit enlever par ses anges, et la couronna reine du ciel et de la terre. Ida, vous avez sauvé ce jeune chrétien, et Marie veut vous récompenser d'une action si belle en vous donnant le paradis. Là, vous serez vous-même \ lus ravissante que toutes les reines de ce monde.
— Et que dois-je faire pour obtenir ce bonheur?
— Croire en Jésus-Christ, recevoir le baptême, observer sa loi, qui est douce et facile avec le secours de sa grâce.
En ce moment, Du non entra, et, voyant son épouse sereine et radieuse, lui demanda :
— Ma chère Ida, il faut convenir que tu as là une garde bien habile?
— Oh ! répondit Ida, elle m'a raconté de si belles choses ! je te les répéterai plus tard. Figure-toi, Dunon, que le paradis des chrétiens est bien plus beau que Wahalla.1
Le fier païen secoua la tête, et répondit froidement :
— Bien, bien, tâche de te guérir au plus tôt.
Mais Ida était consumée par une fièvre ardente, qui, la minant sourdement, accélérait sa fin prochaine. Yolande ne quittait pas son chevet. Elle essuyait son front couvert de sueur et lui faisait boire souvent de petites gorgées d'eau fraîche; en un mot, elle' lui prodiguait des soins si intelligents et si affectueux, qu'Ida ne put s'empêcher un jour de s'écrier :
— Que vous êtes bonne, ma belle amie 1 Vous êtes pour moi plus qu'une sœur : tous les chrétiens sont-ils comme vous? Si j'étais chrétienne, deviendrais-je bonne aussi, moi?
— Meilleure que moi, dit la modeste Yolande, car le baptême rendrait votre âme plus blanche que la neige, plus limpide que l'eau pure, plus brillante que le soleil !
— Eh bien ! reprit la malade, baptise-moi donc et rends-moi belle et bonne comme toi.
— Je ne puis le faire avant que tu ne croies en Jésus-Christ, Fils de Dieu, et en la sainte Trinité.
— J'y crois, dit Ida avec un doux transport, et aussi à la sainte Vierge, Mère du bon Dieu... Oh! ma chère Yolande, baptise-moi, car je me sens mourir !
(1) Le Wahalla est le paradis des Scandinaves.
Alors, Yolande la souleva un peu, prit de l'eau, et la bapûs.t. Après que l'eau sainte eut coulé sur son front, Ida se sentit inondée d'une joie céleste, qui rayonnait dans ses regards et sur Bon visage. Elle ne cessait point de répéter :
— Yolande, je sens le paradis dans mon cœur; je voudrais bientôt mourir, pour voir Jésus et la belle Dame !
Cette joie, cette paix intérieure améliorèrent beaucoup son état, et Dunon, qui venait souvent la visiter, ne se rassasiait pas de la regarder; il lui disait :
— Ida, tu es encore plus belle qu'auparavant; que t'a donc fait ta garde-malade? Ce n'est pas une jeune fille, mais un être céleste!...
Dunon remerciait Yolande, avec une respectueuse admiration. Deux jours plus tard, Ida se sentant défaillir, Yolande appela Dunon, qui s'empressa d'accourir avec quelques-uns de ses compagnons. Ils furent surpris de voir la mourante si tranquille et si sereine. Elle remuait faiblement les lèvres, prononçant les noms de Jésus et de Marie, qu'elle pouvait à peine articuler. Ayant ouvert les yeux, elle aperçut son mari, l'appela, puis élevant un peu la voix :
— Dunon, fais-toi chrétien, lui dit-elle ; adieu !
Elle prononça encore le nom de Jésus, et expira doucement. Les faux monnayeurs arrachèrent le pauvre Dunon de la chambre funèbre et chargèrent Yolande de veiller près de la défunte. Le jour suivant, ils creusèrent une fosse dans le petit enclos et y déposèrent le corps de la pauvre Ida. Yolande planta une petite croix sur sa tombe, et pria longtemps cette âme bienheureuse de lui obtenir de Dieu la grâce d'échapper à sa captivité et d'arriver bientôt au tombeau des saints apôtres.
Dix jours s'étaient écoulés depuis ce triste événement. Yolande, confinée dans la petite chambre où était morte Ida, vivait en prisonnière et versait souvent des larmes. Elle eut beau jurer à ses gardiens, que jamais âme qui vive ne saurait d'elle le mystère de ces souterrains; tout fut inutile. Quand elle demandait des nouvelles de Raymond, on ne lui répondait pas. Elle passait le jour et la nuit dans des alarmes continuelles, priant sa chère Madone d'avoir pitié d'elle.
Une nuit, elle entendit, dans la salle voisine, une rumcar
inaccoutumée. On parlait, on riait aux éclats. II était question ae piller une sacristie, et il lui sembla entendre une voix de femme, qui s'élevait au-dessus des autres. Yolande était tout oreilles, et tremblait comme une feuille. Après une longue pause, pendant laquelle les brigands étaient allés souper, elle les entendit rentrer dans la pièce contiguë ; une grosse vojx disait :
— Va te coucher là-bas, il y a déjà une femme.
Un moment après, la jeune fille vit entrer, dans sa petite cnambre, une femme de haute taille, munie d'une lanterne, et qui ferma la porte au verrou derrière elle.
Yolande tressaillit, mais ayant regardé la nouvelle venue, elle la reconnut soudain, et, se jetant à ses genoux, elle lui dit à voix basse :
— Swatiza, assistez-moi, pour l'amour de Dieu!
La bohémienne abaissa sa lanterne, regarda la jeune fille, et s'écria :
— Yolande! vous ici?
Elles s'assirent alors sur le petit lit, et Yolande fit à la bohémienne le récit de ses malheurs en versant des larmes abondantes. Pour la première fois de sa vie peut-être, Swatiza pleura, tant elle était émue de pitié; elle prit les mains d'Yolande, et, les serrant avec affection :
— Ma noble bienfaitrice , lui dit-elle, ne craignez pas : je connais toutes les issues secrètes de ce château, et je vous en ferai sortir, sans que personne puisse nous voir. Ici même, sous ce lit, existe une trappe qui fait bascule ; ces briques que vous voyez là ont été placées sans mortier ; elles seront enlevées sans difficulté.
— Mais je voudrais bien aussi délivrer Raymond, dit Yolande.
— Je m'occuperai de lui, s'il est encore en vie, reprit Swatiza; mais, en attendant, il n'y pas de temps à perdre.
Elle tira le lit au milieu de la chambre, souleva une brique avec un morceau de fer, et n'eut aucune peine à enlever toutes les autres. La bohémienne alors fit jouer la bascule, et la trappe s'ouvrit. Elle prit la lanterne, et, suivie d'Yolande, descendit i>n petit escalier tournant, qui conduisait au bord du torrent.
202 MANFRÈDE DE TRAVEMUNDE.