‹ Mathilde de Canosse et Yolande de GroningueChapitre 9 sur 15 · MATU · texte numérisé non relu

MATU

l'intérieur, chaque sœur en a deux, et l'abbesse plus de vingt, peut-être. Est-ce que vous voulez vous faire religieuse?

— Hé ! hé ! le monde a peu de charmes pour moi, et si l'on voulait bien me recevoir...

— Mais... au fait... pourquoi voulez-vous donc connaître la fenêtre d'Yolande? Qu'est-ce que cela vous fait?...

— Oh! cela ne me fait guère... pourtant, je te le dirai. J'ai fait l'autre soir un pari avec une de mes compagnes. Nous passions le long des murs du monastère, au moment où les hirondelles vont et viennent, à la tombée de la nuit, en quête des insectes qui font leur pâture. L'une d'elles, dont le nid pendait' aux meneaux d'une fenêtre, après avoir voleté çà et là, retournait en toute hâte donner la becquée à ses petits, tandis qu'une autre, se mettant, en chasse à son tour, revenait aussi au même nid, et ainsi de suite à tour de rôle. A cette vue, je ne pus m'empêcher de dire : « C'est sans doute la fenêtre d'Yolande? — Et pourquoi? répondit ma compagne. — Pourquoi? fis-je; eh! parce que c'est une jeune fille si charitable, que les hirondelles elles-mêmes la reconnaissent, et ont placé leur nid sous sa protection. Tu ne me crois pas? — Non. — Gageons un gâteau. — Ça va : gageons. » Et pour m'assurer de la chose, je me suis adressée à toi, qui la vois tous les jours.

— Oh! oui, je la vois tous les jours... elle est si bonne pour moi! Si vous saviez quelle perle de jeune fille c'est là! nous la nommons l'ange de la Providence, parce qu'ici elle nous sert de ses propres mains, là elle nous fait une amitié, un jour elle nous apporte le meilleur de son dîner. Mais devinez un peu ce qu'elle fait pendant que nous attendons que la sœur converse nous apporte notre soupe? Elle nous peigne, raccommode nos haillons, enfin, faut-il le dire? elle nous coupe les ongles, avec ses jolies petites mains blanches, tandis que nous pleurons de tendresse, et que nous lui donnons mille bénédictions.

Peu de temps après cet entretien, par une nuit limpide et calme, au moment où la lune s'élevait à l'horizon, on entendit, au milieu des arbres du parc, les doux sons d'un luth, qu'aCcompagnait une harpe. Il faisait obscur sous le feuillage épais; les rameaux entrelacés ne laissaient pénétrer aucun rayon de la lune ; pas une feuille ne tremblait sous la brise; le petit ruisseau qui

baignait les murs du monastère semblait traîner plus silencieusement ses ondes , la lune éclairait les fenêtres du dortoir d'un reflet plus calme, tout dans la nature reposait aux environs. Après les premiers accords, une douce et triste symphonie se répandit dans l'air puis une voix tendre et sonore fit entendre un chant si expressif, si plein d'émotion, qu'il pénétrait jusqu'au fond de l'âme.

Pendant que ce chant plaintif s'élevait du milieu des arbres, accompagné des sons doux et harmonieux de la harpe, on vit, à la lueur de la lune, plusieurs fenêtres s'ouvrir et quelques têtes s'avancer furtivement, pour jouir de cette musique nocturne; mais la huitième fenêtre, celle de la chambre d'Yolande, restait obstinément fermée. Alors le chant recommença, mais sur un ton plus animé.

— Pourquoi, reprit la voix, pourquoi, jeune fille, veux-tu refuser un si beau parti? Crains-tu donc que mon chant t'attendrisse? Trembles-tu que les accords du luth et de la harpe ne te rendent moins inflexible? Ce puissant seigneur est le plus noble et le plus brave des jeunes gentilshommes de la Moravie; nul autre ne sait mieux que lui dompter un coursier ardent, ou le fatiguer dans les forêts, sur les traces d'un cerf agile, le guider au milieu des batailles, ou le faire manœuvrer dans un tournoi. Nul chevalier ne porte un haubert plus brillant, un cimier plus magnifique, aucune main ne manie mieux une épée. En un mot, il est la fleur des chevaliers, la joie de la cour; et pourtant, ce n'est qu'à toi seule qu'il veut offrir sa main, son trône et sa couronne de pierreries.

Et le chant continuait encore, plus expressif et plus harmonieux, lorsqu'au travers le taillis du bois, s'avança un cavalier revêtu de son armure : il leva sa visière, et s'arrêta pour écouter ; il paraissait ému. C'était Ottocar lui-même qui, impatient de connaître les effets de sa sérénade, était venu rejoindre ses musiciens. Mais la fenêtre restait impitoyablement fermée, tandis que celles des autres pensionnaires s'ouvraient les unes après les autres; on voyait même de temps en temps, à l'étage inférieur, apparaître le visage d'une sœur converse que la curiosité attirait, mais la huitième fenêtre ne s'ouvrait pas un instant. Aussi, comme l'horizon se teignait déjà d'une blanche lueur à l'Orient,

la troupe chantante se remit en chemin pour Brunn, escortée du jeune Margrave. Au jour suivant, la sérénade nocturne fut le sujet de l'entretien de tout le monastère, d'autant plus que personne ne pouvait dire à l'intention de qui elle avait été donnée. Yolande se taisait tout en écoutant, mais après Tierce, elle se rendit auprès de l'abbesse, lui expliqua le sens caché des paroles du chanteur, en suppliant qu'on voulût bien la faire changer de chambre.

L'époque dont nous essayons de donner une esquisse était remplie de superstitions, auxquelles la profonde ignorance du Xe siècle avait donné naissance. Les peuples unissaient à une foi vive en Jésus-Christ, les préjugés antiques des nations, d'au delà des monts où ils avaient pris naissance. Ainsi que nous l'avons dit dans les chapitres précédents, beaucoup de ces nations teutoniques et slaves étaient encore nouvelles dans la foi chrétienne; files conservaient quelque chose de leur rudesse native, et de leur barbarie naturelle ; elles dédaignaient de se soumettre à la plupart des lois civiles, faisaient consister l'équité et le droit dans la force brutale, et lorsque cette dernière leur faisait défaut, ils n'hésitaient pas à recourir aux moyens surnaturels. C'est ainsi que, dans leurs différends, soit publics, soit particuliers, ils rendaient la divinité elle-même arbitre de leur cause, et recouraient à l'épreuve de l'eau bouillante, à celle du feu et aux combats singuliers; c'est ce qu'ils nommaient le jugement de Dieu. La querelle avait-elle lieu entre deux guerriers, ils en venaient au duel, et celui qui tombait mort, blessé ou vaincu, était reconnu coupable. Un homme était-il accusé de vol ou d'homicide, et ignorait-il le maniement des armes? il invoquait le jugement de Dieu. Pour cela, on allumait un grand feu, et au moment où la flamme était dans toute son ardeur, l'accusé s'y élançait pour la traverser; s'il en sortait sain et sauf, le peuple proclamait son innocence.

L'Eglise, toujours douce et sage, avait ces épreuves en horreur, et recommandait instamment aux évèques d'enseigner à ces chrétiens crédules et grossiers, qu'il ne fallait pas exiger de Dieu des miracles, que c'était le tenter, qu'il nous avait donné la raison et les lois pour décider du juste et de l'injuste ; mais il n'était pas facile d'éclairer ces esprits grossiers, et de dompter ces âmes féroces. Les lois n'ayant point de rigueur, les hommes n'avaient

pour elles que du mépris; ils aimaient mieux recourir aux vengeances particulières, qui, trop souvent, passaient en héritage de génération en génération. Ces t pourquoi, l'Eglise avait institué les trêves de Dieu, qui étaient des temps consacrés à la prière, à la pénitence, et pendant lesquels il était défendu de combattre et de tuer un adversaire. Pendant ces trêves, il y allait de l'interdit et de l'excommunication contre tous ceux qui auraient pris part à un duel, à une passe d'armes, à un jugement de Dieu ; ces époques comprenaient tout l'Avent, les fêtes de Noël, le Carême, les Pâques, la Pentecôte. Le voisinage des églises, les personnes qui se rendaient à la messe, et les trois derniers jours de chaque semaine, tombaient aussi sous la protection de ces trêves. Elles étaient tellement respectées, qu'y manquer, c'eût été attirer sur soi les peines de l'Eglise et l'exécration des peuples. On aurait cru faire œuvre pie d'en poursuivre le violateur, et le jeter en prison, et même de le mettre à mort. Les délinquants se bannissaient eux-mêmes de leur famille et de leur patrie; ils s'en allaient errant comme Caïn, portant avec eux le remords de leur crime, et la crainte d'être connus et punis de tous. Et pourtant, beaucoup d'hommes de nos jours disent que l'Eglise, au moyen âge, était tyrannique, tandis que c'est à elle seule que nous devons la douceur de nos mœurs présentes, la sécurité des personnes et de la propriété, une tranquillité inconnue à ces temps de barbarie et de violence, où le plus fort l'emportait toujours sur le plus faible et le plus doux.

De celle tendance à recourir au surnaturel naquit, dans les âmes corrompues, le désir d'invoquer les mauvais esprits pour obtenir, par leur concours, le but que l'on se proposait. Dans ces siècles néfastes, les méchants eurent plus que jamais recours aux maléfices, aux sorts, à la magie et enfin aux conjurations des démons. 11 y avait des hommes et des femmes qui, à l'exemple des Pythons et des Pythonisses de l'antiquité, évoquaient les ombres des morts, interrogeaient les esprits des ténèbres, pour connaître l'avenir, et obligeaient le démon à nuire à leurs ennemis en toutes choses. Ils l'engageaient à aider de son pouvoir ceux qui l'invoquaient, qui se consacraient à lui, ou signaient un pacte avec lui.

Ottocar, tout entier à ses desseins, ne pouvait se résigner k

s'avouer vaincu. Il foulait aux pieds la foi jurée au duc de Moravie d'entrer dans sa famille, il méprisait la juste colère de son père, son honneur et sa propre gloire, la sécurité, la paix de ses vasseaux. Entraîné par le démon qui le possédait, son esprit adoptait et rejetait tour à tour mille résolutions extrêmes. La passion est aveugle, dit-on ; or, celui qui se laisse guider par un aveugle, ne peut manquer de tomber dans le précipice. Lui qui était chrétien et souverain, lui qui d'après la loi divine et la loi humaine, était tenu de punir les sorciers du supplice du feu, s'adressa précisément à eux. Il manda de nouveau près de lui les deux astrologues, qui se disaient initiés aux arcanes les plus secrets de la science des Arabes, et leur tint ce discours :

— En vérité, vous êtes d'habiles gens ! Je vous paie pour que vous veniez à mon aide par vos sortilèges, et jusqu'ici vous ne m'avez donné que des paroles : toute votre science sublime no m'a été d'aucune utilité. Yous m'avez dit qu'Yolande ne pouvait manquer de m'accorder sa main, qu'elle était de royal lignage et il se trouve précisément qu'elle refuse mon allianee et qu'elle est de basse extraction. Si vous êtes des hommes, faites que vos promesses se réalisent, ou je dirai qu'elles ne sont que des fourberies de charlatans. Vous m'avez dit ce.it fois que vous aviez des secrets pour obscurcir le soleil, dépouiller la lune de ses rayons, soulever les flots de la mer, ouvrir les portes de l'enfer et en faire sortir des légions de démons. Allons, mettez-vous à l'œuvre, le moment est venu!

— Messire, répondirent les imposteurs, nous réaliserons tous vos projets, mais pour y parvenir il faut que vous montriez du cœur. Vous êtes un valeureux chevalier, un chasseur intrépide, mais vous ne savez pas ce que c'est que lutter avec l'enfer. Donnez-nous trois jours et trois nuits, et vous, de votre côté, préparezvous au combat.

Les deux magiciens se rendirent aussitôt à leurs laboratoires, ils mirent en usage leurs fourneaux, leurs creusets, leurs alambics et leurs sorts. Ils rassemblèrent d'abord des charbons éteints dans le sang'd'un homme pendu lors du déclin de la lune, et les rallumèrent avec un soufflet fait de la peau d'un agneau. Ils se procurèrent la chevelure d'une femme assassinée, la main gauche d'un cadavre déterré par les loups, quelques gouttes du lait

d'une chienne, la tête d'un vautour, trois grains d'encens, la dépouille d'un aspic tué et écorchédans la Canicule, du sel marin, du sel gemme et un globule de vif argent. Ils mêlèrent une partie de ces choses, ils en brûlèrent une autre, firent bouillir la troisième et réduisirent en poudre la quatrième, puis, à force de paroles magiques, de sortilèges et d'invocations, ils charmèrent et enchantèrent le tout. Enfin, une nuit, ils se rendirent à la chambre d'Ottocar et le tirèrent de son premier sommeil en lui disant :

— Levez-vous, seigneur, et suivez-nous.

L'antique château de Brunn s'élevait sur un énorme massif derochers : au pied de ce massif et au-dessous des fondations s'ouvrait, à ras de terre, la bouche d'un puits que recouvrait une trappe de fer. Pour la soulever, une chaîne s'enroulait autour d'un treuil, soutenu par deux fourches de fer scellées dans la margelle du puits. A l'entrée se présentait un escalier sans mur d'appui, qui descendait en tournant jusqu'aux entrailles du rocher sur lequel était bâti le château. Arrivé au fond de cet abîme, on se trouvait dans une longue galerie faite à peu près comme la cale d'un vaisseau, çt, de chaque côté, se présentaient des ouvertures basses et étroites, soutenues par trois grosses pierres, lesquelles donnaient accès à des cabanons de peu d'étendue. C'était là que l'on ensevelissait, tout vivants, de malheureux prisonniers : ils y mouraient de faim, de misère, de souffrances, et les cadavres demeuraient attachés aux anneaux, aux colliers de fer qui les retenaient, jusqu'à ce qu'ils tombassent en putréfaction çt qu'il ne restât plus que des squelettes hideux.

C'est dans cet horrible lieu que les deux nécromanciens, armés de torches de résine qui jetaient une lueur sanglante mêlée d'une épaisse fumée, conduisirent le jeune homme en proie à lafrayeur. Ils s'arrêtèrent, creusèrent un trou dans le sol au moyen d'un pieu de fer, et y égorgèrent une poule noire en proférant d'horribles imprécations, ils jetèrent dessus de l'encens et du sel, et recouvrirent le tout avec la terre qui avait déjà été tirée. Ils posèrent ensuite, au-dessus, la chevelure de la femme, la main du cadavre, la tête du vautour, la peau du serpent, puis, avec la barre de fer, ils tracèrent sur le sol un grand cercle qui enfermait le tout. Cela étant achevé, ils se mirent à couvrir le Margrave*

116 TBOUVÈRES ET MAGICIENS.

de son armure, et en lui plaçant son haubert et son casque il* murmurèrent de mystérieuses paroles : ils le firent entrer dans le cercle et lui donnèrent une forte épée à deux tranchants; ils allumèrent sept cierges disposés à l'entour, puis, sautant euxmêmes dans le cercle magique avec leurs instruments, ils commencèrent leurs conjurations et tracèrent sur la terre des signes et des chiffres cabalistique*.

A peine avaient-ils fini de tracer le dernier, que la terre dont la poule égorgée avait été recouverte, se mit à se gonfler, à bouillonner, à gémir et à lancer tout à coup avec force un jet de sang écumeux qui alla frapper la voûte : des éclairs livides, accompagnés des roulements du tonnerre, s'élancèrent du fond de chacun de ces affreux cachots que nous avons décrits. Les os desséchés qui s'y trouvaient encore s'agitèrent, se dressèrent et se réunirent pour former d'affreux squelettes aux têtes chauves, aux orbites sans regards d'où s'échappaient de longs jets de feu, tandis que leurs dents s'entrechoquaient dans des mâchoires vides et que leurs mains osseuses et décharnées secouaient avec rage les anneaux de leurs chaînes. La terre tremblait, l'air mugissait, le puits grondait sourdement.

Alors les magiciens proférèrent en langue arabe et éthiopienne \es paroles maudites, ils se mirent à hennir comme des chevaux, à aboyer comme des chiens,, à hurler comme des loups, à rugir comme des lions, en frappant des mains avec violence, faisant des contorsions, battant l'air avec fureur, prenant de la terre dans la fosse et la faisant voler autour d'eux. Au milieu du cercle se trouvait un trépied avec des charbons enflammés, ils y jetèrent des poignées de sel qui crépitait, des pincées, de nitre qui jaillissait en une pluie d'étincelles, des morceaux de résine qui dégageait une fumée acre et suffocante. Puis il se fît tout à coup un profond silence ; ils levèrent les mains, montrèrent l'Occident de leur doigt indicateur, et s'écrièrent d'une voix éclatante :

— Holà! dehors; qu'attends-tu donc, ô puissant monarque? Je te le dis... c'est toi que je veux. Pourquoi ces délais? Viens, ou je te conjurerai bien autrement encore que par mes paroles....

Alors, du fond de la galerie, éclata un éclair si éblouissant qu'ils en furent tous aveuglés; il fut suivi d'un éclat de tonnerre si formidable qu'ils crurent que la voûte allait s'écrouler; et voilî

que, de leurs noirs cachots, s'élancent les squelettes des victimes immolées en ce lieu : leur aspect est épouvantable, ils se précipitent avec rage contre les trois hommes, ils veulent pénétrer dans le cercle magique.

— Frappe, Otlocar, s'écrient les sorciers, frappe sans pitié, de la pointe et du tranchant! car malheur à nous, s'ils pénètrent dans le cercle 1

Ottocar ne se le fait pas dire deux fois, il frappe sans relâche à droite et à gauche, de la pointe et du revers, il fauche les têtes, il abat les mains qui le veulent saisir, et les tètes se détachent et roulent sur le sol, et les mains convulsées ramassent de la terre et la jettent à la face des magiciens, et les blessures répandent du sang, du feu et de la fumée.

— Hé bien! que signifie cette obstination? crièrent les deux adeptes. Quelle audace! quelle ragé! Arrière, maudits! ce n'est pas vous que nous voulons; c'est Arachiel.

En disant ces mots, ils tirèrent de leurs escarcelles deux poignées de limaille de fer et les jetèrent à la face de ces ombres qui s'évanouissaient aussitôt qu'une parcelle les avait touchées; en un instant, le souterrain fut plongé dans une profonde obscurité.

— Arachiel! s'écrièrent les magiciens, Arachiel! daigne te faire voira nous; viens et bois. Cette coupe pleine d'un sang encore tout chaud apaisera ta soif : c'est le sang d'un voleur récemment mis à mort.

Ils parlaient encore qu'un lion apparut tout à coup auprès d'eux, il s'avança d'un air craintif, et de sa langue de feu lécha tout le sang qu'on lui offrait, puis disparut.

A cette disparition subite, les nécromanciens blasphémèrent de fureur, et eurent recours à de nouvelles conjurations plus effrayantes encore que les précédentes : aussi, au bout de quelques instants, une figure terrible et monstrueuse se fit voir à l'extrémité de la galerie, en criant d'une voix retentissante :

— Malheur à moi! Malheur à moi! Votre art pernicieux me force bien à vous apparaître, mais il ne peut m'obliger à tromper la jeune Yolande. Une puissance plus forte que la mienne la protégëT'T^Mineau me repousse, l'anneau est invincible, et si je voulais m'obstiner à la vaincre, l'anneau se riverait autour de moi comme une double chaîne de feu pour mon supplice.

— De quel anneau veux-tu parler, prince du mensonge? Tes ruses sont connues. Hàte-toi de nous obéir, ou sinon...

— ■ Je ne le puis, vous dis-je, l'anneau d'Anselme s'y oppose, Anselme qui nous fait une guerre acharnée, Anselme qui a donné à Yolande cet anneau protecteur dont le chaton offre une croix pour empreinte. Yolande le porte sans cesse à son doigt. Qui pourrait donc approcher de cette jeune fille? Ou supposé même qu'on l'approche, qui donc oserait l'attaquer? ou enûn, admettant qu'on l'attaque, qui donc pourrait la vaincre?...

— Tu mens, car, tu le sais bien, tu as déjà vaincu des hommes vénérables qui font profession de ne vivre que de la croix.

— Hé bien! voulez-vous savoir pourquoi je suis parvenu à les vaincre? Parce qu'ils se bornaient à porter la croix sans être crucifiés. Ils ont bien la croix, si vous voulez, mais ils ne l'ont pas dans le cœur ni dans l'esprit. Ils la portent comme ornement ou par vanité, mais, à l'occasion, ils la méprisent dans leurs paroles ou

-dans leurs œuvres. Quant à Yolande, elle n'agit point ainsi, elle est droite et pure, et elle porte la croix bien plus sur le cœur qu'à sa main. Anselme a bénit cet anneau, et l'innocence d'Yolande et la bénédiction d'Anselme nous repoussent.

— Lâche ! qu'est donc devenu cet orgueil qui faisait ta force? que sont devenues tes forfanteries? toi qui te vantais de résister au Tétragrammaton ' ? Comment te laisse-tu vaincre par un pauvre et faible mortel? Quel est donc cet Anselme?

— Est-il donc nécessaire de vous l'apprendre? c'est l'évêquo de Lucques, le neveu de cet Alexandre II, auquel j'ai fait une guerre incessante lorsqu'il occupait le trône du pêcheur, et que je poursuis encore dans Grégoire, son successeur. Au premier, j'ai suscité pour adversaires Cadolaùs et les mauvais prêtres allemands et lombards; au second, j'oppose l'orgueil de Guibert, les mauvaises mœurs du clergé, et l'avarice de la noblesse. Le perfide Anselme me battait en toutes rencontres, par les armes spirituelles de son oncle : il m'enlevait, à chaque instant, ka conquêtes les plus précieuses que j'avais faites dans le sanctuaire. Non content de les avoir ravies, il les exhortait de telle façon

(1) Les trois lettres J. il. S. Jcsus Hominum Salvator, Jésus Sauveur des Hommes.

qu'à leur tour les traîtres devenaient mes ennemis, et m'arrachaient une foule de gens que je retenais captifs dans les entraves du péché et de la simonie. Mais je lui ai rendu amplement tout le mal qu'il m'a fait. Il irf'a ôté ma proie, j'en conviens, mais trois prêtres inspirés par moi-môme, hommes vaillants et résolus, que secondaient d'ailleurs de puissantes factions, l'ont dépouillé de son évêché et l'ont fait bannir de Lucques. Cependant, le croiriez-vous? il ne s'est pas tenu pour battu, et dans le but de m'insulter encore davantage, il a pris l'habit monastique. Il a redoublé ses austérités, ses veilles, ses jeûnes, et, par ses prières et par ses exemples, m'a encore enlevé plus de partisans que par ses discours. Que la foudre écrase ce misérable I

« Ce n'est pas tout encore. Grégoire, réduit par mes efforts à l'excès de la misère, vient de faire de lui le confesseur, le directeur, le conseiller de cette infâme sorcière que l'on nomme Mathilde. 0 rage!... Anselme ne me donne ni paix, ni trêve : il engage, il pousse, il excite Mathilde à me faire une guerre cruelle : seule, elle déjoue et détruit tous mes plans. J'avais enlevé le jeune prince Henri aux mains de l'abbé Odon : il en aurait fait un homme pieux, pur et soumis au Saint-Siège ; je le confiai à la direction de certains hauts barons, mes féaux, mes fidèles, qui, dans cette âme tendre encore, auraient semé ces erreurs de l'esprit, ces vices du cœur, qui ne peuvent produire que des fruits doux à mes lèvres, et des espérances plus ilatteuses encore pour l'avenir. Mes amis avaient dépassé mon espoir : sous le prétexte spécieux des droits inaliénables de la couronne, ils le poussèrent à maintenir avec obstination la possession des investitures et à susciter un antipape contre Grégoire. Mais quoi! ce misérable Anselme n'a-t-il pas prouvé à Mathilde que Grégoire est le pape légitime, et là-dessus, cette femme, à force de lettres, de messages, d'adresse et de négociations, est parvenue presque à amener les princes allemands à abandonner le parti d'Henri IV, et même, en partie, à réconcilier Henri lui-même avec Grégoire.

» Vous savez que l'empire germanique n'est pas héréditaire comme les autres royaumes ou états. 11 est électif, et fut créé par le Pape pour Chariemagne, à condition qu'il défendrait l'Eglise et maintiendrait la paix dans l'Europe occidentale. Un autre Pape créa les électeurs et leur donna pour mandat l'élection impériale.

Or, Henri, qui ne manque pas d'une certaine perspicacité, s'est fait ce raisonnement : « Si mon élection est tout entière l'ouvrage du Pape, et si, en échange de ce bienfait, je combats l'Eglise et bouleverse l'Occident, le souverain Pontife peut me déposer et faire élire un autre à ma place. » Cette 'pensée du prince l'a fait pencher pour la paix, à la grande joie de Mathilde et d'Anselme, et par suite, je perds de cette façon quelques milliers d'âmes que je considérais déjà comme ma propriété. Cet Anselme, il faut en convenir, est un fléau pour moi; là où il intervient pour si peu que ce soit, les choses ne sont pas bien en ce qui me regarde : et voyez maintenant, si je puis entreprendre quelque chose contre Yolande, elle qui porte à son doigt un anneau bénit par cet homme. Et notez bien qu'il ne la connaît pas, qu'il ne l'a jamais vue. Il remit un jour cet anneau à un moine qui le donna à un ermite étranger, ami de ce vieux chien d'abbé Daufer, le protecteur secret, mais, hélas! tout-puissant de cette Yolande. Dès qu'il a su les desseins d'Oltocar, il lui envoya en secret, par l'entremise de Théotberge, l'anneau bénit par Anselme, afin de la défendre de tout maléfice et de tout piège. »

A cette révélation, les deux magiciens se regardèrent d'un air consterné : ils sentaient leur courage s'évanouir. Toutefois, pour faire bonne contenance, ils reprirent :

— Arachiel, vaillant champion de l'enfer, ne te décourage pas, ne te manque pas à toi-même; rassemble toutes tes forces, aiguise ton esprit, réunis tous tes auxiliaires, enfin aide-nous de toutes tes ressources; nous nous confions en toi.

— Amis, répondit le démon, je ne puis rien sur elle, soyez-en bien sûrs : tout ce que je puis faire, c'est de la tourmenter par des fantômes, des terreurs, lui susciter des ennemis et de rudes combats. Au delà, je ne puis rien.

Il se tut , et l'affreuse apparition disparut aussitôt avec un bruit horrible, faisant pleuvoir de toutes parts des pierres et des rochers en éclats, et remplissant ce lieu lugubre d'une épaisse fumée sulfureuse.

Tout entiers à leurs conjurations, les deux sorciers ne s'étaient pas occupés d'Ottocar : ils se tournèrent vers lui, et le trouvèrent pâle et hors d'haleine. Sa main avait laissé échapper son épée,

TENTATION ET VIOLENCE. 1 ï i

ses genoux s'étaient dérobés sous lui de terreur, ses yeux tout grands ouverts, fixes, égarés, exprimaient la stupeur et l'effroi. Ils s'empressèrent de lui porter secours, le frottèrent de vinaigre et de spiritueux, afin de lui rendre l'usage de ses sens : le malheureux jeune homme revint enfin à lui, mais il avait l'air hagard et étonné, comme quelqu'un qui a vu la foudre tomber auprès de lui : il chercha à se relever, mais il s'évanouit.

La nuit était obscure et troublée par une de ces tempêtes qui arrivent si souvent, pendant l'été, dans les parties septentrionales de l'Europe, et qui sont accompagnées d'éclairs et de coups de tonnerre. Yolande, réveillée en sursaut par un éclat terrible, tressaillit, et, se mettant sur son séant, elle s'assit et demeura immobile de terreur. Mille pensées désolantes s'étaient emparées d'elle, depuis quelques Jours, parce qu'elle avait appris que son père, après avoir quitté et fermé sa maison, s'était éloigné, unitamment, de Znaïm avec Adeltrude, sa mère, sans dire où ils se rendaient, ni quand ils reviendraient. L'abbé Daufer avait secrètement communiqué cette nouvelle à Théotberge, qui l'avait transmise à Yolande, pour qu'elle eût à rendre grâces à Dieu de l'avoir empêchée de tomber dans les pièges du faux moine.

Cette dernière aventure l'affligeait profondément; elle la rapprochait des paroles insidieuses que Swatiza lui avait dites, des concerts qui lui avaient été donnés pendant la nuit ; et elle voyait clairement que le jeune Margrave de Brunn était bien décidé à employer tous lés artifices et toutes les ruses. Elle se disait que le départ de son père la laissait presque entièrement à la disposition de ce furieux, et que la prudence de Théotberge, l'affection qu'elle lui portait et le respect dû au saint lieu qu'elle habitait, ne seraient, après tout, que de bien faibles défenses. Ces réflexions désolantes la troublaient, l'attristaient, la décourageaient jusqu'au fond de l'âme; et cependant, de temps à autre, un doux sentiment venait la consoler dans sa tristesse et dissiper ses ennuis.

Elle avait sous les yeux sa petite statuette de la sainte Vierge, cette image qu'elle avait reçue au moment où elle s'y attendait le moins, et comme signe menteur d'une ruse perfide et sacrilège, que Marie elle-même avait déjouée si miraculeusement.

— 0 ma mère chérie, disait Yolande, en pressant l'image sainte sur son cœur, vous qui avez été la première confidente de mes jeunes affections; vous qui avez accueilli avec tant de bonté la prière que je balbutiais à vos pieds dans mon enfance; vous qui guidiez mes pas tremblants, qui m'inspiriez une salutaire crainte de Dieu, et un amour pur et tendre pour Xotre-Seigneur Jésus-Christ, oh! je vous en conjure, ne m'abandonnez pas au milieu des épreuves qui m'attendent. Vous connaissez mon ignorance, ma faiblesse, mon isolement : soyez-moi une vive lumière, une puissante défense et une mère tendre. C'est en vous que je mets mon espérance et ma sécurité : ne permettez pas que ce que l'on appelle ma beauté, soit pour le prochain une occasion de chute; et plutôt que de permettre qu'elle fasse offenser Dieu, laissez-la s'éteindre dans la maladie, se défigurer dans la douleur, disparaître enfin dans la mort.

Pendant qu'Yolande priait ainsi avec tendresse et ferveur, et qu'à chaque éclair, à chaque coup de tonnerre, elle pressait son image vénérée plus affectueusement sur son cœur, elle vit ou plutôt elle crut voir tout à coup, après un vif éclat de lumière, s'ouvrir le fond de sa cellule, comme si la muraille elle-même se fût éloignée. Un bois sombre s'offrit à ses yeux, un jeune homme s'y promenait triste et rêveur. C'était Ottocar. A cette vue, le cœur de Yolande se glaça d'effroi : son sang s'arrêta, une sueur froide couvrit son front, un tremblement violent agita ses membres glacés. Elle voulait fuir, et se sentait comme clouée sur son lit; elle voulait crier, et une main de fer semblait étouffer sa voix dans sa gorge ; elle voulait détourner les yeux de ce spectacle, et le bois sombre et l'image d'Ottocar la poursuivaient malgré elle.

Tout à coup, un bruit se fait entendre au milieu du feuillage, il augmente, il approche, et elle voit sortir du taillis un ours de taille gigantesque ; les yeux en feu et grinçant des dents, il s'élance sur Ottocar, cherche à le saisir dans ses pattes formidables. Bien que pris à l'improviste, le chevalier tire son épée,

se met en garde, et veut se défendre, mais l'élan qu'a pris la bête féroce est si prompt, le lieu si étroit, le terrain si embarrassé' de ronces et d'épines, que le jeune homme trébuche à chaque pas, et ne peut frapper : Fours redouble de rage, et, enfonçant ses grilles puissantes dans la poitrine de son adversaire, il la déchire, l'arrache et la foule à coups redoublés. Ottocar tombe à la renverse, et l'animal vainqueur rentre dans l'épaisseur du bois. Etendu sur le sol, pâle, mourant, le blessé appelle Yolande, qui accourt tout émue et attendrie : il lui montre ses plaies qui versent des flots de sang ; il la conjure de vouloir bien étancher la sueur qui perle sur son front, de lui fermer les yeux et recevoir son dernier soupir.

A ce spectacle, Yolande est émue de compassion : le cœur lui bat, l'haleine lui manque, et elle va rendre au moribond le triste service qu'il lui demande : l'effort qu'elle fait la rappelle à ellemême; l'image de la sainte Vierge lui est échappée; elle la cherche à tâtons sur son lit; la trouve, la porte à ses lèvres, l'y presse tendrement et l'élève jusqu'à son front pour faire le signe de la croix ; mais elle ne l'a pas encore achevé, que la vision terrible a disparu, et elle se trouve assise sur son lit, calme, reposée, tranquille.

Une autre nuit, elle est réveillée brusquement par un long gémissement qui retentit auprès d'elle. Ses yeux s'ouvrent.... Grand Dieu I quel spectacle !... Pandolfe est prisonnier d'Ottocar; il est agenouillé et tend des mains suppliantes et chargées de chaînes. Ottocar est auprès de lui, le tenant d'une main par les cheveux, et de l'autre brandissant un poignard. Ses regards sont égarés, sa voix furieuse : « Pandolfe, hurle-t-il, Pandolfe, accorde-moi la main de ta fille, ou j'enfonce ce fer dans ton cœur 1 » Le malheureux cherche en vain à attendrir l'insensé ; il regarde Yolande d'un air désespéré et semble lui dire : « Tu le vois, mon enfant, il faut que tu te décides à lui donner ta main, et par là, tu me sauves la vie, ou si tu persistes dans ton refus, il faut te résoudre à me voir égorger à tes yeux !» Ce cruel spectacle, le danger d'un père, ce regard suppliant, bouleversent Yolande jusqu'au plus profond de l'âme; elle va s'élancer, arrêter le bras homicide et crier à l'assassin : « Arrête!... » Mais en voulant quitter sa couche, elle se signe avec sa petite

statuette... et tout disparaît à l'instant. Yolande revient à elle, une sueur glacée l'inonde, et sa faiblesse est telle qu'il lui est impossible de se soutenir.

Ces visions étaient l'œuvre d'Arachiel, le démon évoqué par les deux nécromanciens. Mais Yolande ne savait à quelle cause attribuer ces pénibles apparitions ; la mélancolie s'emparait d'elle ; elle s'abandonnait à la tristesse, recherchait la solitude et le silence, et ressentait souvent un battement, une anxiété, un accablement de cœur qui l'alarmaient horriblement. Vainement ses compagnes cherchaient-elles à l'égayer; vainement voulaientelles lui faire partager leurs jeux, leurs promenades: elle, d'ordinaire si prévenante, si affable pour toutes, était devenue sauvage et morose. C'est qu'il lui arrivait, quelquefois, d'étranges choses. Quand elle était au milieu de ses amies, tout à coup ces jeunes filles changeaient à ses yeux d'apparence et de traits, prenaient mille formes bizarres et fantastiques. Si elle s'entretenait gaîment avec l'une d'elles, celle-là disparaissait pour faire place à Ottocar qui la suppliait de mettre un terme à ses refus. Une autre fois, les pensionnaires devenaient une horde de soldats qui l'entouraient de tous côtés, et qui, l'épée à la main, cherchaient à l'entraîner dans le château de Brunn. Un jour, c'était Pandolfe, un autre, c'était Adeltrude, c'était sa propre mère, qui semblait lui apparaître et l'embrasser tendrement en la conjurant de les tirer de l'esclavage où les retenait Ottocar : ils lui montraient les chaînes dont ils étaient chargés, et qui ne tomberaient que quand elle aurait consenti à cette fatale union.

La pauvre Yolande s'enfuyait, alors, tout éperdue, à la cellule del'abbesse; elle se jetait à ses pieds, en lui demandant aide et protection, en s'abritant dans les plis de son voile, comme l'enfant court à sa mère et se cache sous le pan de sa robe, lorsqu'il est effrayé des aboiements d'un chien. Théotberge, plus peinée de cet état qu'elle ne voulait en convenir, la consolait, lui disait que le démon seul était la cause de son trouble ; qu'il ne fallait pas perdre courage devant les ruses et l'astuce de l'ange des ténèbres ; que la vertu de Dieu était avec elle, et la ferait sortir victorieuse de toutes ces épreuves ; que, du reste, il lui fallait prier beaucoup, faire une entière offrande d'elle-même

à Marie, la douce Mère de Jésus, qui la mettrait sous la protection de la divine miséricorde.

— L'anneau que vous portez au doigt, ajoutait-elle, cet anneau bénit par saint Anselme, par cet intrépide champion de la sainte Eglise, porte une croix gravée sur le chaton, une croix!... la terreur des démons, le bouclier, le soutien des chrétiens fidèles : cette croix seule vous vaut l'aide de dix légions d'anges, il est impossible que l'enfer puisse rien contre vous, malgré tous ses efforts réunis.

Ranimée par ces paroles, Yolande se rendait à l'église; et là, quand elle était bien seule, elle se prosternait devant l'autel de la sainte Vierge, elle lui offrait son cœur et toutes les facultés de son âme, et ne se relevait pas qu'elle ne se fût sentie encouragée et pleine d'espérance en l'avenir.

Après la terrible nuit des évocations, Ottocar fut rapporté dans sa chambre par les deux magiciens : la dernière apparition avait été si horrible, qu'il ne pouvait s'en remettre ; ses esprits étaient troublés, ses membres brisés, sans vigueur; tout son être était dans un état de prostration complète. Une fièvre brûlante s'empara de lui, son sang bouillonna dans ses veines, sa raison s'éteignit dans un délire violent. Au matin, ses serviteurs, en pénétrant chez lui, le trouvèrent étendu sur son lit, l'œil fixe et vitreux, la bouche entr'ouverte et écumante, les cheveux hérissés, les poings serrés, le corps raide et glacé. On lui jeta de l'eau au visage, on lui frotta les tempes de vinaigre et de spiritueux ; il revint quelque peu à lui-même, poussa un profond soupir, puis, tout à coup, se dressant comme un forcené :

— Arrière, cria-t-il, éloignez-vous, on n'entre pas dans ce cercle, il est sacré: fuyez, squelettes animés; fuyez, ou vous sentirez la pointe et le tranchant de mon épée! Viens ici, Arachiel; animal stupide, n'as-tu pas honte de ta lâcheté?... Hé bien! quoi! qui te retient?... l'anneau, l'anneau, dis-tu? hé! misérable, qu'est-ce donc que ta puissance. Moi seul, j'y suffirai; je ne crains pas les anneaux, moi : où sont mes soldats?... Ici, Sans-Pitié, Loup-Garou, Coupe-tête : des gens comme ceux-là arracheraient avec trente hommes les portes de l'enfer de leurs gonds, et iraient t'y chercher pour te payer à coups de hallebarde de la couardise que tu nous as montrée.

126 TENTATION ET TIOLENCE»

Et là-dessus, Ottocar furieux se précipitait comme un ticrre sur les assistants qui s'efforçaient de le repousser et de le retenir, sans pouvoir deviner la cause de ses aveugles transports.

Il est impossible d'avoir commerce avec les démons, sans qu'il en résulte de grands maux. Ottocar était remis de ses folles terreurs et de sa frénésie, au bout de quelques jours. Mais son esprit devint entièrement la proie de cette fièvre infernale, qui l'avait éloigné tout d'abord de la grâce de Dieu, le teuait enlacé dans les filets de Satan, et le poussait à de nouveaux forfaits. Les transports de rage qui s'emparaient quelquefois de lui, le faisaient blasphémer Dieu et maudire les hommes; il proférait des imprécations contre lui-même; il se donnait au démon, avec des jurements exécrables, et déjà il semblait en être devenu l'esclave et la proie. Et en effet, l'esprit malin ne tarda pas à lui souffler l'infâme projet d'arracher la jeune fille au cloître qui l'abritait. Vainement, la voix de l'Ange gardien résonna-t-elle au fond du cœur d'Ottocar, pour lui représenter les remords qui l'attendaient et l'horreur d'un pareil sacrilège ; le démon de l'orgueil et de l'obstination le rendait sourd à toute représentation, et obscurcissait si fort son jugement, qu'un rayon desaine lumière n'aurait pu se frayer un passage dans cette âme agitée et égarée.

Sur la route qui conduisait de Brunn au monastère, était une taverne où les voyageurs avaient coutume de se rafraîchir d'un pot de bière, et d'une tranche de lard. Un jour, (c'était après vêpres), une forte troupe de soudards armés d'arbalètes, de lances et de masses de fer, s'arrêta à cette hôtellerie dont les murs hérissés de crochets furent bientôt garnis de toutes ces armes, tandis que les tables se couvraient de verres et de pots. L'hôte était un homme de près de six pieds de haut, à la longue chevelure en désordre, que recouvrait un bonnet pointu de peau de loup-cervier, ce qui le graudissait encore; son justaucorps de fourrure était retenu autour des reins par une large ceinture de cuir, bordée de rouge, qui supportait un coutelas formidable, et l'acier qui servait à l'affiler. Sa femme était, au contraire, courte et ramassée; elle portait sur la tète un bonnet à ailes de buse qui, à force d'être exposées aux émanations et aux vapeurs du lard et du saindoux, s'étaient légèrement colorées en brun ; ses mains et toute sa personne étaient ointe?, graissées et lui1

comme le cuir à rasoirs d'un barbier. Ce couple avait pour fils un grand garçon long, mince et maigre, qui, cependant, savait quelque peu lire, chose rare à cette époque; il était, dès son bas Age, familier du monastère deZnaïm, et ilavaitappris à connaître ses lettres dans le Psautier du frère Gontran, cellérier de l'abbaye. Rappelé par son père pour l'aider dans le service de la taverne, il était devenu, pour ainsi dire, le Salomon des environs; et comme les religieux de l'abbé Daufer avaient pris parti pour Grégoire, pontife légitime, le brave Rutald avait fait de même; il le soutenait en toute occasion, et prouvait à tous venants que s'ils voulaient vivre dans la communion de l'Eglise, il fallait se soumettre à Grégoire, et tenir l'antipape pour l'anteclirist. En cela, Rutald se montrait tout différent des jeunes gens de nos jours qui, après avoir séjourné quelque temps dans une ville quelconque, pour y apprendre la pharmacie, l'art du vétérinaire, la médecine ou les lois, reviennent à leur village natal professeurs d'irréligion, d'immoralité et de révolution.

Pendant que les malandrins vidaient de grands pots de bière et faisaient disparaître un demi-mouton cuit au four, Thôtesse, tout affairée, faisait voltiger les ailes de son bonnet de la cuisine à la cave, et de la cave à la grande salle, jetant de ça de là quelque joyeux propos à la compagnie. L'hôte, de son côté, voyant que ses pratiques commençaient à s'animer, mit ses coudes sur la table, son menton dans ses mains et commença ainsi :

— Je voudrais bien savoir qui pourrait vous tenir tète, mes gaillards? Vous êtes les plus fameux tireurs des environs, ceux qui frappent le plus dur... Cette nuit, on en descendra! ceux qui voudront vous barrer le chemin sauront à quoi s'en tenir sur le fer de vos lances, ou le poids de vos masses d'armes.

— Oh! quant aux nonnettes elles nous donneront peu de fil à retordre, et nous les tirerons de leur sommeil sans grand'peine, dit l'un de ces truands déjà plus ivre que les autres.

— Bien, continua l'hôte en regardant son fils, vous faites sans doute, au nom du Margrave, la chasse à quelque Grégorien*, qui s'est réfugié dans le monastère?

— De quoi?... un Grégorien... non pas... c'est à une petite

(1) Ou nommait aiosi les partUaus du papa Grégoire VII.

Grégorienne que nous en voulons. Quelle fatigue nous allons avoir, hein! nous allons la trouver comme un oiseau au nid; je la mettrai sur mon épaule, et je la porterai tout droit au château.

— Et, ajouta un autre, s'il se trouve par-ci par*là quelque bon gros reliquaire d'argent, nous mettrons fort bien la main dessus; elles sont riches lesnonnettes, et d'ailleurs, c'est de bonne prise, car elles sont toutes grégoriennes jusqu'à la moelle des os.

— Vivat! Noël! hurla le maître du logis, tout en faisant à son fils un signe d'intelligence.

Rutald le comprit, sortit aussitôt, et, prenant ses jambes à son cou, il se rendit par des sentiers de traverse auprès du personnage mystérieux qui, du fond du bois, avait ordonné à Pandolfe de suspendre sa route pour éviter les embûches d'Ottocar.

Six hommes étaient déjà partis en avant, pour construire un radeau sur les fossés qui entouraient le monastère; ce radeau devait supporter les échelles, au moyen desquelles ou escaladerait les balcons; quatre autres misérables traînaient après eux ces échelles, et devaient prêter main-forte au besoin. Vers les dix heures du soir, les satellites d'Ottocar tout emflammés d'un courage puisé au fond du verre, se mirent en marche dans le plus grand désordre; ils n'arrivèrent en vue du monastère qu'à minuit passé. Le radeau, mis en mouvement au moyen de longues gaffes,- s'avança lentement sous les murs du vaste édilice, du côté du quartier réservé aux étrangers ; les échelles ayant été dressées, se trouvèrent de plusieurs pieds trop courtes; elles n'atteignaient pas le balcon des fenêtres d'Yolande. Il fallut remédier à l'obstacle, et essayer d'allonger les échelles au moyen de cordes et de pièces de bois; cela prit du temps et ne put se faire sans quelque bruit. Des sœurs converses qui dormaient au rez-dechaussée s'éveillèrent aux coups répétés des instruments et à la voix des travailleurs ; une des plus hardies osa avancer quelque peu la tête aux carreaux, et aperçut le reflet des armes et les bras noirs des échelles d'escalade. Elle s'élance dans le dortoir en poussant des clameurs et en s'écriant :

— Au secours! au secours! les ennemis de Dieu attaquent le couvent!... ils ont franchi le fossé! ils frappent les murs à coups de béliers, de balistes, de mangonneaux... ils montent déjà à l'assaut... ils battent la rrurailleJ... où courir?... où fuir?...

Pauvres épouses du Seigneur!,., colombes infortunées!... Ecoutez ces hurlements... Amorti... àmort, disent-ils. Mère abbessel mère prieure! mère cellérièrel où êtes-vous donc?... ô mon Dieu... on nous égorge toutes!...

A ces cris, à ces lamentations, à ce tumulte, les jeunes filles qui dormaient à l'étage supérieur s'éveillent à leur tour; le bruit les surprend, les clameurs les épouvantent; elles tremblent à leur tour, s'écrient, s'élancent de leur lit, s'habillent en toute hâte et n'osent pas sortir ; les plus braves ou les plus curieuses ouvrent la porte, mais l'obscurité qui règne dans les corridors les force à rentrer; les unes mettent les verrous, les autres courent auprès de celles qui pleurent, et pleurent avec elles. L'une demande ce qu'il y a, l'autre répond que le feu est au couvent, et toutes de crier: « Au secours!... faut-il donc brûler toutes vives?... A l'aide! très-sainte Vierge!... où est le feu?... Au quartier des religieuses. »

Celles-ci quittent leurs couches austères, et comme elles dorment tout habillées, elles sont, en un instant, réunies auprès de l'Abbesse. Mais les sœurs Cunégonde, Eriberte et Galswinthe qui sont les surveillantes des pensionnaires et qui, en cette qualité, couchent dans leurs corridors, arrivent avec des lampes et s'efforcent de calmer la terreur générale. On éclaire par ici, on porte des vêtements par là aux peureuses; on éveille celles qui dorment encore, on rassure les plus épouvantées; toutes interrogent et répondent à la fois :

— Les ennemis sont dans le monastère... Non... Si... les sœurs couverses les ont vus... Où?... Là!... Au quartier des étrangers.... Hélas!... ils vont nou*s tuer!... Nous emmener en esclavage !

Et les cris, et les plaintes, et les gémissements de recommencer sur de nouveaux frais. La sage Théotberge comprit tout d'abord de quelle main venait l'alarme. La Moravie était en paix; aucun ennemi ne courait le pays. Comtes et Margraves gardaient leurs états : ce ne pouvait être que le seigneur de Brunn qui attaquait le lieu saint. Tout enflammée d'un juste courroux, et agitée par la crainte, elle se rend, en hâte, au quartier des jeunes filles. Elle y trouve Yolande déjà vêtue, tenant en main sa petite image de Marie, et s'efîorçant d'encourager ses compagnes

en leur recommandant la confiance en Dieu et en sa sainte Mère. Au dehors, le tumulte redoublait; les échelles étaient enfin dressées, et dirigées vers le balcon de la chambre d'Yolande. Toutefois, ainsi que nous l'avons dit, le renflement d'une partie de la muraille empêchait que ces échelles eussent de la solidité; elles portaient à faux et ne pouvaient s'appuyer entièrement vers le haut. Les assaillants, dans leur amour du pillage, méprisent le danger et s'élancent tous à la fois; Xes échelles tremblent et plient sous leur poids ji^^uTqpr^uïïTcn bas hâtent et poussent ceux qui les précèdent, chaque échelon porte un homme et gémit sous le fardeau. Enfin les plus hardis vont atteindre le balcon, quand, tout à coup, les montants surchargés crient et se rompent : la partie inférieure des échelles se rejette brusquement contre le mur et s'y arrête avec ceux qu'elles portent; mais ceux qui sont au-dessus tombent en arrière et sont entraînés avec les pièces de bois, jusque dans le fo?sé ou sur les ais diT^adeau où ils demeurent brisés, meurtris, privés de sentiment 7

A ce fracas, à ces hurlements, les religieuses se figurent que le couvent est envahi et se dispersent épouvantées dans les cloîtres. C'est en ce moment que la mère Abbesse fait donner le signal de se rendre au chœur, pour que tout le monde ait à se réunir à l'église.

— Les misérables, se disait-elle, nous respecteront peut-être à cause de la sainteté du lieu, ou s'ils osent porter sur nous leurs mains sacrilèges, hé bien ! nous tomberons, du moins, victimes innocentes de leurs fureurs, au pied des saints autels.

Au son de la cloche, toutes se rendent en hâte à l'église et so prosternent devant l'image de la Mère de Dieu.

— 0 notre sainte protectrice, dit alors Théotberge à voix haute, ayez pitié des épouses de votre divin Fils! Ne permettez pas que ses filles bien-aimées tombent sous la griffe des lions, ne souffrez pas que ces colombes soient la proie des vautours infernaux : sauvez-nous pour que nous puissions chanter encore les gloires et l'amour du divin époux, et si Jésus nous demande pour victimes, du moins gardez-nous pures et sans tache.

Cependant les brigands ont retiré les morts du fossé; ils transportent les blessés sur la rive opposée, puis, voyant qu'il faut renoncer à l'escalade, ils prennent un autre parti. Les débris des

échelles sont fixés contre les murs, deux fortes poutres sont détachées du radeau et transformées en bélier, puis, réunissant leurs efforts sur un seul point, ils se mettent à battre en brèche la partie de la muraille entre l'escarpe et le cordon, espérant pénétrer par là dans le pieux asile. Sous les coups multipliés, les voûtes du monastère et celles de l'église gémissent douloureusement; les chapelles et le chœur en retentissent, et les profondeurs du vaste édifice en sont ébranlées; les pauvres femmes sentent chaque coup retomber, pour ainsi dire, sur leur propre cœur, elles tremblent, elles frémissent et invoquent Dieu, la très-sainte Vierge, sainte Scholastique et saint Benoît. A la vue de leur désespoir, Théotberge relève leur courage, elle les exhorte à la confiance en Dieu, et leur soutient hardiment que les assaillants trouveraient les murs de Sion plus durs que le bronze et le diamant; que l'ange du Seigneur arrêterait les coups avec son bouclier, et briserait comme du verre les instruments dévastateurs.

Réfugiée dans l'église avec les autres, Yolande avait compris qu'elle était la cause secrète de cette agression, et qu'elle courait nécessairement plus de dangers qu'aucune ses compagnes; elle pressentait même, qu'au cas où le couvent serait forcé, personne n'aurait à souffrir si ce n'est elle, que les ravisseurs entraîneraient, Dieu sait où. Toutefois, la confiance secrète qu'elle avait en sa petite statuette de la très-sainte Vierge, lui disait tout bas, que Marie ne souffrirait pas que son âme fût abandonnée à la merci de ces loups dévorants. Dès son entrée à l'ég'ise, elle s'adressa à Théotberge, et lui dit à l'oreille :

— 0 ma mère, rassurez mes sœurs et mes compagnes; tout ce tumulte ne regarde que moi seule; priez Dieu qu'il ne me délaisse pas.

Puis aussitôt, elle se retira entre deux colonnes derrière l'image miraculeuse, aux pieds de laquelle la foule des pèlerins accourait, chaque jour, et obtenait tant de grâces signalées. Prosternée devant l'autel sacré, elle répandait son âme en actes d'une confiance toute filiale envers Marie ; elle se mettait, elle, les sœurs et ses compagnes bien-aimées, sous cette puissante protection ; il lui semblait même que la Heine des cieux lui disait tendrement : « Cesse de craindre, je te sauverai... » Tout à coup, elle se sentit

de nouveau assaillie, et plus violemment que jamais, par les hallucinations malignes auxquelles elle avait déjà été en proie. Elle se crut, en un instant, transportée au fond d'une forêt sauvage, qu'un incendie dévorait rapidement; elle voyait la flamme l'entourer et l'envahir de toutes parts; des tourbillons de feu et de fumée l'enveloppaient, et un vent violent les chassait vers elle. Des dragons horribles se tordaient au milieu des flammes, et lui montraient une gueule ardente toute prête à la dévorer. A ce spectacle affreux, la pauvre enfant se sent glacée d'effroi ; elle court çàet là, et cherche une issue pour sortir de ce labyrinthe; il lui semble en découvrir une là, de ce côté, elle s'élance et veut fuir... Tout à coup, Ottocar se présente à ses yeux : à cette vue, Yolande s'arrête, recule avec horreur, et cherche encore un autre moyen de fuite... C'est en vain. Le mugissement des flammes augmente et redouble, les arbustes qui l'entourent sont déjà embrasés... que faire?., que devenir?... des flammes dévorantes se font sentir... une angoisse mortelle s'empare de ses sens... elle va tomber mourante... En ce moment, elle saisit, sans y penser, la sainte image qui ne la quitte pas; elle la porte à son front, sur son cœur... les flammes s'éteignent... la forêt a disparu, Ottocar s'est évanoui comme une ombre. Yolande respire; elle se sent délivrée de cette vision funeste, et, toute joyeuse, elle lève vers l'autel des yeux reconnaissants. Cependant, les coups formidables qui ébranlent les murs, les gémissements de ses compagnes, la pensée qu'elle allait peut-être voir les assassins envahir l'église, se jeter avec rage sur les servantes du Seigneur, les égorger aux pieds des autels, faire ruisseler leur sang virginal sur le pavé du sanctuaire, tout cela exalte si fort l'imagination d'Yolande, qu'un tremblement nerveux s'empare d'elle. Mais tout à coup, une porte secrète pratiquée dans le mur s'ouvre derrière elle à son insu, une main vigoureuse lui ferme la bouche, une autre la 'saisit, l'enlève vivement, referme la porte, et Yolande se sent emportée rapidement dans une profonde obscurité.

Cependant, les coups du bélier allaient en redoublant, et la brèche commençait à s'ouvrir. Tout à coup, l'un des assaillants les plus forcenés tombe du haut de l'échelle, atteint d'un vireton lancé par une main invisible; il est suivi d'un de ses compagnons,

puis d'un autre encore, tous deux également blessés. Il faisait nuit; les brigands s'arrêtent, ils regardent de tous côtés; ils entendent siffler les traits mortels, et ne peuvent découvrir le bras qui les lance. L'étonnement s'empare d'eux, puis c'est la terreur, et ne voyant pas d'ennemis, ils en viennent à se dire que ne sont les anges qui, pour les punir de leur attaque sacrilège, les accablent de la vengeance céleste.

Le lecteur n'a pas oublié que Rutald , le fils de l'hôtelier, après avoir deviné le projet des satellites d'Ottocar, était sorti de chez lui en toute hâte, pour en donner avis à quelqu'un, qui seul pouvait porter secours à Yolande. De retour de sa mission, il s'était rendu dans les hameaux d'alentour qu'habitaient de braves gens, cœurs droits, hostiles à l'antipape.

— Debout, compagnons! leur avait-il dit ; debout, prenez vos armes et suivez-moi; venez défendre le monastère de Sainte- Marie, que des hommes impies attaquent en ce moment peutêtre; ils veulent enlever une jeune et vertueuse jeune fille, mettre à mal les Epouses du Seigneur, et piller le trésor de Notre-Dame; en nous hâtant, nous les attaquerons avant qu'ils aient eu le temps d'escalader les fenêfres et de percer les murailles. Tâchons de n'en pas laisser échapper un seul, car ces scélérats ne sont que les instruments de l'injustice et de la tyrannie.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Les bonnes gens s'arment en toute hâte, ils prennent leurs arcs, leurs arbalètes, leurs lances, leurs épieux, et s'avancent, en voyant leur nombre s'augmenter à chaque pas de nouveaux combattants. Ils arrivent en silence au bois qui avoisine le couvent, s'avancent jusqu'au bord du fossé, grâce aux arbres dont il est bordé, et de là, font pleuvoir une grêle de traits et de viretons sur les assaillants, qui, frappés par derrière, glissent le long des échelles, et tombent dans l'eau. Les soldats d'Ottocar, se voyant attaqués à leur tour, lâchent pied, s'élancent sur le radeau, et tâchent de regagner l'autre rive. Mais Rutald les avait devinés : accompagné des siens, il les y attend, et les reçoit à coups de lances et d'épieux à mesure qu'ils débarquent, et les renverse blessés ou morts dans le canal. Comment peindre l'épouvante et la fureur de ces brigands? Ils se croyaient » \teints par les traits de l'Ange exterminateur lui-même, et

WiTH. 12

tombaient sans presque faire de résistance; aucun n'échappa à la mort.

Les religieuses avaient cependant entendu cesser les coups de bélier. Elles prêtent une oreille plus attentive, et ce silence subit redouble l'effroi que l'horreur de cette nuit et l'obscurité de l'église avaient éveillé en elles; elles regardent avec terreur les rares flambeaux qui prolongent les noires ombres des piliers sur le pavé des nefs, et elles frémissent... Elles s'imaginent que les coups n'ont cessé, que parce que la brèche est faite, que les brigands ont pénétré dans le monastère, et s'attendent à tout moment à les voir se précipiter dans l'église, et commencer le massacre. Chaque oscillation des lampes , faisant mouvoir les ombres des colonnes, causait aux malheureuses filles de nouvelles terreurs; l'une voyait un assassin s'élancer sur elle, l'autre entendait un gémissement; celle-ci était prise d'une crise nerveuse ; celle-là tombait en défaillance ; toutes se livraient à de mortelles angoisses.

Quand le brave Rutaid eut vu qu'il ne restait plus d'ennemis à combattre, il courut vers la porte de l'église, devinant bien que toute la communauté devait être réunie aux pieds des autels; il frappa à coups redoublés, en criant :

— Mes révérendes mères, c'est moi, c'est Rutaid, le fils du tavernierî cessez de craindre, nous voici en nombre pour vous secourir! Tous vos ennemis sont exterminés!

Théotberge se leva, s'avança vers la porte, et fit répéter à Rutaid ces bienheureuses nouvelles. Puis, s'agenouillant avec ses sœurs et les jeunes filles, elles remercièrent toutes, du fond du cœur, la très-sainte Mère de Dieu. Elle réunit ensuite tous ses enfants dans la salle du Chapitre, pour se réjouir un instant, les embrasser, les bénir et les envoyer prendre quelque repos. Mais quelle fut l'épouvante de la révérende Mère Abbesse, lorsqu'elle crut remarquer qu'Yolande ne se trouvait pas dans le nombre ! Elle demande à la sœur Eriberte ce qu'elle est devenue, interroge les sœurs, les jeunes élèves; toutes répondent qu'elles l'ont aperçue dans l'église, mais que, dans le trouble général, elles l'ont perdue de vue. On visite l'église, elle est déserte : les sœurs converses parcourent les dortoirs, appellent dans les cloîtres, dans les cours intérieures, nulle ne répond. Qu'est devenue Yolande?

GERBERGE DK DROSENDORF. 135

Où peut-elle se cacher? personne n'est sorti du couvent, la chose est certaine, et les recherches continuent.

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